CHAPITRE XXXV
Tremblement de terre. — Apparition des morts à Jérusalem.
Lorsque Jésus remit son esprit entre les mains de son Père, je vis son âme, sous une forme lumineuse, pénétrer dans la terre, entourée d’une multitude d’anges, parmi lesquels était Gabriel. Ces anges chassaient de la terre dans l’abîme une foule de mauvais esprits. Jésus ordonna à plusieurs âmes des limbes de retourner dans leurs corps, afin d’effrayer les impénitents et de rendre témoignage de lui.
Au moment où le rocher du Calvaire se fendit, la terre trembla aussi en beaucoup d’autres lieux du monde, surtout à Jérusalem et dans la Palestine. Dans le Temple et dans le reste de la ville, les Juifs commençaient à peine à se remettre de leur frayeur au retour de la lumière, lorsque le tremblement de terre et le fracas des bâtiments qui s’écroulaient répandirent une épouvante générale, mais la terreur fut à son comble lorsque ceux qui fuyaient rencontrèrent des morts ressuscités qui les menaçaient d’une voix sépulcrale.
Dans le Temple, les princes des prêtres qui avaient interrompu l’immolation de l’agneau pascal, à cause des ténèbres, triomphaient du retour à la lumière et reprenaient le sacrifice, lorsque soudain le sol trembla, un bruit sourd se fit entendre, des murs s’écroulèrent avec fracas, et le voile du Temple se déchira depuis le haut jusqu’en bas : une terreur muette saisit la foule immense, qui éclata bientôt en lamentations. Cependant la multitude était rangée avec tant d’ordre, le Temple si plein, les allées et venues si bien réglées ; les cérémonies, accompagnées du chant des cantiques et du son des trompettes, dirigées par de longues files de prêtres, se suivaient avec tant de régularité, que l’épouvante ne produisit pas un désordre, une déroute générale. Les prêtres réussirent même si bien à calmer la peur, qu’en plusieurs endroits les sacrifices se continuèrent tranquillement jusqu’à ce que l’apparition des morts, dans le Temple, vint disperser tout le peuple et interrompre tout à fait l’immolation, comme si le Temple eût été souillé. La foule toutefois ne s’enfuit pas encore précipitamment, mais maintenue par les prêtres, elle s’écoula peu à peu, malgré l’épouvante et la confusion générales.
Caïphe et ses adhérents ne perdirent point leur présence d’esprit. Grâce à un calme affecté et à son endurcissement diabolique, le grand prêtre sut dominer le peuple, et réussit à lui faire croire que ces terribles avertissements n’étaient pas un témoignage rendu à l’innocence de Jésus. La garnison romaine de la forteresse Antonia fit aussi tous ses efforts pour maintenir l’ordre. Ainsi la fête fut-elle interrompue, sans qu’il y eût de tumulte populaire ; et les pharisiens, par leurs discours, parvinrent à dissiper les appréhensions de la multitude.
Les deux grandes colonnes placées à l’entrée du Saint et entre lesquelles était suspendu un magnifique voile, s’écartèrent l’une de l’autre ; le linteau qu’elles supportaient s’affaissa, le voile se déchira depuis le haut jusqu’en bas, et les regards purent pénétrer jusque dans le Saint.
Dans le sanctuaire apparut le grand prêtre Zacharie, assassiné entre le Temple et l’autel ; il fit entendre des paroles menaçantes, et parla de la mort de Zacharie, de celle de Jean, et en général du meurtre des prophètes. Deux fils du pieux grand prêtre Simon le Juste apparurent dans la chaire des docteurs, et parlèrent aussi de la mort des prophètes et du sacrifice qui allait cesser, exhortant tous les Juifs à embrasser la doctrine du crucifié. Jérémie apparut aussi près de l’autel, et annonça que l’ancien sacrifice était abrogé et remplacé par un holocauste nouveau. Mais comme ces apparitions n’eurent d’autres témoins que Caïphe et quelques prêtres, on les tint cachées, et il fut défendu d’en parler sous des peines sévères. Cependant les portes du sanctuaire s’ouvrirent avec un grand fracas, et une voix cria : « Sortons d’ici. » Alors je vis les anges du Seigneur abandonner le Temple. En même temps Nicodème, Joseph d’Arimathie et plusieurs autres s’en éloignèrent, et à la voix des anges, les morts ressuscités qui erraient dans le Temple rentrèrent dans leurs tombeaux.
