CHAPITRE XXXVII
Descente de la croix. — Embaumement du corps de Jésus.
Pendant que la croix était entourée seulement de quelques soldats, je vis cinq hommes, venus de Béthanie par la vallée, s’approcher du lieu du supplice, lever les yeux vers le corps du Sauveur, et disparaître presque aussitôt ; je pense que c’étaient des disciples. Trois fois aussi, aux environs du Calvaire, je vis Joseph d’Arimathie et Nicodème qui semblaient délibérer ensemble. Plus tard ils concertèrent leur plan pour la descente de croix ; puis ils retournèrent à la ville. Là ils commencèrent à réunir toutes les choses qui devaient servir à l’embaumement, tandis que leurs serviteurs prenaient avec eux deux échelles et quelques outils pour détacher le corps. Chacune de ces échelles n’était formée que d’une perche, dans laquelle on avait enfoncé de distance en distance des morceaux de bois pour servir d’échelons. Elles portaient aussi des crochets que l’on pouvait suspendre plus ou moins haut, et qui servaient à les fixer, et peut-être aussi à suspendre les outils pendant le travail.
La femme chez laquelle ils avaient acheté les parfums pour l’embaumement les avait soigneusement empaquetés. Nicodème avait acheté aussi une composition de myrrhe et d’aloès d’environ cent livres, équivalant à trente-sept livres de notre poids. Joseph d’Arimathie apportait une boîte d’onguent composé de je ne sais quelles substances ; les serviteurs portaient sur un brancard des vases, des outres, des éponges et des outils : ils avaient aussi du feu dans une lanterne fermée.
Les serviteurs prirent le devant sur leurs maîtres, et se rendirent au Calvaire par une autre porte. En cheminant dans la ville, ils passèrent devant la maison où la sainte Vierge et ses compagnes étaient retournées avec saint Jean pour chercher quelques objets nécessaires à l’ensevelissement du Seigneur. Les saintes femmes et Jean se mirent à leur suite, et marchèrent derrière eux à quelque distance. Elles étaient au nombre de cinq, dont quelques-unes portaient sous leurs manteaux un paquet de toile. Les femmes juives, quand elles sortaient le soir ou qu’elles allaient accomplir en secret quelque pieux devoir, avaient l’habitude de s’envelopper d’une longue pièce d’étoffe large d’une aune, qui leur voilait aussi la tête. Aujourd’hui j’en fus particulièrement frappée, car elle me fit l’effet d’un vêtement de deuil. Joseph et Nicodème portaient aussi des habits de deuil avec des manches noires et une large ceinture. Ils étaient enveloppés dans de grands manteaux grisâtres qui leur couvraient la tête, et leur servaient à cacher tout ce qu’ils emportaient.
Les rues étaient désertes et le silence régnait partout, car l’épouvante générale tenait tout le monde renfermé dans les maisons. La plupart étaient en proie aux remords, et peu de personnes s’occupaient de la pâque. Joseph et Nicodème, arrivés à la porte de la ville, la trouvèrent fermée et occupée, ainsi que les environs, par les soldats que les pharisiens avaient postés vers deux heures pour prévenir l’émeute qu’ils redoutaient de la part du peuple.
Joseph exhiba l’ordre de Pilate qui l’autorisait à passer. Les soldats ne firent point de difficulté, mais ils lui dirent que plusieurs fois déjà ils avaient vainement essayé d’ouvrir cette porte, et que sans doute, par suite du tremblement de terre, elle s’était forcée quelque part ; si bien que les bourreaux, après avoir rompu les jambes des crucifiés, avaient dû revenir par la porte de l’Angle. Mais lorsque Joseph et Nicodème saisirent le verrou, la porte s’ouvrit aussitôt, au grand étonnement de tous ceux qui se trouvaient là.
Le ciel était encore sombre et nébuleux quand on arriva à la montagne du Calvaire, où se trouvaient déjà les serviteurs auxquels on avait fait prendre les devants, ainsi que les saintes femmes qui pleuraient assises en face de la croix. Joseph et Nicodème racontèrent à la sainte Vierge et à Jean tout ce qu’ils avaient fait pour préserver Jésus d’une mort ignominieuse, et ceux-ci à leur tour leur apprirent comment ils étaient parvenus à empêcher que les os du Seigneur ne fussent brisés, et comment la prophétie s’était accomplie. Cassius et quelques soldats convertis comme lui se tenaient, à une certaine distance, dans une attitude timide et respectueuse. Sur ces entrefaites, le centurion Abénadar arriva de son côté, et aussitôt ils se préparèrent, avec autant de douleur que de respect, à rendre les derniers honneurs au corps sacré de leur maître, le Rédempteur du monde.
