CHAPITRE XLI

Fragments sur la descente aux enfers.

Ma méditation se porta alors sur l’âme du Rédempteur, et j’eus une vision de sa descente aux enfers ; mais ce tableau était si riche en détails, que je n’ai pu en retenir qu’une faible partie : je vais la raconter du mieux que je pourrai. Lorsque Jésus rendit sa très sainte âme en poussant un grand cri, je la vis, semblable à une forme lumineuse, pénétrer dans la terre au pied de la croix ; plusieurs anges, parmi lesquels était Gabriel, l’accompagnaient. Je vis sa divinité rester unie à son âme aussi bien qu’à son corps suspendu sur la croix : je ne saurais dire comment cela se faisait. Le lieu où entra l’âme de Jésus était divisé en trois parties ; c’était comme trois mondes ; il me sembla qu’ils étaient de forme ronde, et qu’ils étaient séparés les uns des autres par des sphères qui les environnaient.

Devant les limbes était un espace plus clair et plus serein. C’est là que je vois entrer les âmes délivrées du purgatoire, avant qu’elles soient conduites au ciel. Les limbes où se trouvaient ceux qui soupiraient après la rédemption étaient entourés d’une sphère grisâtre, nébuleuse et divisée en plusieurs cercles. Le Sauveur, resplendissant de lumière et porté par les anges comme en triomphe, passa entre deux de ces cercles, dont celui de gauche renfermait les patriarches antérieurs à Abraham ; celui de droite, les âmes des justes qui avaient vécu depuis Abraham jusqu’à saint Jean-Baptiste. Ils ne reconnurent pas encore le Rédempteur, mais ils furent tous remplis d’espérance, et leur désir devint plus ardent ; les lieux étroits où ils demeuraient dans l’attente parurent se dilater : eux-mêmes furent rafraîchis par un souffle d’air, un rayon de lumière, une rosée de la rédemption qui passa avec la rapidité d’un vent impétueux. Le Sauveur pénétra entre ces deux cercles dans un lieu enveloppé de brouillards, où se trouvaient Adam et Ève. Il leur adressa la parole, et ils l’adorèrent avec un ravissement inexprimable. Alors Jésus, au cortège duquel s’étaient joints nos premiers parents, entra dans les limbes des patriarches qui avaient vécu avant Abraham. C’était comme un purgatoire ; car il y avait là de mauvais esprits qui tourmentaient quelques-unes de ces âmes. Les anges frappèrent et ordonnèrent d’ouvrir : il y avait une entrée, car on pouvait y pénétrer, et une porte, car on ne pouvait en sortir à son gré ; il était nécessaire de frapper à la porte, parce qu’on devait annoncer son arrivée. Il me sembla que les anges criaient : « Ouvrez, ouvrez les portes ! » Et Jésus entra en triomphe. Les mauvais anges reculèrent devant lui en criant : « Que nous veuxtu ? Que viens-tu faire ici ? Veux-tu aussi nous crucifier ? » Les anges les enchaînèrent et les chassèrent devant eux. Les âmes qui habitaient cette partie des limbes n’avaient qu’une notion vague de Jésus ; il se découvrit à elles, et ces âmes le glorifièrent. L’âme du Seigneur se rendit ensuite vers le cercle de droite, où étaient les limbes proprement dits ; il y trouva l’âme du bon larron, que les anges portaient dans le sein d’Abraham, et celle du mauvais larron qui descendait au fond des enfers, poussée par les démons. L’âme de Jésus leur adressa quelques paroles, puis, entourée des anges, des âmes délivrées et des mauvais esprits enchaînés, elle pénétra dans le sein d’Abraham.

