CHAPITRE XXXIII
Etat de la ville et du Temple. — Quatrième parole de Jésus sur la croix.
Il était environ une heure et demie lorsque je fus conduite à la ville pour voir ce qui s’y passait. La consternation et le trouble régnaient partout ; les rues étaient enveloppées d’un brouillard épais, les hommes erraient çà et là à tâtons ; plusieurs restaient étendus par terre, la tête couverte, et se frappaient la poitrine ; d’autres se tenaient sur le toit de leurs maisons, et regardaient le ciel en se lamentant. Les animaux poussaient des hurlements et se cachaient ; les oiseaux rasaient la terre et tombaient. Je vis Pilate chez Hérode : ils étaient consternés, et regardaient le ciel du haut de cette même terrasse d’où Hérode, le matin même, avait regardé le Seigneur livré aux insultes de la populace. Ils disaient que tout cela n’était pas naturel, et que sans doute on avait été trop loin envers Jésus. Je vis ensuite Hérode se rendre avec Pilate, par le forum, au palais de ce dernier ; ils marchaient à grands pas, entourés de gardes. Pilate détourna les yeux de Gabbatha, où il avait condamné Jésus. Le forum était désert. Pilate fit appeler dans son palais les anciens du peuple juif, et leur demanda ce qu’ils auguraient de ces ténèbres ; quant à lui, il y voyait un sinistre présage ; leur dieu semblait irrité de ce qu’ils avaient persisté à demander la mort du Galiléen, leur roi, leur prophète ; pour lui, il s’en était lavé les mains, etc. Mais ils ne voulurent y voir qu’un phénomène naturel et persistèrent dans leur endurcissement. Cependant bien des gens se convertirent, entre autres les soldats qui, lors de l’arrestation du Seigneur, avaient été renversés et s’étaient relevés.
Il se fit un attroupement devant le palais de Pilate, et, là où la foule avait crié le matin : « Otez-le du monde ! Crucifiez-le ! » elle criait maintenant : « A bas le juge inique ! Que son sang retombe sur ses meurtriers ! » Pilate fut obligé de s’entourer de soldats. Cet homme sans cœur, ce misérable, fit aux Juifs des reproches amers, et dit qu’il n’était pour rien là dedans ; que Jésus était leur roi, leur prophète et non le sien ; que c’étaient eux qui avaient voulu sa mort.
L’angoisse et l’épouvante régnaient dans le Temple. On était occupé à immoler l’agneau pascal lorsque les ténèbres survinrent tout à coup ; tout le monde en fut consterné, et on entendit çà et là des lamentations. Les princes des prêtres firent leur possible pour tranquilliser les esprits et maintenir l’ordre. On alluma toutes les lampes ; la confusion néanmoins allait toujours croissant. Je vis Anne hors de lui de frayeur ; il courait d’un coin à un autre pour se cacher. Au moment où je quittai la ville, les grilles On sait qu'en Orient, à cette époque surtout, les fenêtres étaient non pas vitrées, mais simplement grillées. et les volets des fenêtres s’agitaient, et le sol tremblait, et pourtant il n’y avait pas d’orage.
Sur le Golgotha, les ténèbres avaient jeté la terreur parmi les assistants. Au commencement, le bruit du crucifiement, les cris de la populace, les hurlements des deux larrons, le changement de la garde, les insultes des pharisiens avaient affaibli l’impression produite par ce phénomène extraordinaire ; mais, comme les ténèbres augmentaient toujours, on commença à y faire attention. Ce fut alors que Jésus recommanda sa mère à Jean, et qu’elle fut emportée à quelque distance. Il se fit un morne silence ; tout le monde était saisi d’effroi. La plupart regardaient le ciel ; la conscience se réveillait dans plusieurs : ils tournaient les yeux vers la croix, et se frappaient la poitrine pleins de remords. Ceux qui étaient dans les mêmes dispositions se rapprochaient les uns des autres. Les pharisiens, secrètement troublés, persistaient à expliquer tout par des causes naturelles ; mais bientôt, de plus en plus déconcertés, ils finirent à peu près par se taire. Le disque du soleil, d’un gris sombre comme les montagnes vues à la clarté de la lune, était entouré d’un cercle rouge ; les étoiles avaient un éclat rougeâtre, les oiseaux tombaient par terre et se laissaient prendre, les animaux poussaient des hurlements et tremblaient ; les chevaux et les ânes des pharisiens se serraient les uns contre les autres, et laissaient tomber leur tête. Tout était enveloppé de brouillards.