La sainte Vierge et Madeleine étaient assises au pied de la croix à droite, entre la croix de Dismas et celle de Jésus ; les autres saintes femmes étaient occupées à disposer les linges, les aromates, l’eau, les éponges et les vases. Cassius s’approcha d’Abénadar et lui raconta le miracle de la guérison de ses yeux. Tous étaient émus et tristes, mais graves et pleins d’amour. Ils gardaient un silence solennel ; quelquefois seulement un cri de douleur ou quelques gémissements se faisaient entendre au milieu de ces saintes occupations. Madeleine surtout ne pouvait résister à sa douleur ; elle ne voyait que le corps de son Sauveur, et rien ne pouvait l’en distraire.
Joseph et Nicodème placèrent les échelles derrière la croix, et y montèrent portant un grand linge auquel étaient attachées trois larges courroies ; ils lièrent ainsi le corps de Jésus, au-dessous des bras et des genoux, à l’arbre de la croix, et fixèrent ses bras aux traverses. Puis ils détachèrent les clous en les chassant par derrière avec des chevilles appuyées sur les pointes. Joseph enleva le clou du côté gauche et laissa le bras retomber doucement avec le lien qui l’entourait ; en même temps Nicodème, après avoir fixé à la croix la tête du Seigneur, qui s’était affaissée sur l’épaule droite, enleva de même le clou droit, et laissa le bras retomber sur le corps, tandis qu’Abénadar arrachait avec beaucoup de peine le grand clou qui traversait les pieds. Cassius ramassa respectueusement ces clous, qui étaient tombés par terre, et les déposa aux pieds de la sainte Vierge.
Joseph et Nicodème placèrent ensuite leurs échelles sur le devant de la croix, et déliant les cordes qui retenaient le corps du Sauveur, ils le descendirent doucement jusque vers Abénadar, qui, monté sur un escabeau, le reçut dans ses bras et le soutint au-dessous des genoux. Puis, tenant entre leurs bras le haut du corps, ils descendirent les échelles lentement et avec précaution, comme s’ils eussent porté un ami chéri et grièvement blessé. C’est ainsi que le corps meurtri du Sauveur arriva jusqu’à terre.
C’était un bien touchant spectacle : ils prenaient les mêmes précautions que s’ils eussent craint de causer au Seigneur des douleurs nouvelles. Ils reportaient sur ce corps sacré tout l’amour et toute la vénération qu’ils avaient eus pour le Sauveur durant sa vie. Tous les assistants avaient les yeux fixés sur le corps du Seigneur ; et à chaque mouvement qu’on lui imprimait, ils levaient les bras au ciel, en pleurant et en gémissant. Le reste du temps tous étaient silencieux ; les serviteurs eux-mêmes ne parlaient qu’à demi-voix, et seulement quand leur travail l’exigeait. Au bruit des coups de marteau, Marie, Madeleine et tous ceux qui avaient assisté au crucifiement, se sentirent le cœur déchiré ; ils se rappelaient les cris de douleur que Jésus avait poussés quand on l’attacha à la croix ; ils tremblaient de l’entendre de nouveau, puis aussitôt ils s’affligeaient, à la pensée que sa divine bouche était fermée pour jamais.
Après la descente de croix, ils enveloppèrent le corps depuis les genoux jusqu’aux hanches, et le déposèrent entre les bras de sa mère, qui les lui tendait, pleine de douleur et d’amour. La sainte Vierge s’assit sur une couverture étendue par terre, le genou droit un peu relevé, et le dos appuyé contre des manteaux qu’on avait roulés ensemble pour soutenir cette sainte mère épuisée de douleur, et lui faciliter les tristes devoirs qu’elle allait rendre au corps de son fils. La tête sacrée de Jésus reposait sur le genou de Marie, et son corps était étendu sur un linge. La sainte Vierge se sentit émue d’un ineffable attendrissement, en tenant de nouveau entre ses bras le corps de son Fils bien-aimé, auquel elle n’avait pu témoigner son amour pendant les longues heures de son martyre. Elle contempla avec une indicible douleur ses affreuses blessures, et couvrit de baisers ses joues sanglantes, tandis que Madeleine collait ses lèvres sur les pieds meurtris de Jésus.