Ce lieu me parut situé au-dessus de l’autre. Les démons ne voulaient pas y entrer ; mais ils furent contraints par les anges d’y pénétrer. Tous les saints Israélites se trouvaient dans ce lieu ; à gauche, c’étaient les patriarches, Moïse, les juges et les rois ; à droite, les prophètes et les ancêtres de Jésus avec leurs parents jusqu’à Joachim, Anne, Joseph, Zacharie, Élisabeth et Jean. Il n’y avait pas de mauvais esprit dans cette partie des limbes, et on n’y éprouvait aucune peine, si ce n’est l’ardent désir de voir l’accomplissement de la promesse. Maintenant ce désir était satisfait, et toutes ces âmes éprouvaient un bonheur indicible à saluer leur Rédempteur et à lui offrir leurs adorations. Beaucoup d’entre elles reçurent l’ordre de revenir sur la terre, et de reprendre leurs corps, afin de rendre témoignage au Sauveur. Ce fut alors qu’on vit à Jérusalem tant de morts sortir de leurs tombeaux. Après avoir ainsi rendu témoignage au Seigneur, ces âmes quittèrent de nouveau leurs corps.

Je vis ensuite le cortège triomphal du Seigneur pénétrer dans une sphère plus profonde, où se trouvaient, comme dans un purgatoire, les pieux païens qui avaient pressenti la vérité et avaient désiré la connaître. Comme ils n’avaient pas abandonné leurs idoles, de mauvais esprits étaient répandus parmi eux. Je vis les démons contraints d’avouer leur fraude, et ces âmes adorer le Seigneur avec une joie touchante. Là encore les démons furent enchaînés et chassés. Je vis aussi le Rédempteur traverser plusieurs autres parties des limbes et délivrer les âmes qui s’y trouvaient ; mais mes souffrances ne me permettent pas de tout raconter.

Je le vis enfin, comme un juge sévère, s’approcher de l’enfer qui était au fond de l’abîme. L’enfer m’apparut sous la forme d’une voûte immense taillée dans le roc, et d’un aspect épouvantable : les ténèbres y régnaient partout, et l’on n’y voyait qu’une lueur très faible comme d’un reflet métallique. On apercevait à l’entrée d’énormes portes noires dont la seule vue faisait frémir. Les portes furent enfoncées : un hurlement d’horreur se fit entendre et l’horrible monde des ténèbres apparut.

Le séjour des bienheureux m’apparaît ordinairement sous la forme de la céleste Jérusalem, comme une ville composée de châteaux magnifiques, placés au milieu de jardins pleins de fleurs et de fruits merveilleux, et dont la beauté varie suivant les degrés de béatitude de ceux qui les habitent. Je vis de même l’enfer sous la forme d’un assemblage d’hommes demeurant dans des maisons au milieu des champs. Mais tandis que dans le séjour des bienheureux, tout est ordonné selon les lois de la béatitude parfaite, de l’harmonie éternelle et de la paix infinie ; dans l’enfer, au contraire, tout est désordonné, car il n’y règne que la discorde, la haine et le désespoir. Dans le ciel, ce sont des édifices admirablement beaux et transparents, séjour du bonheur et de l’adoration, avec des jardins remplis de fruits merveilleux, qui sont la nourriture des élus. Dans l’enfer, ce sont d’affreuses cavernes où règnent les ténèbres, séjour du désespoir et de la malédiction ; ce sont des déserts, des marais pleins de tout ce qui peut exciter le dégoût et l’horreur. Ici la discorde haineuse des réprouvés, là l’union bienheureuse des saints. Ici tous les genres de perversité et de mensonge sont punis par un nombre infini de tourments ; tout y est désolation, sauf la pensée que chacun doit, selon la justice divine, moissonner ce qu’il a semé par ses péchés : on y voit l’essence infernale du péché démasqué, de ce serpent qui dévore ceux qui l’ont nourri dans leur sein. Tout cela peut se comprendre ; mais il est impossible d’exprimer tous les détails.

