CHAPITRE II

Le saint jour de la Pentecôte. — Descente du Saint-Esprit. Baptême solennel.

Je remarquai après minuit, dans toute la nature, un mouvement mystérieux et comme un sentiment merveilleux de bien-être qui se communiquait à tous les assistants. Il me sembla aussi qu’à travers l’ouverture du toit on voyait le ciel s’éclaircir. Les apôtres, devenus silencieux, avaient quitté les places qu’ils occupaient au milieu de la salle, pour se retirer vers les murailles ; les disciples étaient dans les salles latérales, d’où ils avaient vue sur la salle du cénacle. Pierre était debout devant le rideau derrière lequel était conservé le saint Sacrement, et la sainte Vierge se tenait dans la salle située devant la porte du vestibule, où se trouvaient les saintes femmes, dont cinq étaient à demeure dans la maison.

Tandis que tous demeuraient silencieux et pleins de désir, les bras croisés sur la poitrine et les yeux baissés vers la terre, leur calme se communiqua aux disciples, qui se rangèrent à leur exemple dans les salles attenantes ; et bientôt le plus profond silence régna dans toute la maison.

Vers le matin, au-dessus de la montagne des Oliviers, d’où Notre-Seigneur était monté au ciel C'est de lui que l'Esprit-Saint procède, et c'était pour nous l'envoyer qu'il était monté au ciel. , je vis une nuée lumineuse brillant d’un éclat argentin descendre à Sion sur la maison des apôtres. D’abord je l’aperçus dans le lointain sous la forme d’un globe, accompagné dans sa marche d’un souffle de vent doux et tiède. En s’approchant, la nuée grandit et passa au-dessus de la ville comme une brume lumineuse ; puis elle se condensa de plus en plus, et devenant de plus en plus brillante et transparente, elle s’arrêta au-dessus de Sion et du cénacle, semblable à un soleil resplendissant ; puis elle s’y abattit comme une nuée d’orage avec un bruit semblable à celui d’un vent impétueux. A ce bruit, je vis beaucoup de Juifs, qui avaient aperçu la nuée, s’enfuir, tout épouvantés, vers le Temple. Moi-même, quand j’entendis approcher ce bruit épouvantable, je fus saisie d’une terreur d’enfant, et je me demandai où je pourrais me cacher pendant que le tonnerre gronderait. Tout cela ressemblait à un orage qui éclate subitement, mais qui vient du ciel, au lieu de s’élever de la terre, qui apporte avec lui non l’obscurité, mais des flots de lumière. Les éclats du tonnerre étaient remplacés par un frémissement mystérieux, et l’agitation de l’air se faisait sentir comme un souffle de vent doux, tiède et rafraîchissant Tous ces traits sont autant de symboles des effets du Saint-Esprit, qui est l'esprit d'amour, apportant la lumière et le feu d'en haut, la joie, le rafraîchissement et la paix. Il venait aussi renverser, comme un vent impétueux, le vieil homme et l'ancienne synagogue, pour inaugurer l'Église nouvelle et la loi d'amour. . Au moment où la nuée lumineuse, dont l’éclat avait augmenté avec le bruit, s’abaissa sur le cénacle, je vis la maison et ses dépendances resplendir de plus en plus ; et je vis les apôtres, les disciples et les saintes femmes de plus en plus recueillis et fervents. Tout m’apparaissait inondé de lumière ; tout était transparent pour moi.

Vers trois heures du matin, je vis sortir de la nuée des flots de lumière blanche qui se croisèrent sept fois, et formèrent en se croisant des rayons et des larmes de feu qui se répandirent sur le cénacle et ses dépendances. Le centre où les sept flots de lumière se croisaient brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel Ces sept courants lumineux représentent les sept dons du Saint-Esprit, qui sont aussi symbolisés par les sept couleurs de l'arc-en-ciel. La lumière de la grâce est septiforme comme celle du soleil. , et j’y vis planer une figure lumineuse. Il me sembla que cette figure avait derrière les épaules des ailes qui s’étendaient au loin ; toutefois je ne saurais dire si c’étaient en effet des ailes, car tout en elle n’était qu’une émanation resplendissante. La maison fut alors tout inondée de lumière, et la lueur de la lampe à cinq bras s’évanouit à mes yeux. Toutes les personnes réunies au cénacle semblèrent ravies en extase : elles levèrent instinctivement le visage en l’air, comme si elles eussent été altérées, et je vis entrer dans leur bouche des jets d’une lumière flamboyante, comme des langues de feu. On eût dit que, brûlants de soif, ils aspiraient et buvaient le feu, et que leur désir était une flamme jaillissant de leur bouche au-devant de la flamme céleste Le désir de l'âme est un feu qui attire plus ou moins le feu du Saint-Esprit, selon qu'il est lui-même plus ou moins ardent. . Le feu divin descendit aussi sur les disciples et sur les saintes femmes ; et je vis toute la nuée de lumière se dissoudre peu à peu comme un nuage chargé de pluie. Les langues de feu qui se répandaient sur les personnes assemblées variaient quant à la couleur et à l’éclat. Le bruit du ciel réveilla beaucoup de monde. Le Saint-Esprit opéra dans les cœurs d’un grand nombre de disciples et de partisans de Jésus qui habitaient dans les environs.