Anne, le plus acharné de tous les ennemis du Seigneur, fuyait d’un coin à l’autre, au fond des chambres les plus reculées du Temple ; la peur lui avait tout à fait troublé l’esprit. Caïphe avait en vain cherché à relever son courage, l’apparition des morts l’avait réduit au désespoir. Bien que terrifié lui-même, Caïphe était tellement possédé du démon de l’orgueil et de l’endurcissement, qu’il sut dissimuler ses impressions, et braver avec une aveugle audace l’angoisse secrète dont il était dévoré, et les signes menaçants de la colère du Ciel. Après avoir vainement essayé de faire continuer les cérémonies de la fête, il ordonna de tenir secrets tous les événements et toutes les apparitions dont le peuple n’avait pas eu connaissance. Il dit lui-même et fit dire par les prêtres, que ces manifestations de la colère de Dieu avaient été occasionnées par les partisans du Galiléen, qui étaient venus dans le Temple en état de souillure. Il n’y avait que les ennemis de la loi divine, que Jésus avait voulu abolir, qui eussent pu causer cette épouvante ; il fallait attribuer toutes ces choses aux sortilèges de cet homme, qui dans sa mort comme pendant sa vie avait troublé le repos du Temple.
Une épouvante non moins grande régnait en plusieurs endroits de Jérusalem. Peu après trois heures, beaucoup de tombeaux s’écroulèrent, surtout dans les jardins situés au nord-ouest ; j’y vis des morts ensevelis, plusieurs sépulcres ne renfermaient que des ossements et des lambeaux d’étoffe. Les marches du tribunal de Caïphe, sur lesquelles Jésus avait été outragé, s’écroulèrent, ainsi qu’une partie du foyer où Pierre avait renié son maître. Le grand prêtre Simon le Juste, aïeul de Siméon, qui avait prophétisé lors de la présentation de Jésus au Temple, apparut en ce lieu, et fit entendre des paroles terribles sur le jugement inique qui y avait été rendu. Plusieurs membres du sanhédrin s’y trouvaient réunis. Les gens qui la veille avaient introduit Pierre et Jean dans la cour se convertirent et s’enfuirent auprès des disciples. Non loin du palais de Pilate, à l’endroit même où Jésus avait été montré au peuple, la pierre se fendit. Le palais entier fut ébranlé, et tout auprès dans la cour du tribunal voisin où avaient été enterrés les innocents massacrés par Hérode, le sol s’affaissa. Dans plusieurs quartiers de la ville, des murs se fendirent ou s’écroulèrent ; toutefois aucun édifice ne fut complètement renversé.
Au comble de la frayeur, le superstitieux Pilate était hors de lui et incapable de donner aucun ordre. Pendant que son palais s’ébranlait et que le sol tremblait sous ses pieds, il fuyait d’une chambre à l’autre. Les morts apparurent dans la cour de son palais et lui reprochèrent son jugement inique. Il crut que c’étaient les dieux du prophète Jésus, et il se renferma dans la partie la plus secrète de sa demeure, où il offrit de l’encens à ses idoles et leur fit des vœux pour qu’elles le protégeassent contre les dieux du Galiléen. Hérode de son côté était presque fou de terreur, et il avait fait fermer toutes les portes de son palais.
Il y eut environ une centaine de morts, appartenant à toutes les époques, qui apparurent à Jérusalem et aux environs. Tous les cadavres qu’on avait pu voir lorsque les tombeaux s’ouvrirent, ne ressuscitèrent pas. Mais ceux dont l’âme fut envoyée des limbes par Jésus, se levèrent, découvrirent leurs visages et traversèrent les rues pour se rendre chez leurs descendants. Ils entrèrent dans les maisons de ces derniers et leur reprochèrent avec menaces d’avoir pris part à la mort de Jésus. Ils allaient pour la plupart deux à deux ; je ne voyais pas le mouvement de leurs pieds, ils semblaient moins marcher que planer au-dessus du sol. Ils avaient des visages blêmes ou jaunes, de longues barbes, un son de voix étrange et inaccoutumé. Leurs linceuls variaient suivant leur âge, leur rang et l’époque à laquelle ils avaient vécu. Aux endroits où la condamnation de Jésus avait été annoncée au son de la trompette, ils s’arrêtèrent, glorifiant le Sauveur et maudissant ses meurtriers. Toute la ville était saisie d’épouvante, et tout le monde se cachait dans la partie la plus reculée des maisons. Enfin les morts rentrèrent dans leurs tombeaux vers quatre heures. Cependant, après la résurrection du Seigneur, plusieurs apparurent encore. Le sacrifice avait été interrompu, la confusion était générale, et il n’y eut que très peu de personnes qui mangèrent le soir l’agneau pascal. Parmi ces morts ressuscités dont il y eut bien une centaine à Jérusalem, il n’y avait pas de parents de Jésus.
