CHAPITRE XXX

Jésus dépouillé de ses vêtements et attaché à la croix.

Cependant quatre archers se rendirent à la grotte où l’on avait enfermé le Seigneur, et l’en arrachèrent. Dans cette lugubre prison, il avait demandé à Dieu la force nécessaire pour supporter ses souffrances, et il s’était offert de nouveau pour les péchés de ses ennemis. Pendant les derniers pas qu’il avait à faire pour arriver au lieu du supplice, les archers continuèrent à lui prodiguer les coups et les outrages ; la populace en le voyant passer l’insulta, tandis que les soldats romains, froids et indifférents, s’occupaient uniquement à maintenir l’ordre.

Dès que les saintes femmes aperçurent Jésus, elles donnèrent à un homme de l’argent avec le vase de vin aromatisé, pour obtenir des archers la permission de le faire boire au Seigneur ; mais ces misérables, au lieu de le lui donner, le burent eux-mêmes. Ils avaient avec eux deux vases de couleur brune, l’un contenant du vinaigre, l’autre du vin mélangé de fiel. Ils lui présentèrent un verre de ce dernier breuvage, mais lorsqu’il y eut goûté, il ne voulut pas boire C'était la coutume, au moment de l'exécution, de présenter aux condamnés un breuvage amer, destiné à les étourdir et à diminuer le sentiment de leurs souffrances. C'est parce qu'il voulait goûter toute l'amertume des siennes que le Seigneur refusa de boire. . Il y avait sur la plate-forme dix-huit bourreaux : six qui avaient flagellé Jésus, quatre qui l’avaient traîné, deux qui avaient tenu les cordes attachées à la croix, et six autres qui devaient le crucifier. C’étaient des étrangers petits et robustes, demi-nus, avec des cheveux hérissés, sorte de brutes qui servaient les Romains et les Juifs pour de l’argent.

L’aspect de tout cela était pour moi d’autant plus effrayant que je voyais le mal sous des formes invisibles aux autres. Je vis d’horribles figures de démons s’agiter parmi ces hommes cruels, leur mettre à la main les objets dont ils avaient besoin, et les aider même dans leurs travaux. Je vis en outre apparaître de hideuses figures de crapauds, de serpents, de dragons aux ongles aigus, et d’insectes venimeux qui obscurcissaient l’air. Ils entraient dans la bouche et dans le cœur de ces misérables, se posaient sur leurs épaules, leur inspiraient des pensées infâmes et les poussaient à proférer des imprécations et des insultes. Mais au-dessus du Seigneur, je vis apparaître des figures d’anges qui pleuraient. J’aperçus aussi des anges au-dessus de la sainte Vierge et de toutes les personnes bien intentionnées : ils venaient les consoler et les fortifier.

Cependant, les archers arrachèrent au Seigneur son manteau, la ceinture de fer et sa propre ceinture ; puis ils lui ôtèrent sa robe de laine blanche, et, comme ils ne pouvaient faire passer sa tunique au-dessus de sa tête, à cause de la couronne d’épines, ils lui arrachèrent cette couronne avec une telle violence, qu’ils rouvrirent toutes ses plaies ; après quoi ils lui ôtèrent la tunique. Il n’avait plus sur lui que son scapulaire de laine, avec un linge autour des reins. Le scapulaire s’était collé à ses blessures, et il souffrit d’indicibles douleurs lorsqu’ils le lui arrachèrent.

Comme le Fils de l’homme, épuisé par ces dernières souffrances, menaçait de tomber par terre, les bourreaux le firent asseoir sur une pierre ; puis ils lui remirent sur la tête la couronne d’épines, et lui offrirent encore un vase plein de vinaigre et de fiel ; mais il détourna la tête en silence.

Bientôt les archers le forcèrent de se lever, et se mirent à détacher le linge qui couvrait ses reins ; alors tous ses amis éclatèrent en murmures et en sanglots. Sa mère pria avec ardeur, et fut exaucée. Comme elle allait offrir elle-même son voile à son fils, un homme se précipita tout hors d’haleine au milieu des bourreaux, et présenta un linge à Jésus, qui l’accepta avec des remerciements et s’en ceignit les reins.

Cet homme que Dieu, à la prière de la sainte Vierge, avait envoyé rendre ce service à son Rédempteur, imposa aux bourreaux par sa véhémence. Il dit seulement : « Laissez donc ce pauvre homme se couvrir ! » puis il partit aussi promptement qu’il était venu : c’était un neveu de saint Joseph, appelé Jonadab. Il n’était pas ami déclaré de Jésus ; cependant, au moment où la Mère du Seigneur implora le secours de Dieu, Jonadab, qui se trouvait au Temple, se sentit irrésistiblement poussé à courir au Calvaire pour protéger le Seigneur contre ce dernier outrage. Les exécuteurs étaient des descendants de Cham, et Jésus foulait alors le sanglant pressoir rempli du vin qui devait purifier l’humanité. L’action charitable de Jonadab fut l’accomplissement de l’acte symbolique de Sem envers Noé Noé endormi dans l'ivresse était la figure de Jésus-Christ plongé par l'ivresse de son amour dans le sommeil de la mort et dépouillé de ses vêtements sur la croix. , et Dieu l’en récompensa, comme je le dirai plus tard.

