CHAPITRE XXXI
Jésus élevé en croix. — Crucifiement des larrons.
Lorsque les bourreaux eurent crucifié le Seigneur, ils attachèrent au sommet de la croix des cordes, qu’ils firent passer autour d’une poutre transversale placée au côté opposé ; puis plusieurs d’entre eux élevèrent la croix au moyen de ces cordes, tandis que d’autres la soutenaient et en poussaient le pied jusque dans le trou destiné à la recevoir. Enfin, ils firent tomber de tout son poids la lourde croix dans le trou avec une secousse effroyable. Jésus poussa un cri de douleur ; ses blessures s’élargirent, son sang coula avec plus d’abondance, et ses os disloqués s’entrechoquèrent. Pour fixer la croix, on enfonça dans le trou cinq coins tout autour.
Ce fut un moment à la fois effroyable et touchant que celui où, au milieu des cris insultants des archers, des pharisiens et de la populace qui regardait de loin, la croix, après s’être quelque temps balancée dans les airs, s’enfonça dans la terre en tremblant. Cependant il s’éleva aussi vers elle des voix pieuses et gémissantes. Les plus saintes voix du monde, celle de la Mère de Dieu, celles des saintes femmes et de tous ceux qui avaient le cœur pur, saluèrent de plaintes douloureuses le Verbe incarné élevé sur la croix ; leurs mains tremblantes se levèrent comme pour secourir le Saint des saints, l’époux de leurs âmes. Mais lorsque la croix elle-même s’enfonça avec bruit dans le creux du rocher, il y eut un moment de silence solennel ; tous éprouvaient une sensation nouvelle et jusqu’alors inconnue. L’enfer lui-même ressentit avec terreur le choc de la croix, qui s’enfonçait dans la terre, et redoubla la fureur de ses suppôts contre elle. Les âmes captives dans les limbes l’entendirent avec une joie pleine d’espérance ; il leur sembla que le vainqueur qui devait les délivrer frappait à la porte de leur prison. La sainte croix se trouvait dressée au milieu du monde comme un autre arbre de vie, et des blessures du Sauveur coulaient sur la terre quatre fleuves sacrés, pour la purifier de l’ancienne malédiction, et en faire le paradis du nouvel Adam.
Au milieu du silence solennel qui avait succédé à ces cris furieux, les trompettes du Temple retentirent, annonçant l’immolation de l’agneau pascal et figuratif. Alors bien des cœurs endurcis se sentirent émus au souvenir des paroles du Précurseur : « Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte le péché du monde. »
Le tertre au milieu duquel la croix était dressée s’élevait de deux pieds au-dessus du terrain environnant. Les pieds du Seigneur se trouvaient assez bas pour que ses amis pussent les embrasser ; sa face était tournée vers le nord-ouest C'est-à-dire du côté de Rome et de l'Europe, centre futur de son Eglise. .
Pendant le crucifiement de Jésus, les deux larrons étaient couchés sur le dos au versant oriental de la montagne, et des gardes veillaient auprès d’eux. Ils étaient accusés d’avoir assassiné une femme juive et ses enfants, qui se rendaient de Jérusalem à Joppé. On les avait arrêtés dans un château de Pilate, où ils s’étaient fait passer pour de riches marchands ; on les avait tenus longtemps en prison avant de pouvoir les convaincre de leur crime. Le larron de gauche était le plus âgé : c’était un scélérat consommé, traître et corrupteur de l’autre. J’ai oublié leurs véritables noms : je donnerai donc au bon larron le nom de Dismas, et celui de Gesmas au mauvais, comme on les appelle ordinairement. Ils appartenaient l’un et l’autre à cette bande de brigands chez lesquels la Sainte Famille avait passé la nuit lors de la fuite en Egypte. Dismas était l’enfant lépreux qui fut guéri lorsque sa mère, sur l’invitation de Marie, le lava dans l’eau où avait été baigné l’enfant Jésus. L’accueil charitable qu’avait fait sa mère à la Sainte Famille fut récompensé par cette purification symbolique, qui reçut son accomplissement lorsque le sang de Jésus en croix purifia son âme. Dismas s’était perdu : il ne connaissait pas Jésus ; cependant ce n’était pas un mauvais cœur, et la patience du Seigneur l’avait touché.
La croix de Jésus dressée, des bourreaux vinrent leur dire que leur tour était arrivé. Ils les détachèrent des pièces transversales en toute hâte, car le ciel s’obscurcissait, et il y avait un mouvement dans la nature comme à l’approche d’un orage. Les archers appliquèrent des échelles aux deux croix déjà fixées en terre, puis ils en ajustèrent les bras. Après avoir fait boire aux deux larrons du vinaigre mêlé de myrrhe, on leur ôta leurs misérables tuniques, et on les hissa en l’air avec des cordes attachées à leurs bras et jetées par-dessus ceux de la croix ; ensuite leurs bras furent contournés sur les pièces transversales, et on lia avec des cordes faites d’écorces d’arbres leurs poignets, leurs coudes, leurs genoux et leurs pieds. Ces cordes furent si fortement serrées, que leurs veines se rompirent et que leurs os craquèrent. Ils poussèrent des cris horribles, et le bon larron dit : « Si vous nous aviez traités comme le pauvre Galiléen, vous n’auriez pas eu besoin de nous attacher à la croix ».
