CHAPITRE XXIX

Nouvelles chutes de Jésus sous la croix. — Les filles de Jérusalem. — Arrivée au sommet du Calvaire. — Marie s’y rend avec les saintes femmes.

Le cortège était encore à quelque distance de la porte située au sud-ouest de Jérusalem. On passe d’abord sous une arcade voûtée, ensuite sur un pont, puis sous une autre arcade. À gauche de la porte, les murs de la ville s’étendent au couchant et au midi pour entourer la montagne de Sion. Lorsque le cortège approcha de la porte, les archers poussèrent brutalement le Seigneur dans un bourbier qui se trouvait là. Comme Simon de Cyrène voulait passer à côté du bourbier, la croix fut ébranlée, et Jésus tomba dans la boue. C’était sa quatrième chute. Alors le Seigneur s’écria d’un ton douloureux et d’une voix distincte, quoique brisée : « Malheur à toi, Jérusalem, je t’ai aimée comme une poule qui rassemble ses poussins sous ses ailes, et voici que tu me chasses cruellement hors de tes portes ! » Les pharisiens se tournèrent vers lui et l’injurièrent : « L’agitateur, disaient-ils, n’est pas encore satisfait ; il continue à divaguer. » Les archers traînèrent Jésus hors du bourbier en le poussant et en le frappant. Simon de Cyrène fut tellement exaspéré de leurs cruautés qu’il s’écria : « Si vous ne cessez vos infamies, je jette là la croix, quand vous voudriez me tuer moi-même. »

Après avoir passé la porte, on aperçoit un chemin étroit et rocailleux qui se dirige au nord et conduit au Calvaire. La grande route d’où ce chemin s’écarte se partage, à quelque distance, en trois embranchements : l’un tourne à gauche et conduit à Bethléem par la vallée de Gihon ; l’autre se dirige au couchant vers Emmaüs et Joppé ; le troisième, qui serpente autour du Calvaire et aboutit à la porte de l’Angle, conduit à Bethsur. De la porte par laquelle sortit Jésus, on peut voir la porte de Bethléem. A l’endroit où commence le chemin du Calvaire, on avait placé un poteau avec un écriteau annonçant la condamnation à mort du Seigneur et des deux larrons.

A l’angle de ce chemin se tenait un groupe de femmes qui pleuraient et sanglotaient. C’étaient des jeunes filles et des femmes de Jérusalem qui s’étaient portées en avant du cortège ; plusieurs aussi étaient venues pour la Pâque, de Bethléem, d’Hébron et des lieux circonvoisins.

Arrivé en cet endroit, Jésus s’affaissa, mais il ne tomba pas tout à fait par terre, parce que Simon fit reposer la croix sur le sol, s’approcha de lui et le soutint. Ce fut sa cinquième chute sous la croix. A l’aspect pitoyable de Jésus, les femmes et les jeunes filles se frappèrent la poitrine et se lamentèrent sur lui ; en même temps elles lui présentèrent, suivant la coutume juive, des linges pour essuyer son visage. Mais Jésus se tournant vers elles, leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Car voici que viendront des jours où l’on dira : Heureuses les stériles ; heureuses les entrailles qui n’ont pas engendré et les mamelles qui n’ont point allaité. Alors les hommes commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ! et aux collines : Couvrez-nous ! Car s’il en est ainsi du bois vert, qu’en sera-t-il du bois sec ? »

Le cortège s’arrêta un instant. Ceux qui portaient les instruments du supplice, suivis de cent soldats romains, prirent les devants pour se rendre à la montagne du Calvaire. Pilate, qui de loin, avait accompagné le cortège jusqu’ici, s’en retourna à la ville.

Bientôt la troupe se remit en marche. On accabla de nouveaux coups Jésus chargé de sa lourde croix, pour lui faire gravir le rude chemin qui serpente au nord entre les murailles de la ville et la montagne du Calvaire. A l’endroit où le sentier tortueux se détourne vers le sud, Jésus tomba pour la sixième fois ; cette chute fut la plus douloureuse. Cependant on le poussa et on le frappa avec plus de violence que jamais. Enfin il arriva au lieu qui est appelé Calvaire ; là il tomba par terre sous le fardeau de la croix : ce fut la septième chute Ces sept chutes, que fit le Sauveur sous la croix, le plus souvent dans des bourbiers, sont sans doute une expiation des sept principales chutes de l'homme, qui sont les péchés capitaux. .