Le silence régnait autour de la croix ; beaucoup de gens étaient retournés à la ville. Le sentiment d’un délaissement complet mettait le comble aux cruelles souffrances du Sauveur sur la croix ; se tournant vers son Père céleste, il priait pour ses ennemis de la manière la plus touchante. Comme pendant toute sa passion, il récitait les passages des psaumes qui recevaient alors leur accomplissement. Je vis des anges autour de lui. Tandis que le peuple, effrayé par les ténèbres de plus en plus épaisses, gardait un profond silence, je vis Jésus délaissé et privé de toute consolation. Il souffrait tout ce que souffre un homme tourmenté, abattu, complètement abandonné, sans aucune consolation divine et humaine, quand la foi, l’espérance et la charité, privées de lumière et de toute grâce sensible, se trouvent toutes seules dans le désert de l’épreuve, ne vivant plus que d’elles-mêmes au milieu des plus mortelles angoisses. Cette douleur est inexprimable. Par cette souffrance, Jésus nous a acquis la force de ne point succomber au milieu des angoisses de l’extrême abandon, lorsque tous les liens, tous les rapports avec cette vie, avec cette existence, avec le monde, avec la nature, se brisent, en même temps que toute vue sur une autre vie, sur une autre existence nous est retirée. Il suffit alors que nous unissions notre délaissement aux mérites du sien sur la croix. Jésus offrit pour nous, pauvres pécheurs, sa pauvreté, sa misère, ses tourments et son abandon, afin que l’homme, uni à lui au sein de l’Eglise, n’eût plus à craindre le désespoir à l’heure suprême quand tout s’obscurcit, et que la lumière et la consolation disparaissent. Nous n’avons plus à descendre seuls dans ce désert de la nuit intérieure ; en jetant dans cet abîme du délaissement son propre abandon, Jésus n’a plus laissé l’homme seul dans l’agonie d’une mort sans consolation. Il n’y a plus pour le chrétien de désert, de solitude, d’abandon, de désespoir dans la dernière agonie ; car Jésus, qui est la lumière, la voie et la vérité, a traversé cette voie ténébreuse : il en a vaincu toutes les terreurs en y plantant sa croix.
Jésus, pauvre, abandonné, dénué de toutes choses, se donna lui-même comme fait l’amour ; il fit de son délaissement même un riche trésor, car il offrit sa personne et sa vie, ses œuvres, son amour, ses souffrances, ainsi que l’amer sentiment de notre ingratitude. Il fit son testament devant Dieu, et donna tous ses mérites à l’Eglise et aux pécheurs. Il pensa, dans son délaissement, à tous les hommes qui doivent se succéder ici-bas jusqu’à la consommation des siècles. Il pria aussi pour ces hérétiques qui prétendent qu’étant Dieu, il n’a pas ressenti les douleurs de sa passion.
Au comble de ses souffrances, il témoigna son délaissement par un cri, et il obtint ainsi à tous les affligés qui reconnaissent Dieu pour leur père, la permission de lui adresser du fond de l’âme une plainte filiale. Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : « Eli, Eli, lamma sabacthani ! » c’est-à-dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? »
Lorsque le cri de Notre-Seigneur vint interrompre le morne silence qui régnait autour de la croix, ses ennemis se tournèrent de nouveau de son côté, et l’un d’eux dit : « Voilà qu’il appelle Elie. » Un autre reprit : « Voyons si Elie viendra le délivrer. » Dès que Marie eut entendu la voix de son fils, rien ne put la retenir, et elle s’avança jusqu’au pied de la croix, suivie de Jean, de Marie de Cléophas, de Madeleine et de Salomé.
Pendant que le peuple tremblait et se lamentait, une trentaine d’hommes considérables de la Judée et des environs de Joppé étaient passés par là en se rendant à la fête. Lorsqu’ils virent Jésus attaché à la croix et les signes menaçants qui se manifestaient dans la nature, ils s’écrièrent avec indignation : « Malheur à cette ville cruelle ! Si le temple de Dieu ne s’y trouvait, on devrait la livrer aux flammes pour avoir commis un pareil forfait ! » Ce cri d’horreur, sorti de la bouche d’hommes distingués, fit éclater l’émotion du peuple. On entendit partout des lamentations et des murmures ; tous ceux qui avaient les mêmes sentiments se groupèrent ensemble, et les assistants se divisèrent en deux partis, les uns faisant entendre des gémissements et des murmures, les autres des railleries et des blasphèmes. Cependant les pharisiens perdirent un peu de leur assurance. Ils craignaient un soulèvement populaire, et savaient que la consternation était grande à Jérusalem ; ils demandèrent donc à Abénadar de faire fermer la porte voisine, pour interrompre les communications avec la ville. En même temps, un message fut expédié vers Pilate et vers Hérode pour demander au premier cinq cents hommes, et au second ses gardes, à l’effet de prévenir un soulèvement populaire.
Peu après trois heures, les ténèbres commencèrent à se dissiper. La lune s’éloigna du soleil, qui reparut, mais voilé de nuages rougeâtres. Peu à peu les rayons du soleil percèrent les nues, et les étoiles disparurent ; cependant le ciel demeura sombre encore. A mesure que la lumière revenait, les ennemis de Jésus reprenaient aussi courage ; ce fut alors qu’ils dirent : « Il appelle Elie. » Mais le centurion maintint l’ordre par sa prudence, et défendit toute espèce d’insultes, pour ne pas irriter le peuple.