CHAPITRE XL

On met des gardes au tombeau du Sauveur. — Les amis de Jésus pendant le samedi saint.

Dans la nuit du vendredi au samedi, je vis Caïphe, les princes des prêtres et les pharisiens tenir conseil et délibérer sur ce qu’ils avaient à faire, eu égard aux prodiges qui avaient eu lieu, et à l’attitude menaçante du peuple. Ensuite tous se rendirent chez Pilate et lui dirent : « Seigneur, nous nous sommes rappelé que le séducteur a dit, lorsqu’il vivait encore : « Après trois jours je ressusciterai. » Commandez donc que le sépulcre soit gardé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne dérobent le corps, et ne disent au peuple : « Il est ressuscité d’entre les morts. » Cette seconde erreur serait pire que la première. » Pilate, qui ne voulait plus se mêler de cette affaire, leur répondit : « Vous avez des gardes, allez, et faites comme vous l’entendrez. » Cependant il dit à Cassius de les suivre, afin d’observer ce qui se passerait, et de lui en faire un rapport. Je les vis sortir de la ville avant le lever du soleil ; ils étaient au nombre de douze. Ils avaient des lanternes placées sur des perches, afin de tout voir malgré la nuit, et de s’éclairer dans le sombre caveau où était le sépulcre.

Lorsqu’ils furent arrivés, ils s’assurèrent d’abord de la présence du corps de Jésus, puis attachèrent une corde en travers devant l’entrée de la grotte, en firent passer une seconde sur la pierre roulée en avant du sépulcre, et scellèrent le tout avec un cachet en forme de croissant. Ensuite ils placèrent des gardes en face de la porte extérieure et revinrent à la ville. Il y avait là cinq ou six hommes à tour de rôle. Cassius ne quitta pas son poste. Il se tenait assis ou debout devant l’entrée du caveau. Il avait reçu de grandes grâces intérieures, et Dieu, en illuminant son âme, lui avait révélé beaucoup de mystères. N’étant pas accoutumé à se trouver dans cet état d’intuition, il resta presque tout le temps dans une extase qui lui enlevait la conscience des objets extérieurs. Il fut entièrement transformé, devint un autre homme, et passa toute la journée dans le repentir, l’action de grâces et l’adoration.

Il y avait environ vingt hommes rassemblés au cénacle pour célébrer le sabbat ; ils étaient vêtus de longs habits blancs avec des ceintures. Dès que la cérémonie fut achevée, ils se préparèrent pour prendre du repos ; plusieurs retournèrent chez eux. Le samedi matin, ils se réunirent encore et s’occupèrent à lire et à prier ; de nouveaux venus étaient de temps en temps introduits. Dans la partie de la maison où se tenait la sainte Vierge, il y avait une grande salle où l’on avait arrangé, avec des cloisons et des tapis, de petites cellules dans lesquelles les saintes femmes se retiraient pour passer la nuit. Lorsqu’elles furent revenues du tombeau, l’une d’elles alluma une lampe suspendue au milieu de la salle, et toutes s’étant réunies autour de la sainte Vierge, se mirent à prier avec autant de recueillement que de tristesse. Elles prirent ensuite un léger repas ; aussitôt après arrivèrent Marthe, Maroni, Dina et Mara. Lazare, qui les avait amenées, était allé trouver les disciples dans le cénacle. Les saintes femmes racontèrent avec beaucoup de larmes à celles qui venaient d’arriver la mort et l’ensevelissement du Sauveur. Quand la nuit fut venue, elles se retirèrent dans les cellules, se voilèrent de la tête aux pieds et se placèrent sur les couches pour prendre un peu de repos. À minuit, elles se levèrent, mirent leurs robes, roulèrent leurs couches et se rassemblèrent sous la lampe autour de la sainte Vierge afin de prier encore.

Quand la mère de Jésus et ses compagnes eurent satisfait à ce devoir de la prière nocturne, que je vois fidèlement rempli dans toute la série des temps par les enfants de Dieu, qu’une dévotion particulière y excite ou qui se conforment en cela aux règles de l’Église, Jean vint frapper à la porte de leur salle ; aussitôt la sainte Vierge et les autres saintes femmes s’enveloppèrent dans leurs manteaux et le suivirent au Temple.

Le lendemain du jour où ils avaient mangé l’agneau pascal, les Juifs avaient coutume de se rendre au Temple avant l’aube. Aussi le Temple était-il ouvert dès minuit, parce que les sacrifices commençaient de grand matin. Cette fois, la fête ayant été interrompue et le Temple profané, peu de personnes s’étaient conformées à cette coutume ; il me sembla que la sainte Vierge voulait seulement prendre congé du Temple où elle avait été élevée, et où elle avait adoré le Très-Haut jusqu’au jour où elle le porta dans son sein. Il était donc ouvert ce jour-là selon l’usage ; les lampes étaient allumées, et le parvis des prêtres accessible au peuple ; mais le Temple était presque vide ; on n’y voyait que quelques gardes et quelques serviteurs.

