CHAPITRE XXXIX

Origine du nom de Calvaire. — La croix et le pressoir.

Comme je méditais sur le nom de Golgotha ou Calvaire, c’est-à-dire lieu du crâne, j’entrai dans une contemplation profonde, dans laquelle l’origine de ce nom me fut révélée. Voici ce que j’en ai retenu :

Après le déluge, la contrée de Jérusalem m’apparut bouleversée, noire, pierreuse, bien différente de ce qu’elle était auparavant. Sous le rocher qui forme le Calvaire, et qui avait été roulé par les eaux, j’aperçus à une grande profondeur le tombeau de nos premiers parents. Les ossements d’Adam et d’Ève n’étaient pas tous dans ce tombeau ; il manquait une tête et une côte à l’un des squelettes, et la tête qui restait était placée dans le squelette auquel elle n’appartenait pas.

La montagne m’apparut aussi au temps du prophète Élisée. C’était alors une colline couverte de murailles et de cavernes semblables à des tombeaux. Je vis le prophète descendre dans ces grottes (je ne sais si ce fut réellement ou en vision). Il tira un crâne d’un sépulcre en pierre. Quelqu’un qui était près de lui (je crois que c’était un ange), lui dit : « C’est le crâne d’Adam. » Élisée voulait l’emporter, mais l’ange ne le lui permit pas. J’aperçus sur le crâne quelques cheveux blonds clairsemés.

J’appris aussi que ce fut sur le récit du prophète que ce lieu fut nommé Calvaire. Enfin je vis que la croix avait été plantée sur le crâne même d’Adam, et je fus informée que cet endroit était précisément le milieu de la terre Le prophète dit, en effet, dans un de ses cantiques sur la rédemption : Operatus est salutem in medio terræ ; il a opéré le salut au milieu de la terre. (Ps. LXVIII, v. 12.) .

Comme je songeais à ces paroles du Sauveur sur la croix : « Je suis pressé comme le raisin qui a été foulé ici pour la première fois ; je donnerai tout mon sang jusqu’à ce que l’eau vienne. Mais on ne fera plus de vin en ce lieu », elles me furent expliquées dans une autre vision relative au Calvaire.

Bien des années s’étaient écoulées depuis le déluge ; le dur rocher avait fait place à des vignobles et à des pâturages. Vers le soir, j’aperçus en ce lieu le patriarche Japhet, un grand vieillard au teint brun, entouré d’une postérité nombreuse et d’immenses troupeaux. Ses enfants et lui avaient des cabanes creusées dans la terre avec des toits de gazon, sur lesquels croissaient des herbes et des fleurs. Le Calvaire était couvert de vignes ; on y pressurait la vendange par un procédé nouveau, en présence de Japhet.

Au commencement, on se contentait de manger le raisin. Bientôt on le pressa avec des instruments de bois dans des pierres creusées ; ensuite ce fut avec des pilons dans des tuyaux de bois. Ce jour-là, on avait imaginé un nouveau pressoir qui ressemblait à la sainte croix : c’était un tronc d’arbre qu’on avait creusé et dressé verticalement ; on y avait suspendu un sac plein de raisins, sur lequel appuyait un pilon surmonté d’un poids. Des deux côtés du tronc étaient des bras qui aboutissaient au sac, et écrasaient les raisins lorsqu’on les faisait mouvoir. Le jus coulait hors du tronc par cinq ouvertures, puis tombait dans une cuve de pierre, et arrivait de là par un conduit d’écorce à la citerne creusée dans le roc, où Jésus fut renfermé avant d’être crucifié ; cela me rappela le crucifiement, à cause de la ressemblance de ce pressoir avec la croix.

Je vis plusieurs jeunes gens, ayant seulement un linge autour des reins comme Jésus, travailler à ce pressoir. Japhet était fort vieux, il avait une longue barbe et un vêtement de peaux de bêtes ; il regardait avec joie le nouveau pressoir. C’était une fête, et l’on immola sur un autel de pierre des animaux qui couraient dans la vigne, de jeunes ânes, des chèvres et des brebis.