Simon de Cyrène, maltraité et fatigué lui-même, était hors de lui de colère et de compassion. Il voulut aider « le pauvre Jésus » à se soulever, mais les archers le repoussèrent et le chassèrent de la montagne, en l’accablant d’injures. Bientôt après, il se joignit aux disciples. On renvoya aussi tous ceux qui avaient suivi le cortège. Les pharisiens à cheval s’étaient rendus au Calvaire par des sentiers faciles. Du sommet du Calvaire on domine la ville entière.

Le lieu du supplice est de forme circulaire, et son étendue est à peu près celle d’un manège de moyenne grandeur ; il est entouré d’un terrassement coupé par cinq chemins. Ces cinq chemins se retrouvent presque partout en Palestine, en particulier aux piscines qui servent à prendre des bains ou à baptiser ; beaucoup de villes aussi ont cinq portes. Il y a en cela, comme en tant d’autres choses de la Terre-Sainte, une signification profonde, mystérieuse et prophétique, qui a trouvé son accomplissement dans les cinq voies de salut ouvertes par les plaies sacrées du Seigneur.

Les pharisiens à cheval s’arrêtèrent devant le lieu du supplice, au couchant, où la pente est assez douce. Le côté opposé à la ville, par où l’on conduit les condamnés, est rude et escarpé. Une centaine de soldats romains étaient placés autour du théâtre de l’exécution. Plusieurs se tenaient auprès des deux larrons, qu’on n’avait pas fait monter encore, afin de laisser la place libre ; on les avait couchés sur le dos, les bras attachés aux pièces transversales de leur croix, sur le versant méridional. Une foule de misérables esclaves, d’étrangers, de païens, gens qui ne craignaient pas les souillures légales, s’étaient placés autour de la croix ; et les collines voisines étaient chargées d’une foule de pèlerins des environs qui se rendaient à Jérusalem.

Il était environ onze heures trois quarts au moment où Jésus tomba sous le poids de sa croix au sommet du Calvaire. Les bourreaux le relevèrent brusquement, puis détachèrent les pièces de la croix et les jetèrent par terre. Ah ! quel lamentable spectacle que de voir ainsi « le pauvre Jésus » debout au lieu de son supplice, pâle comme un mort, meurtri et tout sanglant ! Les archers le jetèrent de nouveau par terre en s’écriant : « Viens, grand roi, nous allons prendre mesure pour ton trône ! » Mais il se coucha de lui-même sur la croix ; ils l’étendirent pour marquer l’endroit des pieds et des mains, tandis que les pharisiens continuaient leurs railleries. Puis ils le relevèrent et le conduisirent à soixante-dix pas de là, au nord de la montagne, à une grotte creusée dans le roc et semblable à une citerne ; ils l’y poussèrent si rudement, que sans une assistance surnaturelle, il se serait brisé les genoux contre la pierre. J’entendis ses plaintes déchirantes. Ils fermèrent la porte sur lui et laissèrent là des gardes.

Alors les archers se mirent à faire les préparatifs.

Le lieu du supplice se trouvait être le point le plus élevé du Golgotha ; c’était une éminence circulaire élevée de quelques pieds au-dessus du sol, à laquelle on arrivait par quelques degrés. Ils creusèrent les trous où les trois croix devaient être plantées, et dressèrent à droite et à gauche les croix des voleurs. Puis ils assujettirent les deux bras de la croix de Jésus, clouèrent le support des pièces, percèrent des trous pour les clous ainsi que pour l’inscription, et firent çà et là quelques entailles, soit pour la couronne d’épines, soit pour les reins du Sauveur, afin que son corps fût soutenu, non suspendu, et que tout le poids du corps ne portât pas sur les mains qui auraient pu être arrachées des clous. Ils enfoncèrent des pieux en terre et y fixèrent une poutre qui devait servir de point d’appui à des cordes pour soulever plus facilement la croix et la faire tomber dans le trou creusé pour elle. Enfin ils firent quelques autres préparatifs du même genre.

