CHAPITRE XXXII
Première parole de Jésus sur la croix. — Ténèbres. — Deuxième et troisième parole de Jésus sur la croix.
Après avoir crucifié les deux larrons et jeté au Seigneur une dernière insulte, les bourreaux s’étaient retirés. Les pharisiens passèrent à cheval devant Jésus, lui adressèrent des paroles outrageantes et se retirèrent aussi. Les cent soldats romains furent relevés par cinquante autres, commandés par un Arabe appelé Abénadar, qui plus tard fut baptisé et reçut le nom de Ctésiphon. Le commandant en second, qui était attaché au service de Pilate, s’appelait Cassius, et fut baptisé depuis sous le nom de Longin. Sur ces entrefaites arrivèrent douze pharisiens, douze saducéens, douze scribes et plusieurs anciens, parmi lesquels se trouvaient les délégués qui avaient demandé vainement à Pilate le changement de l’inscription. Ils étaient exaspérés, car le gouverneur n’avait pas même voulu les recevoir. Ils firent à cheval le tour du lieu du supplice, et chassèrent la sainte Vierge, qu’ils appelèrent une femme légère. Jean la reconduisit vers les saintes femmes, et Madeleine et Marthe la reçurent dans leurs bras. Lorsqu’ils arrivèrent en face de Jésus, ils dirent en secouant la tête : « Ah ! toi qui détruis le temple de Dieu, et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ! Si tu es le fils de Dieu, descends de la croix ! Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même ! S’il est le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ». Les soldats l’insultaient de même. Gesmas, le voleur de gauche, voyant Jésus évanoui, dit : « Son démon l’a abandonné ».
Cependant un soldat, ayant mis une éponge remplie de vinaigre au bout d’un roseau, la porta à la bouche de Jésus, qui sembla y goûter. Ce même soldat dit : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi ». Tout ceci se passa pendant que la troupe d’Abénadar relevait la première cohorte.
Alors Jésus leva un peu la tête et dit : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ». Sur quoi Gesmas s’écria : « Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même, et nous avec toi » ; Dismas, le larron de droite, fut profondément ému lorsque Jésus pria pour ses ennemis. Quand Marie entendit la voix de son fils, ses compagnes ne purent la retenir ; elle s’avança jusqu’au lieu du supplice, suivie de Jean, de Salomé et de Marie Cléophas, et le centurion ne les fit point chasser.
Au moment où la sainte Vierge s’approcha de la croix, Dismas reçut, par la prière du Sauveur, une illumination intérieure, et élevant la voix, il s’écria : « Comment pouvez-vous outrager Celui qui prie pour vous ? Il s’est tu ; il a souffert tous vos blasphèmes ; c’est un prophète, c’est notre Roi, c’est le Fils de Dieu ! » A ce blâme inattendu sorti de la bouche d’un misérable assassin sur le gibet, il s’éleva un grand tumulte parmi les ennemis du Seigneur ; ils ramassèrent des pierres, et voulurent le lapider. Mais le centurion Abénadar les en empêcha.
La sainte Vierge se sentit fortifiée par la prière de Jésus, et Dismas dit à Gesmas qui continuait à l’insulter : « Ne crains-tu point Dieu, quand tu subis la même condamnation ? Encore pour nous, c’est avec justice ; car nous recevons ce que nos actions ont mérité ; mais celui-ci n’a rien fait de mal. Pense à ta dernière heure et convertis-toi ! » Eclairé et touché, il confessa ses péchés à Jésus, disant : « Seigneur, si vous me condamnez, ce sera avec justice ; cependant ayez pitié de moi ». Jésus lui répondit : « Tu éprouveras ma miséricorde ». Le bon larron reçut pendant un quart d’heure la grâce d’un parfait repentir. Tout ce que je viens de raconter se passa de midi à midi et demi ; mais bientôt un grand changement s’opéra dans les dispositions de la plupart des spectateurs, par suite d’un signe dans la nature qui répandit l’effroi dans les âmes.
