CHAPITRE XXXIV
Cinquième, sixième et septième parole sur la croix. — Mort du Rédempteur.
Lorsque la clarté du jour fut revenue, le corps du Seigneur parut plus livide, plus épuisé, plus blanc qu’auparavant, par suite du sang qu’il avait perdu. A ce moment il prononça (je ne sais si ce fut de bouche ou en esprit), ces paroles : « Je suis pressé comme le raisin qui a été foulé ici pour la première fois. Je dois donner tout mon sang jusqu’à ce que l’eau vienne ; mais on ne fera plus de vin en ce lieu. » Dans une autre vision, j’ai vu Japhet faire du vin en ce même endroit.
Jésus languissait de soif ; sa langue était desséchée, et il dit : « J’ai soif. » Comme les siens le regardaient tristement, il reprit : « Ne pouviez-vous pas me donner une goutte d’eau ? » Il voulait dire que pendant les ténèbres on ne les en aurait pas empêchés. Jean, profondément affligé, s’écria : « O Seigneur, nous l’avons oublié ! » Jésus dit encore : « Mes proches aussi devaient m’oublier, et ne pas même penser à me donner à boire, afin que l’Ecriture fût accomplie. » Cet oubli l’avait douloureusement affecté. Ses amis offrirent alors de l’argent aux soldats pour lui donner un verre d’eau ; mais ceux-ci n’en firent rien. Pourtant l’un d’eux remplit une éponge de vinaigre, et y versa aussi du fiel ; mais Abénadar, touché de compassion, prit l’éponge de la main du soldat, la pressa et la remplit de vinaigre pur. Puis il adapta à l’éponge un roseau d’hysope qui pouvait servir à sucer le vinaigre, la mit au bout de sa lance et la présenta à Jésus.
Le Seigneur adressa encore au peuple quelques paroles que j’ai oubliées, mais je me rappelle qu’il dit : « Quand ma bouche sera muette, les morts parleront. » Alors quelques-uns s’écrièrent : « Il blasphème encore ! » Mais Abénadar leur ordonna de se taire.
Cependant l’heure du Sauveur était arrivée ; il luttait avec la mort, et une sueur froide inondait son corps sacré. Jean se tenait au pied de la croix, et essuyait avec un suaire les pieds de Jésus. Madeleine, brisée de douleur, s’appuyait contre la croix. La sainte Vierge était debout entre Jésus et le bon larron, soutenue par Salomé et par Marie de Cléophas ; et elle tenait les yeux fixés sur son fils mourant. Alors Jésus dit : « Tout est consommé ! » Puis il cria d’une voix forte : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ! » Ce fut un cri doux et sonore qui pénétra le ciel, la terre et l’enfer. Enfin il inclina la tête, et rendit son âme. Je vis cette âme, comme une ombre lumineuse, pénétrer dans la terre et descendre dans les limbes, tandis que Jean et les saintes femmes se prosternaient la face contre terre.
Depuis le moment où il avait tendu l’éponge au Seigneur, Abénadar s’était senti tout bouleversé, et il ne quitta plus des yeux la face de Jésus. Au moment où le Sauveur prononça ses dernières paroles, la terre trembla, et le rocher du Calvaire se fendit entre la croix du Seigneur et celle du mauvais larron ; cette voix de Dieu épouvanta la nature désolée. Tout était consommé : l’âme du Sauveur avait quitté son corps. Tous les assistants, comme la terre elle-même, tremblèrent en écoutant le dernier cri du Rédempteur mourant, et un glaive de douleur traversa le cœur de ceux qui l’aimaient. Ce fut l’heure de la grâce pour Abénadar. Son cœur orgueilleux et dur se brisa comme le rocher du Calvaire ; il jeta sa lance, se frappa la poitrine, et s’écria du ton d’un homme nouveau : « Béni soit le Dieu tout-puissant, le Dieu d’Abraham et de Jacob ; cet homme était vraiment juste : c’est le Fils de Dieu. » Emus par les paroles de leur chef, plusieurs soldats firent comme lui.
Après avoir rendu cet hommage public au Fils de Dieu, Abénadar converti ne voulut plus rester au service de ses ennemis. Il mit pied à terre, donna sa lance à Cassius, appelé depuis Longin, et lui confia le commandement ; puis il adressa quelques mots aux soldats, et quitta le Calvaire. Il se rendit par la vallée de Gihon aux cavernes d’Hinnon, où il annonça la mort du Sauveur aux disciples qui s’y étaient réfugiés ; puis il se dirigea vers le palais de Pilate.