Dès que le don céleste se fut répandu sur l’assemblée réunie au cénacle, tous se sentirent ranimés et pleins de courage ; je les vis transportés, enivrés de joie et de confiance. Ils se mirent tous à entourer la sainte Vierge, que je vis seule, demeurer calme et sereine comme à l’ordinaire, quoique merveilleusement fortifiée. Les apôtres se jetèrent dans les bras les uns des autres ; ils se sentaient pleins de hardiesse pour annoncer la parole de Dieu ; ils semblaient se dire l’un à l’autre : « Qu’étions-nous… et que sommes-nous devenus ? » Les saintes femmes aussi s’embrassèrent. Les disciples ne furent pas moins émus. Les apôtres coururent à eux dans les salles latérales ; tous sentaient en eux une nouvelle vie toute de joie, de confiance et d’intrépidité.

Puis cette illumination divine, cette communication de force surnaturelle se tourna en actions de grâces. Ils reprirent leurs places accoutumées pour la prière, et chantèrent les louanges de Dieu avec une émotion profonde, tandis que la lumière céleste disparaissait peu à peu.

Enfin Pierre adressa la parole aux disciples et en envoya plusieurs dans les endroits où logeaient des amis venus pour la fête de la Pentecôte.

Entre le cénacle et la piscine de Béthesda, il y avait un grand nombre de cabanes et de hangars où les étrangers attirés par les fêtes logeaient leurs bêtes de somme et venaient eux-mêmes passer la nuit. Beaucoup d’entre eux dormaient encore ; d’autres étaient éveillés, et avaient participé à la grâce du Saint-Esprit ; car un mouvement s’était produit dans la création. Beaucoup de gens de bien en avaient été édifiés et fortifiés, tandis que les méchants avaient été saisis d’effroi et s’étaient endurcis davantage. La plupart des étrangers logés dans ce quartier, séjour ordinaire des fidèles, y demeuraient depuis la Pâque, à cause de l’éloignement de leur pays et de l’impossibilité de s’en aller et de revenir entre les deux fêtes. Par suite de tout ce qu’ils avaient vu et entendu, ceux-ci affectionnaient beaucoup les disciples avec lesquels ils avaient de si fréquents rapports. Lors donc que les envoyés de Pierre, transportés de joie, vinrent leur annoncer l’accomplissement de la promesse touchant le Saint-Esprit, ils s’expliquèrent ce qu’ils avaient éprouvé eux-mêmes, et sur l’invitation des disciples, ils se rendirent tous à la piscine de Béthesda.

De son côté, Pierre, au cénacle, imposa les mains à cinq apôtres qui devaient avec lui enseigner et baptiser à la piscine Le baptême proprement dit est la première effusion de l'Esprit-Saint dans l'âme. C'est pour cela qu'il fut pour la première fois administré le jour de la Pentecôte. . C’était Jacques le Mineur, Barthélémy, Mathias, Thomas et Jude Thaddée. Pendant leur consécration, le dernier eut une vision ; il me sembla le voir serrer le Seigneur dans ses bras.

Avant de se rendre à la piscine pour y bénir l’eau et administrer le baptême, ils se rendirent auprès de la sainte Vierge, et, s’agenouillant devant elle, ils reçurent sa bénédiction. Avant l’Ascension, ils l’avaient reçue debout. Les jours suivants, je vis toujours les apôtres, à leur sortie et à leur retour, demander la bénédiction de la très sainte Vierge. Dans cette circonstance et en général toutes les fois qu’elle paraissait parmi les apôtres en sa qualité de Protectrice de l’Église, Marie était revêtue d’un large manteau blanc, le visage couvert d’un voile jaunâtre, et la tête parée d’une petite couronne de soie blanche de laquelle retombait des deux côtés, presque jusqu’à terre, une bande d’étoffe bleu de ciel, ornée de broderies.

Cependant tous ces gens convoqués par les disciples accoururent de toutes parts, à la piscine de Béthesda. Il régnait là une grande agitation, et les disciples leur racontèrent avec une joie infinie le prodige qui avait eu lieu.

À la piscine et dans la synagogue voisine, dont les disciples avaient récemment pris possession, on avait fait des préparatifs de toute espèce pour le grand baptême, qui, d’après l’ordre de Jésus, devait être administré en ce jour. Ainsi je vis les murailles couvertes de tapisseries. La synagogue elle-même était divisée en compartiments, un autel était dressé au milieu, et une galerie couverte conduisait de la piscine à l’entrée de la synagogue Cette synagogue est transformée en église, et la piscine devient fontaine baptismale, de même que toute la loi ancienne avait servi de préparation à l'Église nouvelle. .

