CHAPITRE XXVI

Jésus porte sa croix au Golgotha.

Dès que Pilate eut quitté le tribunal, vingt-huit pharisiens armés, parmi lesquels se trouvaient ces ennemis acharnés de Jésus qui avaient assisté à son arrestation, arrivèrent à cheval sur le forum pour accompagner le cortège au lieu du supplice. Les archers conduisirent Jésus au milieu du forum, où des esclaves jetèrent la croix à ses pieds avec fracas. Le Seigneur s’agenouilla auprès d’elle, l’embrassa et la baisa trois fois, en adressant à voix basse à son Père une touchante prière d’action de grâces pour la rédemption du genre humain, qui allait commencer. Comme chez les païens, les prêtres embrassaient l’autel qu’ils venaient d’ériger, ainsi le Sauveur embrassait la croix, devenue l’autel à jamais auguste de son sanglant sacrifice. Les archers relevèrent Jésus sur ses genoux, et il dut, presque sans aucun aide, charger sur son épaule droite ce lourd fardeau. Je vis des anges venir à son secours, sans quoi il n’aurait pas même pu le soulever. Pendant que Jésus priait, des bourreaux avaient mis sur le dos des deux larrons les pièces transversales de leurs croix, et y avaient attaché leurs mains ; des esclaves portaient les deux troncs. Alors la trompette de la cavalerie de Pilate se fit entendre, et un des pharisiens à cheval s’approcha de Jésus agenouillé sous son fardeau, et lui dit : « Ce n’est plus le temps des beaux discours ; en avant, en avant ! » On le releva avec violence, et il sentit sur ses épaules tout le fardeau de la croix que nous devons porter après lui, selon sa parole sainte et éternellement vraie. Alors commença la marche triomphale du Roi des rois, si ignominieuse sur la terre, si glorieuse dans le ciel.

On avait attaché au pied de la croix deux cordes, à l’aide desquelles deux archers la soulevaient ; quatre autres tenaient les cordes attachées à la chaîne qui entourait le corps de Jésus. Son manteau était relevé, et retenu par sa ceinture. Jésus chargé de sa croix me rappela Isaac portant sur la montagne le bois destiné à son propre sacrifice. La trompette de Pilate donna le signal du départ ; car le gouverneur voulait lui-même parcourir la ville pour prévenir tout mouvement populaire. Il était armé et à cheval, entouré d’une troupe de cavaliers ; derrière lui venaient trois cents fantassins.

En avant du cortège de Jésus, marchait un soldat qui sonnait de la trompette à tous les coins de rue, et annonçait que l’exécution allait avoir lieu. En arrière, à quelque distance, s’avançait un groupe de valets de bourreaux et d’autres viles gens, portant des cordes, des clous, des coins et des paniers, et toutes sortes d’instruments ; d’autres bourreaux plus robustes portaient des perches, des échelles et les croix des deux larrons. Venaient ensuite des pharisiens à cheval et un jeune homme qui portait devant sa poitrine l’inscription de la croix, et derrière le dos, au bout d’une perche, la couronne d’épines. On avait pensé qu’elle empêcherait le Seigneur de porter la croix. Ce jeune homme n’était pas très méchant.

Après eux, s’avançait le Seigneur, les pieds nus et sanglants, courbé sous le pesant fardeau de la croix, chancelant, déchiré, épuisé ; n’ayant ni mangé, ni bu, ni dormi depuis la veille au soir ; réduit au dernier degré d’affaiblissement par la perte de son sang, la fièvre et des souffrances morales infinies. De sa main droite, il soutenait sur son épaule la lourde croix, et de la gauche, il cherchait, de temps en temps, à relever sa large robe, qui embarrassait sa marche. Des quatre archers qui tenaient les cordes attachées à sa ceinture, les deux premiers le tiraient en avant, les deux autres le poussaient ; de sorte qu’il ne pouvait assurer aucun de ses pas. Ses mains étaient couvertes de meurtrissures ; son visage sanglant, ses cheveux et sa barbe souillés de sang ; son fardeau et ses chaînes pressaient sur son corps sa tunique de laine, qui se collait à ses plaies et les rouvrait. Autour de lui, ce n’était que dérision et cruauté. Son aspect était douloureux et lamentable ; mais sur ses lèvres, il n’y avait que des prières et dans son regard amour et pardon. Plusieurs soldats armés de lances marchaient de chaque côté du cortège. Derrière Jésus, venaient les deux larrons conduits aussi avec des cordes. Le reste des pharisiens, à cheval, fermait la marche.

On conduisit Jésus par une rue étroite et solitaire, soit pour ne pas gêner Pilate et sa suite, qui parcouraient alors la ville, soit pour faire place au peuple, qui se rendait au Temple.

À peine l’arrêt fut-il prononcé, que la multitude se mit aussitôt en mouvement. La plupart des Juifs se rendirent chez eux ou au Temple, dans le but de terminer leurs apprêts pour l’immolation de l’agneau pascal ; cependant une foule considérable se précipita en avant pour voir passer le triste cortège ; mais comme l’escorte des soldats romains les empêchait de s’y joindre ou de passer en avant, ils étaient obligés de prendre des rues détournées. La plupart se rendirent jusqu’au Calvaire.

Jésus eut beaucoup à souffrir dans la rue sale par laquelle on le conduisait. La populace l’insultait du haut des maisons et des fenêtres ; des esclaves lui jetaient de la boue et des ordures, des enfants eux-mêmes ramassaient des pierres dans leurs petites robes et les jetaient sous ses pieds. C’était là le traitement que Jésus devait recevoir de cette enfance qu’il avait tant aimée, si souvent exaltée et bénie !