CHAPITRE XXXVI
Joseph d’Arimathie demande à Pilate le corps de Jésus. — Coup de lance. — Mort des larrons.
La tranquillité commençait à peine à se rétablir à Jérusalem, lorsque le grand sanhédrin, conformément à la décision prise le matin même, envoya des messagers à Pilate pour le prier de faire rompre les jambes aux crucifiés et les faire enlever, afin que leurs corps ne demeurassent pas sur la croix le jour du sabbat. Pilate, à cet effet, envoya des bourreaux au lieu du supplice.
Peu après, je vis Joseph d’Arimathie se rendre à son tour chez Pilate. Il avait appris la mort de Jésus, et avait résolu, avec Nicodème, d’ensevelir le corps du Seigneur dans un sépulcre neuf, qui se trouvait dans son jardin, près de la montagne du Calvaire. Il entra hardiment chez le gouverneur, qu’il trouva plein de trouble et d’angoisse, et lui demanda la permission d’emporter le corps de Jésus pour l’ensevelir. Pilate fut consterné, en voyant un homme aussi distingué solliciter la faveur de rendre les derniers honneurs à Celui qu’il avait laissé traiter avec tant d’ignominie ; il dissimula néanmoins ses sentiments. Comme il s’étonnait que Jésus fût déjà mort, il fit appeler le centurion Abénadar, qui était revenu des cavernes où se tenaient cachés les disciples, et lui demanda s’il était vrai que le roi des Juifs eût déjà rendu l’esprit. Alors Abénadar lui raconta la mort du Seigneur, ses dernières paroles, son dernier cri, et le tremblement de terre qui avait fait fendre le rocher. Pilate observa que d’ordinaire les crucifiés vivaient plus longtemps, et la coïncidence de tous ces signes avec la mort de Jésus acheva de le bouleverser. Peut-être aussi voulut-il se faire pardonner un peu sa cruauté, en faisant délivrer à Joseph d’Arimathie un ordre qui lui permettait d’enlever le corps du roi des Juifs et de l’ensevelir. Il se réjouissait du reste de causer ce mécompte aux princes des prêtres, qui auraient bien voulu voir Jésus enterré avec ignominie au milieu des larrons. Il fit donc accompagner Joseph d’Arimathie par un de ses officiers, peut-être par Abénadar, que je vis plus tard assister à la descente de la croix.
Pendant ce temps, un silence lugubre régnait sur le Golgotha ; le peuple, saisi d’épouvante, s’était dispersé. La sainte Vierge, Jean, Madeleine, Marie de Cléophas et Salomé se tenaient tantôt debout, tantôt assis en face de la croix, la tête voilée et pleurant. Quelques soldats étaient assis sur le terrassement, ayant leurs lances plantées en terre à côté d’eux. Cassius, à cheval, allait de côté et d’autre. Le ciel était sombre, et la nature entière semblait en deuil. À ce moment arrivèrent six bourreaux portant des échelles, des pioches, des cordes et de lourdes massues en fer pour rompre les jambes des crucifiés.
Lorsqu’ils furent parvenus au lieu du supplice, les amis de Jésus s’en éloignèrent un peu. La sainte Vierge tremblait de peur que les bourreaux n’outrageassent encore le corps de Jésus ; car ils montèrent sur la croix et le palpèrent. Ayant senti que le corps était froid et roide, ils le laissèrent et montèrent sur les croix des deux larrons. Deux bourreaux leur rompirent les bras à chacun, au-dessus et au-dessous des coudes, avec leurs massues de fer, tandis qu’un troisième leur brisait les jambes au-dessus et au-dessous des genoux. Gesmas poussait des cris affreux, et ils lui assénèrent trois coups de massue pour l’achever. Dismas mourut aussitôt en gémissant, et, parmi les mortels, il fut le premier qui revit son Rédempteur. Les bourreaux délièrent les cordes et laissèrent tomber à terre les deux cadavres, puis ils les traînèrent dans la vallée située entre le Calvaire et les murailles de la ville, où on les enterra.
Cependant les bourreaux semblaient douter encore de la mort de Jésus, et l’horrible manière dont ils avaient rompu les jambes des larrons faisait trembler les amis du Seigneur. Ce fut alors que Cassius fut saisi d’un mouvement de zèle extraordinaire. C’était un officier de vingt-cinq ans, dont les airs d’importance et les yeux louches excitaient souvent l’hilarité des soldats. L’ignoble cruauté des bourreaux, l’angoisse des saintes femmes, une inspiration soudaine d’en haut lui firent accomplir en cet instant une prophétie. Il dirigea rapidement son cheval vers l’élévation où se trouvait la croix, et, s’arrêtant entre la croix de Jésus et celle du bon larron, il prit sa lance des deux mains et l’enfonça avec tant de force dans le côté droit, que la pointe traversa le cœur et atteignit le sein gauche. Il en sortit aussitôt du sang et de l’eau qui rejaillirent sur sa face comme une source de grâce et de salut C'était le symbole des sacrements dont le sacrifice du Sauveur a été la source, l'eau représentait le baptême, et le sang l'eucharistie. . Il sauta à bas de son cheval, s’agenouilla, se frappa la poitrine, et confessa à haute voix Jésus-Christ.
La sainte Vierge et les autres saintes femmes, dont les regards étaient toujours fixés sur le Seigneur, avaient vu avec angoisse cet homme s’approcher de Jésus. Quand la lance pénétra son côté, elles se précipitèrent vers la croix en poussant un cri, et Marie tomba entre les bras de ses amies, tandis que Cassius louait Dieu à genoux ; car les yeux de son âme s’étaient ouverts, en même temps que ceux de son corps avaient été guéris. Le sang du Seigneur avait coulé dans un creux du rocher au pied de la croix ; Marie, les saintes femmes, Jean et Cassius, profondément émus, le recueillirent dans des vases en y mêlant leurs larmes ; puis ils essuyèrent la place avec des linges.
Cassius, dont les yeux avaient été redressés, n’était plus le même homme : il était devenu humble et modeste. Les soldats, en voyant le miracle qui s’était opéré en lui, se jetèrent à genoux, frappant leur poitrine et confessant Jésus-Christ. Les bourreaux, qui pendant ce temps-là avaient reçu l’ordre d’abandonner le corps du Seigneur à Joseph d’Arimathie, se retirèrent à leur tour bientôt après.
Tout ceci se passa près de la croix, un peu après quatre heures, tandis que Joseph d’Arimathie et Nicodème étaient allés chercher ce qui était nécessaire pour ensevelir Jésus. Les amis du Sauveur apprirent bientôt, en effet, par des serviteurs de Joseph qui étaient venus pour nettoyer le tombeau, que leur maître avait obtenu de Pilate la permission d’enlever le corps et de le déposer dans le sépulcre neuf qui lui appartenait. Alors Jean et les saintes femmes reconduisirent la sainte Vierge à la ville pour qu’elle pût se reposer un peu, et aussi pour se procurer quelques objets dont on avait besoin pour l’ensevelissement du Sauveur. La sainte Vierge avait un petit logement dans les bâtiments dépendants du Cénacle.