Depuis le matin jusqu’à midi, il tomba de temps en temps un peu de grêle ; puis le ciel s’éclaircit, et le soleil se montra jusqu’à midi ; alors des nuages épais et rougeâtres couvrirent le ciel. Depuis la sixième heure, selon la manière de compter des Juifs, c’est-à-dire environ à midi et demi, il y eut un obscurcissement miraculeux du soleil. Je vis tous les détails de cet événement, mais je n’ai pu les retenir, et je n’ai pas de paroles pour les rendre. D’abord je fus transportée hors de la terre ; je vis les cercles célestes et les orbes des astres se croisant d’une manière merveilleuse. J’aperçus la lune à l’un des côtés de la terre : elle passait rapidement, semblable à un globe de feu. Puis je me retrouvai à Jérusalem, et je revis la lune, pâle et dans son plein, apparaître au-dessus du mont des Oliviers ; elle vint rapidement de l’orient se placer devant le soleil déjà couvert de nuages. D’abord je remarquai au bord oriental du soleil un corps opaque, semblable à une montagne, qui le couvrit bientôt tout entier. Le fond du tableau était grisâtre, tout autour brillait un cercle rouge comme le feu. Les ténèbres se répandirent sur la terre, et les étoiles se montrèrent avec une lumière rougeâtre. Les hommes et les animaux furent saisis d’épouvante ; les bestiaux poussèrent des cris et s’enfuirent, les oiseaux cherchaient des abris et se laissaient prendre à la main. Les pharisiens eux-mêmes eurent peur, et cessèrent d’injurier Jésus. Tous les assistants avaient les yeux fixés sur le ciel. Plusieurs se frappaient la poitrine et se tordaient les mains en s’écriant : « Que son sang retombe sur ses meurtriers ! » Beaucoup, de près et de loin, se jetèrent à genoux et implorèrent le pardon du Seigneur, qui, au milieu de ses douleurs, jeta sur eux un regard de miséricorde.
Pendant que les ténèbres augmentaient, tout le monde avait abandonné la croix, excepté la sainte Vierge et les plus fidèles amis de Jésus. Alors Dismas, toujours plongé dans le sentiment d’un profond repentir, leva humblement les yeux vers Jésus et dit : « Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez dans votre royaume ». Et Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ».
Cependant la mère de Jésus, la sœur de sa mère, Marie femme de Cléophas, Marie-Madeleine et Jean se tenaient debout, près de la croix. La sainte Vierge, dominée par son amour de mère, priait en esprit son fils de lui permettre de mourir avec lui. Alors Jésus la regarda avec une tendre compassion ; puis il tourna les yeux vers le disciple qu’il aimait, et dit à Marie : « Femme, voilà votre fils ». Il ajouta quelques mots à la louange de Jean, disant : « Il est toujours resté fidèle et ferme dans la foi, et il ne s’est jamais scandalisé ». Ensuite il dit à Jean : « Voilà ta mère » ; et Jean, comme un fils pieux, embrassa respectueusement, au pied de la croix du Rédempteur mourant, la mère de Jésus, devenue maintenant la sienne. A ces dernières dispositions de son fils, la sainte Vierge fut tellement accablée de douleur, qu’elle tomba sans connaissance dans les bras des saintes femmes, qui la reconduisirent auprès de ses compagnes.
Je ne sais si Jésus prononça réellement ces paroles, mais je les entendis en esprit quand il donna Marie pour mère à Jean, et Jean pour fils à Marie. Dans de semblables visions, on perçoit beaucoup de choses qui ne sont pas écrites ; le langage humain ne peut en reproduire qu’une faible partie, bien qu’en les entendant on les croie intelligibles d’elles-mêmes. Ainsi il ne faut pas s’étonner que Jésus, parlant à la sainte Vierge, ne l’appelle pas mère, mais femme ; car on sent qu’elle est la femme par excellence qui devait écraser la tête du serpent, et on le sent surtout à cette heure où la promesse s’accomplit par la mort du Fils de l’homme qui s’offre lui-même en sacrifice. On ne s’étonne pas non plus que le Seigneur donne pour fils à celle que l’ange avait saluée « pleine de grâces » Jean, dont le nom signifie la grâce, car ici les noms font connaître les caractères de ceux qui les portent. On sent aussi que par là Jésus donne Marie pour mère à « tous ceux qui, croyant en son nom, deviennent enfants de Dieu, à ceux qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu ». On sent encore que la plus pure et la plus humble des femmes, qui, après avoir dit à l’ange : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole », devint mère du Verbe incarné, au moment où elle apprend de son Fils expirant qu’elle doit être la mère spirituelle d’un autre Fils, a dû répéter ces mêmes paroles avec une humble obéissance, et qu’elle a adopté pour ses fils tous les enfants de Dieu, tous les frères de Jésus. Toutes ces choses, qui, sous l’influence de la grâce, paraissent si simples, si naturelles, deviennent plus tard impossibles à rendre. A cette occasion je me rappelle ce que me dit une fois mon céleste Epoux : « Tout est écrit dans le cœur des enfants de l’Eglise, qui croient, qui espèrent et qui aiment. »