Au dernier cri du Rédempteur, le voile du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. La terre trembla, les pierres se fendirent, les sépulcres s’entr’ouvrirent, et les corps de beaucoup de saints qui s’étaient endormis se relevèrent et vinrent dans la cité sainte, où ils apparurent à un grand nombre de personnes.
Au moment où Abénadar rendit témoignage à Jésus, un grand nombre des assistants et quelques-uns même des pharisiens qui venaient d’arriver, se convertirent également. A la vue de toutes ces choses, la foule qui se trouvait là s’en retourna en se frappant la poitrine. Quelques-uns déchirèrent leurs vêtements et jetèrent de la poussière sur leur tête ; tous étaient saisis de frayeur.
Jean se releva ; plusieurs des saintes femmes qui étaient restées à l’écart vinrent prendre la sainte Vierge et ses amies, et les emmenèrent loin du lieu du supplice afin de les consoler.
Lorsque le Maître de la vie recommanda son âme humaine à Dieu son Père, et livra son corps au trépas pour le rachat du genre humain, ce vase sacré présenta tous les tristes signes de la mort. Tout son corps s’agita convulsivement et devint tout à fait blanc, sauf des taches livides aux endroits de ses blessures ; son visage s’allongea, ses joues se creusèrent, son nez devint plus effilé, son menton s’abaissa, ses yeux ensanglantés se rouvrirent à moitié ; il souleva un instant sa tête couronnée d’épines, et la laissa retomber sur sa poitrine, accablée sous le poids des douleurs ; ses lèvres livides s’entr’ouvrirent et laissèrent voir sa langue ensanglantée ; ses mains contractées d’abord autour des clous se détendirent ainsi que ses bras, son dos se roidit contre la croix, et tout le poids du corps se porta sur les pieds ; ses genoux se rapprochèrent l’un de l’autre, et les pieds tournèrent un peu autour du clou qui les transperçait.
A cet aspect, les yeux de la sainte Vierge se fermèrent, et ses oreilles cessèrent d’entendre ; une pâleur mortelle couvrit son visage ; elle chancela et tomba par terre. Madeleine, Jean et les autres, succombant à la douleur, tombèrent la tête voilée à ses côtés. La Mère douloureuse, la plus tendre des mères, fut relevée par ses amies, et lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle vit le corps de ce fils qu’elle avait conçu du Saint-Esprit, la chair de sa chair, le cœur de son cœur, dépouillé de sa beauté céleste, séparé de son âme sainte et livré aux lois de cette nature qu’il avait créée, et que les hommes avaient corrompue par leurs péchés. Elle vit son fils maltraité, défiguré, mis à mort par la main des hommes, pour la délivrance desquels il s’était fait chair. Elle vit pendu à la croix, entre deux assassins, rejeté méprisé de tous et semblable à un lépreux, le vase de toute beauté, de toute vérité et de tout amour. Oh ! qui pourrait concevoir l’immensité de la douleur qui transperça dans cet instant le cœur de la Mère de Jésus, de la Reine des martyrs !
Il était un peu plus de trois heures, quand le Seigneur rendit l’esprit. La terreur causée par le tremblement de terre s’étant un peu dissipée, les pharisiens reprirent peu à peu leur audace ; ils s’approchèrent de la fente du rocher, y jetèrent des pierres et essayèrent d’en sonder la profondeur ; mais ils furent stupéfaits de n’en pouvoir atteindre le fond. Les lamentations du peuple augmentaient encore leur trouble, et ils quittèrent la montagne. Une partie des cinquante soldats romains vinrent rejoindre ceux qui gardaient la porte de la ville qu’on avait fermée ; d’autres furent placés dans quelques positions environnantes pour empêcher les rassemblements. Cassius et cinq hommes restèrent seuls sur le lieu du supplice. Les amis de Jésus se tenaient autour de la croix, gémissant et se lamentant. Plusieurs des saintes femmes étaient retournées à la ville. Le silence et le deuil régnaient sur le Calvaire. Au loin, dans la vallée et sur les collines, se montraient de temps en temps des disciples jetant du côté de la croix des regards timides, et disparaissant dès qu’ils voyaient venir quelqu’un.