CHAPITRE VIII

Séjour de Marie à Éphèse.

Vers la quatrième année qui suivit la mort du Christ, lorsque la persécution s’éleva contre Lazare et les siens, Marie reçut un avertissement et Jean la conduisit, avec d’autres personnes, à Éphèse, où déjà quelques chrétiens s’étaient établis. Après l’Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Marie vécut environ trois ans à Sion, trois ans à Béthanie et neuf ans à Éphèse. Cependant la sainte Vierge ne demeurait pas à Éphèse même ; sa maison était située à trois lieues et demie de là, sur une montagne qu’on voyait à gauche en venant de Jérusalem, et qui s’abaissait en pente douce vers la ville. Lorsqu’on vient du sud, Éphèse semble ramassée au pied de la montagne ; mais à mesure qu’on avance, on la voit se dérouler tout autour.

Au midi on aperçoit des allées plantées d’arbres magnifiques, puis d’étroits sentiers conduisent sur la montagne, couverte d’une verdure agreste. Le sommet présente une plaine ondulée et fertile d’une demi-lieue de tour : c’est là que s’était établie la sainte Vierge. Le pays était solitaire et sauvage ; on y voyait, au milieu de petites places sablonneuses, des grottes creusées dans le roc, beaucoup de collines fertiles et agréables, parsemées d’arbres de forme pyramidale, au tronc lisse, et qui forment un très bel ombrage.

Avant de conduire la sainte Vierge à Éphèse, Jean avait fait construire pour elle une maison en cet endroit, où déjà beaucoup de saintes femmes et plusieurs familles chrétiennes s’étaient établies, avant même que la grande persécution eût éclaté. Elles demeuraient sous des tentes ou dans des grottes, rendues habitables à l’aide de quelques boiseries. Comme on avait utilisé les grottes et autres emplacements tels que la nature les offrait, leurs habitations étaient isolées, et souvent éloignées d’un quart de lieue les unes des autres. Derrière la maison de Marie, la seule qui fût en pierre, la montagne n’offrait, jusqu’au sommet, qu’une masse de rochers d’où l’on apercevait, par delà les allées d’arbres, la ville d’Éphèse et la mer avec ses îles nombreuses. Un cours d’eau très sinueux serpentait entre la ville et la demeure de la sainte Vierge. Plus tard, cette localité devint la résidence d’un évêque.

La maison de Marie était carrée, la partie postérieure seule était arrondie ; les fenêtres étaient pratiquées au haut des murs, et le toit était plat. Elle était divisée en deux parties par le foyer, placé au centre. À droite et à gauche du foyer, de petites portes conduisaient à la partie postérieure de la maison, plus sombre que la partie antérieure, mais convenablement ornée. Les murs, revêtus de boiseries, et les poutres du plafond cintré, reliées entre elles par des lambris recouverts de feuillages, donnaient à la pièce une apparence simple, mais agréable.

Le fond de cette partie de la maison, séparé du reste par un rideau, formait l’oratoire de Marie. Dans une niche placée au milieu du mur, il y avait une espèce d’armoire qu’on ouvrait en la faisant tourner comme un tabernacle, au moyen d’un cordon. On y voyait une croix longue à peu près comme le bras, et de la forme d’un Y, ainsi que j’ai toujours vu la croix de Notre-Seigneur. Elle était taillée grossièrement, et à peine travaillée comme les croix qui viennent aujourd’hui de la Palestine : je pense que Jean et Marie l’avaient faite eux-mêmes. Elle était fixée dans un support de terre ou de pierre, comme la croix du Seigneur au Golgotha. Au pied de la croix se trouvait un morceau de parchemin où était écrit quelque chose ; je crois que c’étaient des paroles du Seigneur. L’image du Sauveur était gravée sur la croix, mais très simplement, et avec des lignes de couleur foncée. Cette croix était faite de quatre espèces de bois : j’ai eu connaissance des méditations de Marie sur chacune d’elles, mais j’ai malheureusement oublié ces belles instructions. De chaque côté de la croix était placé un vase rempli de fleurs naturelles.

Je vis aussi un linge auprès de la croix, et il me sembla que c’était celui dont la sainte Vierge s’était servie, après la descente de croix, pour essuyer le sang et les plaies du corps sacré. J’eus cette pensée parce que la vue de ce linge rappela vivement à mon âme ce saint acte de l’amour maternel de Marie. Il me sembla en même temps que ce linge était représenté par celui dont le prêtre se sert pour essuyer le calice après avoir bu le précieux sang du Rédempteur, et qu’il fait quelque chose de semblable à ce que fit Marie en essuyant le sang des plaies du Sauveur.