Après sa rencontre douloureuse avec Jésus chargé de la croix, les saintes femmes avaient emporté Marie sans connaissance dans l’intérieur de la maison devant laquelle elle se tenait. La porte s’était aussitôt refermée entre elle et son fils ainsi maltraité. Cependant le désir ardent d’être auprès de lui et de partager toutes ses souffrances jusqu’à la mort, lui donna bientôt une force surnaturelle, et, suivie de ses compagnes, elle se rendit à la maison de Lazare, près de la porte de l’Angle, où se trouvaient réunies Madeleine, Marthe et les autres saintes femmes, plongées dans la douleur et dans les larmes. C’est de là qu’elles partirent toutes, au nombre de dix-sept, pour parcourir la voie douloureuse.

Je les vis graves, calmes, couvertes de leur voile, se rendre au forum, sans se soucier des insultes de la populace, baiser la terre à l’endroit où Jésus s’était chargé de sa croix, puis parcourir toute la voie douloureuse, et honorer tous les lieux où le Seigneur avait particulièrement souffert. Marie, qui avait tout vu en esprit, cherchait les traces de ses pieds ; elle comptait tous ses pas et indiquait à ses compagnes les endroits où elles devaient s’arrêter.

Ce fut ainsi que cette touchante dévotion de l’Eglise fut gravée dans le cœur maternel de la sainte Vierge avec le glaive prophétisé par Siméon ; elle passa de ses lèvres sacrées à ses compagnes, et de celles-ci jusqu’à nous. Ainsi s’est perpétuée du cœur de la mère aux cœurs des enfants la tradition de l’Eglise. De tout temps, les Juifs ont vénéré les lieux où s’étaient passés des événements sacrés et célèbres : ils y dressaient des pierres et s’y rendaient pour prier. La dévotion du Chemin de la Croix, qui repose ainsi sur la nature humaine et sur les vues de Dieu à l’égard de son peuple, a pris naissance dans le cœur même de la plus tendre des mères.

Arrivées à la maison de Véronique, les saintes femmes y entrèrent, parce que Pilate traversait en ce moment la rue avec ses cavaliers. Elles fondirent en larmes, en voyant le visage de Jésus empreint sur le suaire, et célébrèrent la miséricorde faite par le Seigneur à sa fidèle amie. Elles emportèrent le vase contenant le vin aromatisé que la fille de Véronique n’avait pu offrir à Jésus, et se rendirent avec Véronique jusqu’au Golgotha. Beaucoup de personnes pieuses se joignirent aux saintes femmes : c’était un spectacle bien attendrissant que de voir cette troupe, passablement nombreuse, traverser les rues, calme, silencieuse et résignée.

Les souffrances de Marie, à la vue du Calvaire et à la pensée de ne pouvoir mourir avec Jésus, étaient indicibles. Madeleine était hors d’elle-même de douleur ; elle passait de la stupeur aux lamentations, des plaintes aux menaces ; les autres saintes femmes étaient sans cesse obligées de la consoler et de la cacher au milieu d’elles.

Les saintes femmes gravirent la montagne du côté du couchant, où la pente est plus douce. La mère de Jésus, Marie de Cléophas, Salomé et Jean s’approchèrent tout près du sommet ; Madeleine, Marthe, Marie d’Héli, Véronique, Jeanne Chusa, Suzanne et Marie mère de Marc, restèrent à quelque distance. Sept autres saintes femmes et beaucoup de gens bien intentionnés se tenaient au loin.

Quel spectacle déchirant pour Marie que ce lieu de supplice avec la terrible croix, les marteaux, les cordes, les clous, et ces abominables bourreaux demi-nus, ivres et vomissant des imprécations ! L’absence de Jésus ajoutait aux tortures de sa mère ; elle savait qu’il vivait encore ; elle désirait le voir, et cependant elle tremblait à la pensée d’être témoin de ses indicibles souffrances.

Depuis le matin, jusqu’au jugement, qui fut prononcé vers dix heures, il était tombé de la grêle par intervalle ; puis, le ciel s’éclaircit et le soleil se montra ; mais bientôt, vers midi, des nuages rougeâtres le voilèrent.