L’obscurcissement du soleil et le tremblement de terre qui eurent lieu à Jérusalem se reproduisirent aussi en d’autres parties de la Palestine, et même dans des contrées plus éloignées, et y répandirent également l’épouvante et la désolation. À Thirza, les tours de la prison d’où Jésus avait fait sortir plusieurs détenus s’écroulèrent. Dans la Galilée, que le Sauveur avait tant de fois parcourue, je vis plusieurs maisons tomber, et ensevelir sous leurs décombres les femmes et les enfants des pharisiens les plus acharnés contre le Seigneur, et qui se trouvaient alors à Jérusalem pour la fête. Il y eut beaucoup de désastres autour du lac de Génésareth. À Capharnaüm plusieurs maisons furent renversées ; le lac déborda dans la vallée et arriva jusqu’à la ville, qui en était éloignée d’une demi-lieue ; mais la maison de Pierre et celle de la sainte Vierge, qui se trouvaient les premières, furent l’une et l’autre épargnées. Le lac fut dans une grande agitation : en divers endroits ses bords s’affaissèrent ; sa forme subit de notables changements, et se rapprocha de celle qu’il a conservée aujourd’hui. Dans la Galilée supérieure, beaucoup de pharisiens, à leur retour du Temple, trouvèrent leurs maisons en ruine. Le bruit s’en répandit à Jérusalem, et ce fut pour cela que, dans ces premiers jours, les ennemis du Seigneur n’osèrent pas persécuter l’Église naissante.
Dans la Décapole, des villes entières furent ruinées. Une partie du temple de Garizim s’écroula, ainsi que la moitié de la synagogue de Nazareth, d’où Jésus avait été chassé, et cette partie de la montagne d’où l’on avait voulu le précipiter. En beaucoup d’endroits, par suite de toutes ces secousses, le Jourdain fut détourné de son cours. À Macherus, au contraire, et dans les autres villes d’Hérode, tout resta tranquille : ce pays était inaccessible à la pénitence et aux menaces, de même que ces hommes qui ne furent pas renversés au jardin des Oliviers.
En beaucoup de lieux habités par de mauvais esprits, je vis ceux-ci disparaître par grandes troupes, au milieu des édifices et des montagnes qui s’écroulaient. Les secousses de la terre me rappelèrent les convulsions des possédés, lorsque le démon était contraint de les quitter. À Gergesa, une partie de la montagne d’où les pourceaux avaient été précipités s’écroula et vint rouler dans le lac ; et je vis une foule de mauvais esprits tomber dans l’abîme sous la forme d’un sombre nuage.
L’Asie eut beaucoup à souffrir. À Nicée, si je ne me trompe, je fus témoin d’un événement extraordinaire. Il y avait là un port avec beaucoup de vaisseaux, et tout auprès une maison surmontée d’une haute tour, où j’aperçus un païen chargé de la surveillance des navires. Un grand bruit s’étant fait entendre au-dessus du port, il se hâta de monter pour voir ce qui arrivait. Il vit alors des figures sombres qui planaient au-dessus des vaisseaux, et qui criaient d’une voix plaintive : « Si tu veux conserver tes navires, fais-les sortir d’ici ; car nous devons rentrer dans l’abîme : le grand Pan est mort ! » Ils lui recommandèrent aussi d’annoncer cette nouvelle dans son prochain voyage de mer, et de bien accueillir les envoyés du grand Pan, qui lui apporteraient sa doctrine. Dès que les navires eurent été mis en sûreté, un orage terrible éclata : les démons se précipitèrent en hurlant dans la mer, et la moitié de la ville s’écroula ; la maison du païen fut épargnée. Il se nommait Thamus ou Thramus. Bientôt il fit un grand voyage, et annonça la mort du grand Pan, comme il appelait le Sauveur. Il se rendit plus tard à Rome, où ses récits causèrent beaucoup d’étonnement.