Les hommes se retirèrent dans un petit enfoncement, situé au sud-ouest du Calvaire, où ils voulaient achever l’embaumement. Cassius, avec quelques soldats convertis, se tenait à une distance respectueuse. Tous les soldats mal intentionnés étaient retournés à la ville, et ceux qui restaient servaient seulement à protéger ceux qui rendaient les derniers honneurs à Jésus. Quelques-uns mêmes, lorsque l’occasion s’en présentait, prêtaient leur assistance avec une humilité et une émotion visibles.
Marie de Cléophas, Salomé, Véronique et toutes les autres saintes femmes présentèrent à la sainte Vierge les vases, les éponges, les linges, les onguents et les parfums ; puis après l’avoir servie elles se retirèrent l’une après l’autre. Madeleine seule ne quitta pas le corps du Seigneur. Jean assistait continuellement la sainte Vierge, et il servait de messager entre les hommes et les femmes, prêtant assistance aux uns et aux autres. Les femmes avaient près d’elles des outres de cuir et un vase plein d’eau placé sur un feu de charbon. Elles présentaient à Marie et à Madeleine, selon que celles-ci en avaient besoin, des vases pleins d’eau pure, et des éponges qu’elles exprimaient ensuite dans des outres de cuir.
La mère du Seigneur surmonta ses douleurs indicibles avec une force d’âme admirable Le 30 mars 1820, jour du vendredi saint, la sainte sœur, pendant une vision de la descente de croix, tomba tout à coup, en présence du pèlerin, dans un évanouissement semblable à la mort. Revenue à elle, bien que souffrant encore, elle dit : « En contemplant le corps de Jésus reposant entre les bras de sa mère, je me dis à moi-même : Comme elle est forte, elle ne tombe pas même en défaillance ! Mon guide me reprocha cette pensée, qui exprimait plus d'étonnement que de compassion, puis il me dit : Éprouve donc ce qu'elle a éprouvé. Alors une douleur poignante traversa mon cœur comme un glaive, et je crus mourir. » Elle conserva longtemps cette douleur ; il en résulta une maladie qui menaça ses jours. . Ne pouvant pas laisser le corps de son fils couvert de sang et de souillures, elle se mit à le laver et à le purifier avec un empressement infatigable. Elle enleva avec les plus grandes précautions la couronne d’épines, en l’ouvrant par derrière et en coupant les épines enfoncées dans la tête du Seigneur, de peur d’élargir les plaies par le mouvement. On déposa la couronne à côté des clous ; puis à l’aide de tenailles arrondies, Marie retira les épines restées dans la tête, et les montra tristement à ses amis qui les placèrent près de la couronne. Toutefois quelques-unes doivent avoir été conservées à part.
Le visage de Jésus était méconnaissable et tout couvert de plaies ; la barbe, les cheveux étaient collés ensemble par le sang. Marie lava d’abord le visage, et enleva avec des éponges mouillées le sang desséché sur les cheveux. À mesure qu’elle lavait le corps de son fils, elle voyait de plus en plus distinctement avec quelle cruauté on l’avait traité, et elle contemplait avec une compassion croissante toutes les plaies, l’une après l’autre. Avec une éponge et un linge roulé autour des doigts de sa main droite, elle enleva le sang qui remplissait les yeux, les narines et les oreilles ; puis elle lava la bouche, la langue, les dents et les lèvres. Elle divisa le peu de cheveux qui lui restaient en trois parties, une partie sur chaque tempe, et la troisième sur le derrière de la tête ; après avoir démêlé les cheveux de devant, elle les fit passer derrière les oreilles.
Dès que la tête eut été lavée, la sainte Vierge, après avoir baisé les joues, la couvrit d’un voile. Elle donna ensuite les mêmes soins respectueux au cou, aux épaules, à la poitrine, au dos et aux mains. Tous les os de la poitrine étaient disloqués ; l’épaule sur laquelle avait porté tout le poids de la croix n’était plus qu’une plaie ; toute la partie supérieure du corps était couverte de meurtrissures et labourée par les coups de fouet ; près de la mamelle gauche on apercevait une petite plaie par où était ressortie la pointe de la lance de Cassius ; et l’on voyait au côté droit la large blessure où était entrée la lance qui avait percé le cœur de part en part. Marie lava toutes ces plaies. Madeleine, à genoux, l’aidait à accomplir ces pieux devoirs, et pour la dernière fois elle baignait de ses larmes les pieds du Seigneur, et les essuyait de ses cheveux.