Lorsque les anges eurent ouvert les portes, ce fut comme un chaos de plaintes, d’imprécations, de hurlements et d’injures. Les anges renversèrent des armées entières de démons. Tous furent contraints de reconnaître et d’adorer Jésus, et ce fut pour eux un cruel supplice. La plupart furent enchaînés. Au milieu de l’enfer était un abîme de ténèbres ; Lucifer y fut jeté chargé de chaînes, et de noires vapeurs s’étendirent autour de lui. J’appris que Lucifer doit être déchaîné pour un temps, cinquante ou soixante ans avant l’an 2,000, si je ne me trompe. Quelques démons doivent être déchaînés de temps en temps pour punir et tenter le monde. Je crois que quelques-uns l’ont été de nos jours, d’autres le seront bientôt après L'action diabolique hélas ! se montre aujourd'hui avec une triste évidence, dans nos malheureuses sociétés (1884). D'après l'Apocalypse (Ch. XX, v. 1-7) la mise en liberté de Lucifer, le chef et le plus puissant des démons, doit coïncider avec le triomphe passager de l'Antéchrist. .

Je vis ensuite des troupes innombrables d’âmes rachetées sortir du purgatoire et des limbes, et accompagner Jésus dans le paradis, où l’âme du bon larron vit le Seigneur, selon sa promesse. J’ai vu le Rédempteur en différents endroits et jusque dans la mer ; il semblait sanctifier et délivrer toute la création. Je vis aussi son âme dans le tombeau d’Adam sous le Calvaire : les âmes de nos premiers parents vinrent l’y trouver, et il s’entretint avec elles. Avec elles il visita les tombeaux de plusieurs prophètes dont les âmes vinrent se joindre à lui près de leurs ossements. Partout les mauvais esprits fuyaient devant lui et se précipitaient dans l’abîme. Puis, avec cette troupe d’élus dont David et plusieurs prophètes faisaient partie, je le vis se rendre en plusieurs lieux témoins de ses miracles ou de ses souffrances, leur expliquer les événements figuratifs qui étaient arrivés durant leur vie, et appliquer à ces âmes les mérites de leur accomplissement. J’étais singulièrement touchée de voir l’âme du Seigneur, inondée de lumière et entourée de ces bienheureux, traverser la terre, les rochers, les airs et les eaux.

Voilà tout ce que je me rappelle de mes visions sur la descente de Jésus aux enfers et sur la délivrance des âmes des justes. Mais, outre cette vision d’un fait accompli dans le temps, je vis une image de la miséricorde éternelle qu’il exerce envers toutes les âmes. Chaque année, au jour où l’Église célèbre cet événement, il jette un regard libérateur dans le purgatoire ; aujourd’hui même, au moment où j’ai eu cette vision, il a délivré quelques-unes des âmes qui l’avaient outragé lors de son crucifiement. J’ai vu aujourd’hui la délivrance de beaucoup d’âmes qui me sont en partie connues, mais que je ne nomme pas.

La descente de Jésus aux enfers est l’accomplissement de plusieurs figures des temps anciens : elle est en même temps un symbole qui s’accomplit par le rachat de toutes les âmes élues. Elle est aussi la plantation d’un arbre de grâce destiné à communiquer ses mérites aux âmes en souffrance, et la rédemption continuelle de ces âmes est le fruit que porte cet arbre dans le jardin spirituel de l’Église. L’Église militante doit cultiver cet arbre précieux et en recueillir les fruits, pour soulager l’Église souffrante, qui ne peut rien faire pour elle-même. Il en est ainsi de tous les mérites du Christ. Il faut travailler avec lui pour y avoir part. Nous devons manger notre pain à la sueur de notre front. Tout ce que Notre-Seigneur a fait pour nous dans le temps, porte des fruits éternels ; mais nous devons les recueillir nous-mêmes dans le temps, afin de pouvoir en jouir dans l’éternité. L’Église est un père de famille accompli ; son année est le jardin qui produit dans le temps tous les fruits éternels. Il y a dans un an assez de tout pour tous. Malheur aux jardiniers paresseux et infidèles, s’ils laissent se perdre une grâce qui aurait pu guérir un malade, fortifier un faible, rassasier un affamé ! Ils rendront compte au Père de famille du plus petit brin d’herbe, au jour du jugement.