CHAPITRE XXVII

Première et seconde chute de Jésus sous la croix. — Jésus rencontre sa très sainte mère.

La rue étroite tourne à gauche, s’élargit et monte un peu vers son extrémité. Elle est traversée en cet endroit par un aqueduc souterrain, et j’ai entendu le bruit que faisait l’eau en y tombant. Avant la montée de la rue, il y a un enfoncement où l’eau s’amasse quand il pleut, et où, pour faciliter le passage, on a posé une grosse pierre comme on en voit dans un grand nombre des rues de Jérusalem. « Le pauvre Jésus » arrivé en cet endroit avec son lourd fardeau, se trouva dans l’impossibilité d’avancer. Comme les archers le tiraient impitoyablement, le Seigneur tomba de tout son long contre la pierre, et la croix roula à côté de lui. Les bourreaux se mirent à l’accabler d’imprécations, à le tirer et à lui donner des coups de pieds ; le cortège s’arrêta, et il y eut un grand tumulte. En vain le Seigneur étendit la main pour demander qu’on lui vînt en aide. « Hélas ! ce sera bientôt fini », s’écria-t-il, et il pria de nouveau. Les pharisiens criaient : « Relevez-le ; sans cela, il mourra entre nos mains ». Des deux côtés de la rue, on voyait des femmes et des enfants qui pleuraient de frayeur. Fortifié surnaturellement, Jésus releva la tête, et ces abominables fils de l’enfer, au lieu de le soulager, lui mirent de nouveau la couronne d’épines ; puis ils le relevèrent avec violence et replacèrent la croix sur son dos ; il dut pencher de côté, avec une peine indicible, sa tête déchirée par les épines, afin de faire place, sur son épaule, à la lourde croix. Ce fut ainsi, avec des souffrances toujours croissantes, qu’il continua sa marche dans la rue montueuse.

Après le prononcé du jugement inique, la douloureuse mère de Jésus avait quitté le forum, accompagnée de quelques saintes femmes et de Jean. Elle avait déjà visité plusieurs stations de la passion, lorsque le son de la trompette, l’affluence du peuple et le cortège de Pilate annoncèrent le portement de la croix. Alors Marie ne put résister au désir de contempler son divin fils sous le fardeau de la croix, et elle pria Jean de la conduire à un endroit où il dût passer. Comme ils venaient du quartier de Sion, ils eurent à traverser le forum ; puis ils suivirent des galeries ordinairement fermées, mais ouvertes ce jour-là pour laisser passage à la foule. Ils arrivèrent à la façade méridionale d’un palais qui de l’autre côté communiquait par une porte à la rue où Jésus tomba pour la première fois. C’était, si je ne me trompe, la demeure du grand prêtre Caïphe ; car il n’avait que son tribunal sur la montagne de Sion. Jean obtint d’un serviteur compatissant la permission de traverser le palais et de passer par cette porte avec Marie, Suzanne, Jeanne Chusa et Salomé de Jérusalem.

En voyant la Mère de Dieu pâle, les yeux rouges de larmes, chancelante et tremblante, le corps entièrement enveloppé dans un manteau d’un gris bleuâtre, je fus saisie d’une douleur déchirante. On entendait déjà le bruit du cortège qui s’approchait, le son de la trompette et la voix du héraut annonçant l’exécution au coin des rues. Quand la porte s’ouvrit, les clameurs devinrent plus distinctes et plus effrayantes. Marie pria, puis elle dit à Jean : « Dois-je contempler ce douloureux spectacle ? dois-je m’éloigner ? Comment pourrais-je le supporter ? » Jean lui répondit : « Si vous ne le voyez passer, vous en aurez pour jamais des regrets amers ». Ils restèrent donc, et regardèrent le cortège, qui n’était plus qu’à une vingtaine de pas.

Ah ! que le son de cette trompette déchira cruellement leurs cœurs ! Il n’y avait pas de peuple en avant du cortège, mais seulement sur les côtés et par derrière. Lorsque les valets de bourreaux qui portaient les instruments du supplice s’approchèrent d’un air effronté et triomphant, il prit à Marie un tremblement ; elle se tordit les mains et sanglota. Alors un des bourreaux demanda à ceux qui étaient à ses côtés : « Quelle est donc cette femme qui se lamente ainsi ? » Quelqu’un répondit : « C’est la mère du Galiléen ». Alors ces misérables accablèrent d’insultes et de moqueries cette douloureuse mère ; ils la montrèrent au doigt, et l’un d’eux, prenant les clous qui devaient attacher Jésus à la croix, les secoua avec dérision devant les yeux de la sainte Vierge. Pour elle, elle contemplait Jésus, et, brisée de douleur, elle dut s’appayer contre la porte pour ne pas tomber. Elle était pâle comme la mort ; ses lèvres étaient livides. Les pharisiens passèrent à cheval, puis le jeune homme qui portait l’inscription ; enfin, quelques pas derrière celui-ci, venait le Fils de Dieu, son fils, le Saint des saints, le Rédempteur, chancelant, courbé sous la croix, penchant douloureusement sur son épaule sa tête chargée de la couronne d’épines. Il jeta sur sa pauvre Mère un long regard plein de compassion, trébucha et tomba pour la seconde fois sous le poids de la croix, les genoux et les mains contre terre.

Marie, dans la violence de sa douleur et de son amour, ne vit plus ni soldats ni bourreaux ; elle ne vit que son fils bien-aimé horriblement maltraité. Elle se précipita au milieu des bourreaux, tomba à genoux devant lui, et le serra dans ses bras. J’entendis les mots : « Mon fils !… Ma mère !… ; » mais je ne sais s’ils furent prononcés réellement ou seulement en esprit.

Il y eut un moment de confusion. Jean et les saintes femmes voulaient éloigner la sainte Vierge ; les archers la raillaient et l’injuriaient. L’un d’eux dit : « Femme, que viens-tu faire ici ? Si tu l’avais mieux élevé, il ne serait pas entre nos mains ». Je vis plusieurs soldats émus. Cependant ils écartèrent Marie, mais aucun archer ne la toucha. Jean et les saintes femmes l’emmenèrent, et elle tomba comme morte, sur ses genoux, contre la pierre angulaire de la porte, où ses mains et ses genoux s’imprimèrent ainsi que sur une pâte épaisse : on eût dit que la pierre elle-même avait pitié d’elle. Ainsi la divine Providence n’a pas besoin de l’art de l’imprimerie pour transmettre à la postérité les témoignages de la puissance des saints. Sous l’épiscopat de Jacques le Mineur, cette pierre fut placée dans la première église catholique, construite auprès de la piscine de Bethesda.

Jean et les saintes femmes conduisirent la sainte Vierge dans l’intérieur de la maison, dont la porte fut aussitôt fermée. Pendant ce temps, les archers avaient relevé Notre-Seigneur, et avaient replacé la croix sur ses épaules. Les bras de la croix s’étaient détachés ; l’un des deux avait glissé et s’était pris dans les cordes. Ce fut ce dernier que Jésus embrassa, de sorte que par derrière tout le poids de la pièce principale reposait davantage sur la terre. Je vis çà et là, parmi la populace qui injuriait Jésus, des femmes voilées qui pleuraient en silence.