La tête, la poitrine et les pieds de Jésus étaient lavés ; le saint corps, d’un blanc bleuâtre, couvert de taches brunes à l’endroit des plaies, et de places rouges là où la peau avait été enlevée, reposait encore entre les bras de Marie. Elle recouvrit avec un linge les parties lavées, et se mit à embaumer toutes les plaies. Les saintes femmes s’approchèrent successivement d’elle et lui présentèrent, à genoux, une boîte dans laquelle elle prenait avec l’index et le pouce de la main droite, le baume précieux dont elle se servait pour oindre les blessures. Elle oignit aussi les cheveux. Elle prit dans sa main gauche les mains de Jésus, les baisa respectueusement, et remplit de parfums les larges plaies des mains ; puis elle en remplit les oreilles, les narines et la plaie de côté. Madeleine embauma les pieds du Sauveur, puis elle les arrosa encore de ses larmes et y tint longtemps ses lèvres collées.
On ne jetait pas l’eau dont on s’était servi ; on pressait les éponges au-dessus des outres de cuir, où on la conservait précieusement. Je vis plusieurs fois Cassius et plusieurs soldats aller puiser de nouvelle eau à la fontaine de Gihon, qui était assez rapprochée. Lorsque la sainte Vierge eut oint de parfums toutes les plaies, elle enveloppa la tête de Jésus avec des bandelettes, mais elle ne couvrit pas encore le visage. Elle ferma les yeux entr’ouverts de Jésus en y laissant reposer quelque temps sa main. Elle ferma aussi la bouche, puis elle embrassa le saint corps et laissa tomber son visage tout baigné de larmes sur celui du Sauveur.
Alors Jean s’approcha de la sainte Vierge et la pria de se séparer du corps de son fils, afin qu’on pût achever de l’embaumer avant l’ouverture du sabbat, qui était proche. Marie embrassa tendrement le saint corps et lui dit adieu dans les termes les plus touchants. Puis Jean, aidé de Joseph et de Nicodème, qui attendaient déjà depuis quelque temps, l’enleva des bras de sa mère sur le linge où il était placé, et ils le portèrent au lieu où ils devaient achever l’embaumement. Marie, livrée de nouveau à sa douleur, que ces soins pieux avaient un instant soulagée, retomba, la tête voilée, dans les bras des saintes femmes. Madeleine se précipita quelques pas en avant, les bras étendus, comme pour empêcher que son bien-aimé ne lui fût ravi, puis elle revint vers la sainte Vierge.
Ils portèrent le corps de Jésus dans un enfoncement de la montagne, où il y avait une pierre plate, assez commode pour l’embaumement. Là on étendit un linge au-dessus du corps. Nicodème et Joseph s’agenouillèrent, et sous cette couverture, enlevèrent le linge dont ils avaient couvert les reins de Jésus lors de la descente de croix, et lavèrent la partie inférieure du corps. Ils le soulevèrent à l’aide de linges placés en travers sous les reins et sous les genoux, et le lavèrent par derrière sans le retourner. Ils le lavèrent ainsi jusqu’au moment où les éponges ne rendirent plus qu’une eau claire et limpide. Ils versèrent ensuite de l’eau de myrrhe sur tout le saint corps et le maniant avec respect, lui firent reprendre toute sa longueur ; car les genoux étaient encore soulevés comme au moment de sa mort. Ils oignirent toutes les plaies de la partie inférieure du corps et les couvrirent de parfums ; enfin ils placèrent des herbes parfumées entre les jambes, et les enveloppèrent du haut en bas dans ces aromates.
Après cela Jean alla chercher la sainte Vierge et les autres saintes femmes. Marie se jeta à genoux auprès de la tête du Seigneur, plaça au-dessous un linge fin qu’elle avait reçu de la femme de Pilate, et qu’elle portait autour du cou sous son manteau ; puis elle et les autres saintes femmes répandirent depuis les épaules jusqu’aux joues des parfums et de la poudre odoriférante. Marie enveloppa toute la tête et les épaules avec le linge fin, et Madeleine répandit un flacon de baume dans la plaie du côté. Les saintes femmes aussi mirent des herbes dans celles des mains et des pieds. Les hommes entourèrent tout le reste du corps avec des herbes odoriférantes, croisèrent sur son sein ses bras roidis, et enveloppèrent le corps jusqu’à la poitrine dans un grand linge blanc, comme on emmaillote un enfant. Enfin ils placèrent le corps sur un grand drap de six aunes, que Joseph d’Arimathie avait acheté, et l’en enveloppèrent encore. Il était couché en travers ; un coin du drap était relevé des pieds à la poitrine, le coin opposé rabattu sur la tête et les épaules ; les deux autres étaient repliés autour du corps.