La petite maison de la Vierge était près d’un bois, et entourée d’arbres de forme pyramidale. Le calme et le silence régnaient alentour. Les habitations des autres pieuses familles se trouvaient à quelque distance.

La sainte Vierge demeurait seule avec sa servante, qui était plus jeune qu’elle, et qui allait chercher le peu d’aliments dont elles avaient besoin. Elles menaient une vie paisible et retirée. Il n’y avait pas d’homme dans la maison ; de temps en temps seulement, un apôtre ou un disciple en voyage venait visiter la mère de Jésus. Bien des fois j’ai vu entrer chez elle, ou en sortir, un homme que j’ai toujours pris pour saint Jean ; mais ni à Jérusalem, ni ici il n’était longtemps de suite dans le voisinage : il allait et venait toujours. Il était vêtu autrement que du vivant du Seigneur : il portait une longue et large robe d’étoffe légère, d’un blanc grisâtre. Il était leste et d’une taille élancée ; son visage était allongé et délicat ; sa tête était nue, et ses longs cheveux blonds partagés derrière les oreilles. A côté des autres apôtres, son aspect doux et délicat lui donnait presque l’air d’une jeune vierge.

Une fois entre autres, au moment où Jean entra chez Marie, il avait relevé dans sa ceinture sa longue robe blanche à grands plis. Il ôta cette ceinture et en ceignit une autre, sur laquelle étaient des lettres brodées et qu’il tira de dessous sa robe. Puis il mit une étole et une sorte de manipule. Bientôt la sainte Vierge, enveloppée d’une robe blanche, sortit de sa chambre à coucher appuyée sur le bras de sa servante. Son visage, blanc comme la neige, était presque diaphane. Elle semblait soulevée par un ardent désir. Depuis l’ascension du Seigneur, son être tout entier exprimait un désir toujours croissant qui la consumait de plus en plus. Entrée avec Jean dans l’oratoire, elle tira un cordon qui fit tourner le tabernacle sur lui-même, et la croix apparut. Après qu’ils eurent prié quelque temps au pied du crucifix, Jean se leva, tira de son sein une boîte de métal, qu’il ouvrit sur le côté, et y prit une enveloppe de laine fine. Dans celle-ci se trouvait un linge blanc qui renfermait la sainte Eucharistie, sous la forme d’un petit morceau de pain blanc carré. Alors il prononça quelques paroles d’un ton grave et solennel, et donna la sainte communion à Marie. Il ne lui présenta pas de calice.

Derrière la maison, sur le penchant de la montagne, la sainte Vierge avait établi un chemin de croix. Durant tout le temps qu’elle avait passé à Jérusalem après la mort du Seigneur, elle n’avait pas cessé de suivre la voie douloureuse, en l’arrosant de ses larmes. Elle avait mesuré pas à pas les intervalles de toutes les stations, et son amour ne pouvait se passer de cette contemplation incessante de la voie de douleur.

Dès qu’elle fut à Éphèse, elle parcourut journellement une partie de la montagne en méditant les mystères de la Passion. Au commencement elle allait seule, et après avoir mesuré les intervalles des stations, d’après le nombre des pas qu’elle avait si souvent comptés, elle dressait une pierre à chacune de ces places ; ou, s’il s’y trouvait un arbre, elle le marquait. Le chemin conduisait dans le bois voisin, où une éminence figurait le Calvaire, et une petite grotte dans un autre monticule, le saint sépulcre.

Quand elle eut ainsi déterminé les douze stations de ce chemin de croix, elle le suivit avec sa servante en se livrant à de silencieuses méditations. À chaque station, elles s’asseyaient, renouvelaient dans leur cœur le souvenir des souffrances mystérieuses du Seigneur, et le louaient de son amour en versant d’abondantes larmes. Plus tard, elle arrangea mieux les stations ; je la vis écrire avec un poinçon sur chacune des pierres la signification mystérieuse de la station, le nombre des pas, etc. Je les vis aussi toutes deux nettoyer la grotte du saint sépulcre, et la disposer pour la prière. Après la mort de Marie, je vis ce chemin de croix encore embelli, fréquenté par les fidèles, qui s’y prosternaient en baisant la terre.

C’était toujours Jean qui donnait la sainte communion à Marie ; il faisait aussi avec elle le chemin de la croix, la bénissait et recevait ensuite sa bénédiction ; il était pour elle comme un fils, et par conséquent dans des rapports plus intimes qu’aucun des autres apôtres.