Le fils de Siméon et les neveux de Joseph d’Arimathie, que la nouvelle de l’arrestation de leur oncle avait fort attristés, allèrent au-devant de la sainte Vierge et de ses compagnons et les conduisirent partout, car ils étaient chargés de la garde du Temple. Tous contemplèrent avec une frayeur silencieuse et pleine de respect les traces de la colère de Dieu ; seulement, les guides racontèrent en peu de mots les événements de la veille. On n’avait pas encore eu le temps de réparer les dégâts : à l’endroit où le parvis et le sanctuaire se réunissent, les murs s’étaient tellement écartés de part et d’autre, qu’on pouvait passer dans l’ouverture ; le rideau qui voilait le sanctuaire était tombé. Partout on voyait des murs crevassés, des colonnes renversées, le sol entr’ouvert.

La sainte Vierge se rendit avec ses compagnons à tous les endroits que Jésus avait sanctifiés d’une manière particulière ; elle s’agenouilla pour les baiser et exprima ses sentiments par des larmes et quelques paroles touchantes ; ses compagnes firent comme elle.

Les Juifs avaient une grande vénération pour tous les lieux où il s’était passé quelque événement mémorable de l’histoire sainte ; ils s’y prosternaient le visage contre terre et en baisaient le sol. Je ne m’en suis jamais étonnée. Quand on sait que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob était un Dieu vivant, qu’il habitait dans le Temple au milieu de son peuple, on s’étonnerait plutôt qu’ils ne l’eussent pas fait. Celui qui croit que Dieu est le Père des hommes, ne saurait être surpris de ce qu’il demeure réellement par amour auprès de ses enfants. Les Juifs vénéraient le Temple comme les chrétiens adorent le saint Sacrement, où le Fils de Dieu veut être réellement présent au milieu de son Église, jusqu’à la consommation des siècles. La sainte Vierge fit voir à ses compagnes plusieurs endroits du Temple : elle leur montra celui où elle avait été élevée, celui où elle avait épousé saint Joseph, celui où elle avait présenté l’enfant Jésus, l’endroit enfin où Anne et Siméon avaient prophétisé ; elle pleura amèrement à ce souvenir, car la prophétie était accomplie, et le glaive avait transpercé son âme. Elle leur fit voir aussi le lieu où elle avait trouvé Jésus enfant enseignant les docteurs, et elle baisa respectueusement la chaire où il s’était assis. Quand les saintes femmes eurent ainsi honoré par leurs souvenirs, leurs prières et leurs larmes, tous les lieux que Jésus avait particulièrement sanctifiés, elles s’en retournèrent à Sion.

La sainte Vierge se sépara du Temple en pleurant : la désolation et la solitude qui y régnaient en un jour si saint témoignaient des crimes de son peuple. Elle se souvint que Jésus avait pleuré sur le Temple et avait dit : « Renversez ce Temple, et je le rebâtirai en trois jours. » Maintenant que les ennemis du Sauveur avaient détruit le temple de son corps, il lui tardait de voir luire le troisième jour où la parole de l’éternelle vérité devait s’accomplir C'est parce que, au milieu des apôtres découragés, la foi pure de l'Église se trouvait alors comme concentrée en Marie, que la coutume s'est introduite de lui consacrer le samedi. .

Marie et ses compagnes étant arrivées au cénacle, à l’aube du jour, se rendirent au logement particulier de la sainte Vierge. Jean et les disciples entrèrent au cénacle, où les amis du Seigneur, au nombre de vingt, priaient continuellement sous la lampe avec beaucoup de larmes. D’autres disciples venaient de temps en temps se joindre à eux. Tous éprouvaient je ne sais quel respect mêlé d’un peu de confusion à l’égard de Jean, qui avait assisté à la mort du Sauveur. Pour lui, il avait la simplicité et la modestie d’un enfant : il était compatissant et affectueux pour tous. Les disciples évitaient tous de faire le moindre bruit, et les portes de la maison étaient fermées.

Je vis les saintes femmes rassemblées jusqu’au soir dans la salle de Marie, éclairée seulement par une lampe ; les portes en étaient fermées et les fenêtres voilées. Tantôt elles se réunissaient autour de la sainte Vierge pour prier ; tantôt elles se retiraient à part, couvraient leur tête d’un voile de deuil, s’asseyaient sur des cendres et priaient la face tournée contre la muraille. Les plus faibles d’entre elles prirent un peu de nourriture, les autres jeûnèrent.

Tandis que je m’unissais en esprit à la sainte Vierge, qui priait en pensant à son fils, je voyais le saint sépulcre en face duquel les sept gardiens se tenaient debout ou assis. Cassius demeurait toujours silencieux et recueilli à l’entrée de la grotte. Les portes du sépulcre étaient fermées, et la pierre mise par devant. Je vis pourtant, à travers les portes, le corps du Seigneur entouré de splendeur et de lumière, et deux anges qui l’adoraient.