CHAPITRE XXVIII

Simon de Cyrène. — Troisième chute de Jésus. — Véronique et le suaire.

Poursuivant sa marche, le cortège passa sous une arcade pratiquée dans un vieux mur intérieur de la ville. Devant cette arcade est une place assez spacieuse où trois rues viennent aboutir. Là, Jésus ayant encore à passer par-dessus une grosse pierre, fit un faux pas et s’affaissa. La croix glissant de dessus ses épaules, il tomba par terre avec elle et il lui fut impossible de se relever. Des gens bien vêtus qui se rendaient au Temple, passant par là, s’écrièrent avec compassion : « Hélas ! le pauvre homme se meurt ! » Il y eut encore un moment de confusion. Comme les pharisiens voyaient qu’on ne pouvait parvenir à relever Jésus, ils dirent aux soldats : « Nous ne pourrons pas l’emmener vivant ; il faut chercher quelqu’un qui l’aide à porter sa croix. » En ce moment, un païen appelé Simon de Cyrène, descendait la rue du milieu, accompagné de ses trois fils ; il portait sous le bras un faisceau de menues branches, car il était jardinier, et revenait des jardins situés près du mur oriental de la ville. Il se trouvait au milieu de la foule dont il ne pouvait se tirer, lorsque les soldats, reconnaissant à son habit que c’était un païen et un homme de peine, s’emparèrent de lui, et lui ordonnèrent d’aider le Galiléen à porter sa croix. Il s’en défendit avec grande répugnance ; mais ils l’y contraignirent. Comme ses enfants criaient et pleuraient, quelques femmes de sa connaissance les prirent avec elles. L’aspect de Jésus, couvert de plaies et de boue, inspira d’abord à Simon un profond dégoût ; mais le Seigneur le regarda de la manière la plus touchante, les yeux mouillés de larmes. Simon l’aida à se relever, puis les archers attachèrent sur l’épaule de Simon l’un des bras de la croix ; il marcha derrière le Seigneur, dont le fardeau fut ainsi allégé : alors le cortège se remit en marche. Simon était un homme robuste, âgé de quarante ans. Ses fils portaient des robes bariolées. Les deux premiers, qui étaient déjà grands, s’appelaient Rufus et Alexandre ; ils se réunirent plus tard aux disciples. Le troisième était plus petit, et je l’ai vu encore enfant auprès de saint Étienne. Il n’y avait pas longtemps que Simon portait la croix, lorsque survint un incident qui le toucha profondément.

De tous côtés, les gens en habits de fête se rendaient au Temple ; les uns s’écartaient du cortège par une crainte pharisaïque de se souiller, d’autres témoignaient quelque compassion. Simon avait à peine fait deux cents pas en portant la croix, lorsqu’une femme de haute taille et d’un air distingué, tenant une jeune fille par la main, sortit d’une grande maison située à gauche de la rue et se précipita au-devant du cortège. C’était Séraphia, femme de Sirach, membre du sanhédrin, celle qui, depuis, reçut le nom de Véronique, de vera icon (vrai portrait), par suite de l’acte qu’elle accomplit en ce jour.

Séraphia avait préparé chez elle un vin exquis et aromatisé, dans le pieux dessein de soulager le Seigneur sur son chemin de douleur. Elle était voilée, et un linge pendait de ses épaules. La petite fille qui la suivait était âgée de neuf ans ; tandis que le cortège approchait, elle tenait le vase rempli de vin caché sous son manteau.

Ceux qui marchaient en tête du cortège essayèrent en vain de la repousser. Entraînée par l’amour et la compassion, elle se fraya, avec l’enfant qui la tenait par sa robe, un passage à travers la populace, les soldats et les archers, arriva auprès de Jésus, se jeta à genoux et lui présenta le linge en disant : « Permettez-moi d’essuyer la face de mon Seigneur. » Jésus prit le linge de la main gauche, et l’appliqua contre son visage ensanglanté ; puis, entre cette main et la droite qui soutenait le bras de la croix, il le pressa un peu et le rendit à Séraphia en la remerciant. Celle-ci baisa le suaire, le mit sous son manteau, contre son cœur et se releva. Alors la jeune fille leva timidement le vase de vin vers Jésus, mais les archers et les soldats l’empêchèrent avec des injures de recevoir ce soulagement. Ce ne fut que grâce à sa grande hardiesse et à la foule qui avait pendant quelques instants arrêté le cortège, que Séraphia parvint à présenter le suaire. Les pharisiens et les archers, exaspérés de cette halte, et surtout de l’hommage public rendu au Seigneur, se mirent à le pousser et à le frapper, tandis que Véronique se retirait en toute hâte dans sa maison.

À peine rentrée dans sa chambre, elle déposa le suaire sur une table et s’évanouit ; la petite fille tomba à genoux à côté d’elle, pleurant à chaudes larmes. Un ami de la maison les trouva ainsi, auprès du linge déployé, où s’était empreinte l’image merveilleusement ressemblante du visage ensanglanté de Jésus. Effrayé à cette vue, il fit revenir à elle Véronique, et lui montra le portrait du Seigneur. Elle s’agenouilla en s’écriant : « Maintenant, je veux tout quitter, car le Seigneur m’a honorée d’un souvenir. » Ce linge était de laine fine, trois fois plus long que large. On mettait habituellement de pareils suaires autour du cou, et c’était l’usage d’en porter aussi au-devant des gens fatigués, affligés ou malades, et de leur en essuyer le visage pour leur témoigner qu’on prenait part à leur peine et à leur douleur. Véronique garda toujours ce linge suspendu au chevet de son lit ; après sa mort, il fut remis à la sainte Vierge, puis à l’Église par les apôtres.

Séraphia était parente de Jean-Baptiste ; son père et Zacharie étaient cousins germains. Elle avait au moins cinq ans de plus que la sainte Vierge, et assista à son mariage avec saint Joseph. Elle était aussi parente du vieux Siméon, et liée dès l’enfance avec ses fils. Ceux-ci tenaient de leur père un vif désir de la venue du Messie, et Séraphia le partageait avec eux. Lorsque Jésus, à l’âge de douze ans, enseigna dans le temple de Jérusalem, Séraphia qui n’était point encore mariée, lui envoyait sa nourriture dans une maison d’Esséniens, située à un quart de lieue de la ville ; car c’était là qu’il se retirait quand il n’était pas dans le Temple.

Séraphia s’était mariée tard avec Sirach, qui descendait de la chaste Suzanne. Il était membre du grand conseil, et fut d’abord très opposé à Jésus ; Séraphia eut beaucoup à souffrir de lui à cause de l’attachement qu’elle portait au Sauveur. Joseph d’Arimathie et Nicodème le ramenèrent à de meilleurs sentiments, et il permit à sa femme de suivre les enseignements de Jésus. Il se déclara pour lui avec Joseph et Nicodème, lors du jugement prononcé chez Caïphe, et se sépara comme eux du grand conseil. Séraphia était belle encore, malgré ses cinquante ans. Lors de l’entrée triomphante du Seigneur à Jérusalem, je l’avais vue, tenant une jeune enfant dans ses bras, détacher son voile et l’étendre sous les pas de Jésus. C’est ce même voile qu’elle présenta au Seigneur, afin d’effacer les traces de ses souffrances, dans cette autre marche triomphale, triste, mais plus glorieuse encore que la première. C’est ce même voile que l’Église a conservé, et qui est encore aujourd’hui l’objet de la vénération des fidèles.