Pendant ce temps, les archers, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements et en firent quatre parts pour les diviser entre eux. Ils déchirèrent en longues bandes son manteau et sa tunique blanche ; ils partagèrent aussi son étole, sa ceinture et son scapulaire, qui tous étaient teints de son sang. Mais, comme ils ne pouvaient s’entendre au sujet de sa robe sans couture, dont les lambeaux n’auraient pu leur servir à rien, ils prirent une tablette où il y avait des chiffres, et, y jetant des dés en forme de fèves, ils la tirèrent au sort Voyez le psaume XXI, vers. 17 et 18. . A ce moment, un messager envoyé par Nicodème et Joseph d’Arimathie vint leur dire qu’au pied de la montagne ils trouveraient des gens qui voulaient acheter les habits de Jésus. Ils prirent alors ces vêtements et les vendirent tous. Ces saintes reliques furent ainsi conservées aux chrétiens.
Au moment où l’on dressa la croix, la tête du Sauveur, chargée de la couronne d’épines, fut violemment ébranlée ; le sang en jaillit en abondance, ainsi que de ses mains et de ses pieds. Les archers appliquèrent des échelles à la croix, et délièrent les cordes avec lesquelles son corps sacré y avait été attaché, afin que les clous ne déchirassent pas ses mains au moment de l’élévation de la croix. Le sang, dont la circulation avait été gênée par la position horizontale et par la compression des cordes, reprit alors son cours. Accablé de souffrances, Jésus pencha la tête sur sa poitrine, et resta comme mort durant sept minutes.
Il y eut une pause de quelques instants. Les bourreaux étaient occupés à diviser entre eux les vêtements du Seigneur ; les trompettes du Temple retentissaient dans les airs, et tous les assistants étaient épuisés de rage ou brisés de douleur. Je regardais Jésus, mon salut, le salut du monde, sans connaissance et comme mort ; je le regardais avec effroi et compassion, et je croyais que j’allais mourir. Mon cœur était plein d’amertume, de douleur et d’amour. Ma tête, entourée d’une couronne d’épines, était comme perdue ; mes mains et mes pieds ressemblaient à des foyers ardents ; des souffrances indicibles pénétraient tous mes membres, mes entrailles, mes veines, mes nerfs, et me causaient en se combattant des tourments inouïs. Cependant, l’amour surmontait la douleur, et, au milieu de cette nuit profonde, je ne voyais que mon fiancé attaché à la croix, apportant la consolation à toutes les âmes.
Le sang remplissait ses cheveux, sa barbe, ses yeux et sa bouche entr’ouverte. Sa tête avec la terrible couronne était penchée sur sa poitrine ; son sein était renfoncé. Ses épaules, ses coudes, ses poignets, ses cuisses et ses jambes disloqués ; ses membres étaient tellement tendus, ses muscles tellement déchirés, qu’on pouvait compter tous ses os Voyez le psaume XXI, vers. 17 et 18. . Son corps était couvert de plaies affreuses, de taches noires, bleues et jaunâtres. Le sang coulait de ses mains et de ses pieds le long de l’arbre de la croix ; vermeil d’abord, il devint plus tard pâle et aqueux. Son corps sacré, qui devenait de plus en plus blanc et qui ressemblait à un cadavre épuisé de sang, conservait cependant une ineffable expression de majesté touchante. Le Fils de Dieu, l’Amour éternel, s’immolant dans le temps, était beau, admirable de pureté et de sainteté, jusque dans ce corps de l’Agneau pascal sacrifié pour les péchés de tous les hommes.
Jésus avait une poitrine haute et large ; elle n’était pas velue comme celle de Jean-Baptiste, qui était couverte de poils rougeâtres. Ses épaules étaient larges et les muscles des bras très prononcés, ainsi que ceux des cuisses ; ses genoux étaient forts, comme ceux d’un homme qui a beaucoup marché et s’est souvent agenouillé pour la prière. Ses pieds avaient une belle forme, quoique endurcis par suite de son habitude de marcher sans chaussure ; ses mains étaient belles, avec des doigts effilés, et, sans être délicates, elles ne ressemblaient point à celles d’un homme qui vit d’un travail grossier. Son cou, assez long, était fort et musculeux. Sa tête était bien proportionnée, son front élevé et ouvert. Son visage formait un ovale très pur ; son teint était blanc et légèrement coloré, comme celui de la sainte Vierge ; mais dans les dernières années, les fatigues et les voyages avaient bruni ses joues. Ses cheveux, d’un blond doré et assez épais, se séparaient au haut du front et retombaient sur les épaules. Sa barbe était courte, pointue et partagée au-dessous du menton.
Il y avait entre les croix des larrons et celle du Seigneur un espace suffisant pour qu’un homme à cheval pût y passer ; elles étaient placées un peu plus bas. Les deux larrons présentaient un aspect affreux, surtout celui de gauche. Leur visage était livide ; leurs yeux, d’un rouge de sang, sortaient presque de leurs orbites, ils poussaient des cris horribles ; Gesmas, qui était tout à fait ivre, vomissait des imprécations et des blasphèmes.