Alors les bourreaux étendirent sur la croix Jésus, la douleur fait homme. Ayant levé son bras droit, ils appliquèrent sa main sur le trou pratiqué dans le bras de la croix, et l’y attachèrent fortement. L’un d’eux mit ensuite le genou sur sa poitrine sacrée, et maintint ouverte sa main, qui se fermait naturellement, tandis qu’un autre enfonçait dans la paume de cette main, qui avait si souvent béni les hommes, un gros et large clou, à la pointe acérée, en frappant à coups redoublés avec un marteau de fer. Un cri plaintif, doux et clair, sortit de la bouche du Seigneur ; son sang jaillit sur les bras des archers. J’ai compté les coups de marteau, mais mes souffrances me les ont fait oublier. Les clous étaient très longs ; leur tête était plate et avait la largeur d’un écu. Ils étaient triangulaires et gros comme le pouce à leur partie supérieure ; leur pointe dépassait un peu la croix par derrière.

Lorsque les bourreaux eurent cloué la main droite, ils s’aperçurent que l’autre main ne pouvait arriver jusqu’au trou du bras gauche de la croix ; alors ils attachèrent des cordes au bras gauche de Jésus, et, s’appuyant du pied contre la croix, ils le tirèrent jusqu’à ce que la main atteignît la place du clou. Ses bras étaient disloqués, sa poitrine soulevée, ses jambes retirées vers son corps. Puis ils mirent leurs genoux sur sa poitrine, attachèrent son bras gauche, et enfoncèrent le second clou dans sa main. Le sang jaillit, et le doux et touchant gémissement du Seigneur se fit encore entendre au milieu du bruit des coups de marteau. Les bras de Jésus étaient étendus horizontalement, tandis que ceux de la croix montaient en ligne oblique.

La sainte Vierge partageait toutes les souffrances de Jésus ; elle était pâle comme la mort ; de faibles cris plaintifs s’échappaient de sa bouche. Les pharisiens lançaient continuellement des railleries et des insultes du côté où elle se tenait ; et on fut obligé de la conduire à quelque distance, auprès des autres saintes femmes. Madeleine était comme folle ; elle se déchirait le visage ; ses yeux et ses joues étaient en sang.

Sur le pied de la croix, à peu près au tiers de sa hauteur, on avait ajusté un morceau de bois destiné à soutenir les pieds de Jésus, afin qu’il fût plutôt debout que suspendu à la croix, et aussi afin que les os des pieds ne fussent pas brisés lorsqu’on les clouerait. Dans ce morceau de bois, se trouvait un trou pour le clou qui devait percer les pieds ; on avait aussi pratiqué une cavité pour les talons dans le bois de la croix. Les bourreaux étendirent les jambes du Seigneur, qui s’étaient retirées vers le corps par la violente tension des bras, et les attachèrent avec des cordes ; mais, comme ils ne pouvaient faire arriver ses pieds jusqu’au support, ils éclatèrent en imprécations et en blasphèmes. Quelques-uns d’entre eux voulaient qu’on fît d’autres trous pour les clous qui perçaient ses mains, car il leur paraissait difficile de changer la place du support des pieds ; mais les autres s’écrièrent en ricanant : « Il ne veut pas s’allonger, nous allons lui venir en aide ! » Alors ils attachèrent des cordes à sa jambe droite, et la tirèrent avec une violence atroce, jusqu’à ce que le pied atteignît le support auquel ils le lièrent. La tension du corps de Jésus fut si excessive, qu’on entendit craquer sa poitrine, et qu’il s’écria d’une voix lamentable : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Ils avaient attaché à la croix ses bras et sa poitrine pour ne pas arracher les mains de leurs clous ; ce fut une horrible souffrance. Ensuite ils tirèrent la jambe gauche, et attachèrent le pied gauche sur le pied droit. Comme il n’y reposait pas suffisamment pour qu’on pût les clouer tous les deux ensemble, ils le percèrent d’abord avec un amorçoir ; puis, ils prirent un clou plus long que celui des mains, et l’enfoncèrent, à travers les deux pieds et le support, jusque dans le bois de la croix. A cause de la distension du corps, le Seigneur souffrit plus cruellement encore quand on lui cloua les pieds que lorsqu’on lui avait cloué les mains. Je comptai jusqu’à trente-six coups de marteau.

Cependant la sainte Vierge s’était de nouveau rapprochée du lieu du supplice. Lorsqu’elle entendit le craquement des os de son divin fils et ses touchants gémissements, elle fut tellement saisie, qu’elle tomba de nouveau sans connaissance dans les bras de ses compagnes. Il y eut alors un moment de confusion. Quelques pharisiens à cheval s’approchèrent d’elle et l’accablèrent d’injures, et ses amis durent l’éloigner de nouveau. Pendant qu’on clouait les mains et les pieds du Seigneur, plusieurs femmes s’écrièrent, émues de compassion : « O terre ! pourquoi ne t’entr’ouvres-tu pas pour les engloutir ? Feu du ciel, pourquoi ne tombes-tu pas pour les dévorer ? » A cette manifestation de dévouement, on ne répondit que par des railleries et des insultes.

Les douces plaintes de Jésus interrompaient à peine sa prière et la récitation des passages des psaumes et des prophètes, qui trouvaient alors leur accomplissement : il pria ainsi jusqu’à sa mort. J’ai entendu et répété avec lui tous ces textes, et je m’en souviens encore, toutes les fois que je récite les psaumes ; mais je suis tellement anéantie par la vue des souffrances de mon céleste Epoux, que je ne saurais les reproduire.

Le chef de la garde romaine avait fait attacher au haut de la croix l’inscription commandée par Pilate. Comme les Romains riaient de ce titre de roi des Juifs, plusieurs pharisiens exaspérés retournèrent à la ville, pour demander à Pilate une autre inscription.

Il était environ midi un quart quand on attacha Jésus à la croix, et, à l’instant même où elle fut élevée, les trompettes du Temple retentirent, annonçant l’immolation de l’Agneau pascal.