Les apôtres, revêtus de leurs longues robes blanches et marchant deux à deux, se rendirent du cénacle à la synagogue, apportant les objets nécessaires pour bénir l’eau et administrer le baptême. La sainte Vierge, les saintes femmes et les disciples qui devaient distribuer les robes baptismales les suivirent. Les apôtres apportaient des aspersoirs et des outres de cuir contenant l’eau bénite ; la foule assemblée les accueillit avec de grandes démonstrations de joie. En s’établissant au milieu des disciples de Jésus, ces hommes s’étaient rapprochés de la grâce, et l’on peut dire que la piscine de Béthesda devint pour eux, par suite du baptême qu’ils y reçurent, ce que la mer de Galilée avait été pour les caravanes qui s’arrêtaient sur ses bords, afin d’entendre les enseignements de Jésus. Il y avait toutefois dans la foule des personnes mal intentionnées, car beaucoup de gens de la ville s’étaient joints à eux, attirés par la curiosité.

Les cinq apôtres auxquels Pierre avait imposé les mains se placèrent aux cinq entrées de la piscine, et parlèrent à la multitude assemblée, qui était transportée d’enthousiasme. Cependant Pierre monta dans une chaire dressée pour lui au milieu de la troisième enceinte de la piscine ; toutes les terrasses étaient couvertes d’auditeurs. Dès que les apôtres se mirent à parler, la multitude fut frappée d’étonnement, parce que chacun les entendait parler sa propre langue. Ce fut à l’occasion de cette émotion du peuple que Pierre éleva la voix, et prononça les paroles que nous lisons dans les Actes des Apôtres (ch. II, v. 14-40).

Ceux qui reçurent sa parole furent baptisés : le baptême proprement dit ne fut donné qu’à partir de la Pentecôte. Pierre, après avoir béni l’eau solennellement, assisté de Jean et de Jacques le Mineur, fit des aspersions sur la foule entière, qui remplissait les diverses enceintes de la piscine. Ce baptême et sa préparation durèrent toute la journée ; le peuple qui couvrait toutes les terrasses venait successivement, par groupes, jusqu’au pied de la chaire, pour entendre l’instruction de Pierre. Les autres apôtres parlaient aux diverses entrées de la piscine.

À la synagogue de la piscine, la sainte Vierge et les saintes femmes étaient occupées à distribuer des vêtements blancs aux catéchumènes ; les cinq apôtres auxquels Pierre avait imposé les mains baptisaient aux cinq entrées de la piscine. On puisait l’eau avec un bassin, et le ministre en prenait avec la main pour la verser à trois reprises sur la tête des catéchumènes, appuyés sur une balustrade. À chaque fois, deux baptisés conduisaient deux aspirants au baptême, et leur mettaient les mains sur la tête en qualité de parrains. Les premiers néophytes étaient pour la plupart des disciples de Jésus, jadis baptisés par le Précurseur. Les saintes femmes reçurent aussi le baptême. La Mère de Dieu fut baptisée toute seule par saint Jean, près de la piscine de Béthesda. Avant la cérémonie, Jean dit la sainte messe comme on le faisait alors : c’était la consécration, accompagnée de quelques prières. En ce jour-là, trois mille néophytes environ se réunirent à l’Église ; le soir ils revinrent au cénacle, où l’on prit un repas, et où l’on distribua encore beaucoup de pain bénit : on termina par la prière.

La piscine de Béthesda, située au sud-ouest du Saint des saints, était depuis longtemps déserte, et tombait en ruine. Négligée de presque tous, elle n’était en honneur qu’auprès de quelques gens simples et pauvres, comme de nos jours beaucoup de choses saintes et d’anciens usages de l’Église, tels que l’eau bénite, le chemin de la croix et les images miraculeuses. Le sang des sacrifices y découlait du temple par des conduits placés sous l’autel La piscine était la figure du baptême et de la pénitence. C'est le sang du sacrifice du Calvaire qui a donné aux sacrements la vertu de guérir nos âmes et de les sanctifier. .

La piscine est de forme ovale ; cinq enceintes séparées l’entourent, et leurs terrasses, qui s’abaissent en pente douce, forment un amphithéâtre coupé par cinq chemins aboutissant à quelques marches ; on peut voir de toutes parts quand l’eau est agitée. Le fond de la piscine est couvert d’un sable blanc et brillant. Trois sources y bouillonnent en remuant le sable au milieu ; souvent aussi ces sources jaillissent au-dessus de la surface. Jésus y a guéri et enseigné à diverses reprises ; le miracle opéré en faveur du paralytique a remis un peu la piscine en honneur, mais l’a rendue plus odieuse aux pharisiens.