CHAPITRE XXV
Jésus condamné à la mort de la croix.
Pilate, qui se souciait peu de connaître la vérité, mais qui cherchait seulement un expédient, était plus irrésolu que jamais. Sa conscience lui disait : Jésus est innocent ; sa femme lui disait : Jésus est un saint ; sa superstition disait : C’est un ennemi de tes dieux ; sa lâcheté enfin, ajoutait : C’est un dieu, et il se vengera : Il était irrité de ce que Jésus, qu’il ne pouvait pénétrer, lui avait révélé ses crimes les plus secrets ; de ce que celui qu’il avait fait battre de verges et qu’il pouvait crucifier, lui avait prédit une fin misérable ; de ce que cette bouche que personne n’avait jamais pu accuser de mensonge l’avait cité devant son tribunal au jour du jugement. Tout cela blessait son orgueil ; mais comme jamais un sentiment unique ne pouvait dominer cet esprit vacillant, les paroles du Seigneur l’avaient en même temps rempli de terreur ; et il avait fait un dernier effort pour le délivrer. Cependant, à la menace des Juifs de l’accuser auprès de l’empereur, sa lâcheté se manifesta sous une forme nouvelle. La crainte du roi de la terre l’emporta sur la crainte de Celui dont le royaume n’est pas de ce monde. Le lâche se dit en lui-même : « S’il meurt, ce qu’il sait sur mon compte et ce qu’il me prédit, sera enseveli avec lui dans le tombeau. » La crainte de l’empereur le fit acquiescer à la volonté des Juifs, contrairement à la justice, à sa propre conviction et à la parole qu’il avait donnée à sa femme. La crainte de l’empereur lui fit livrer aux Juifs le sang de Jésus, et pour laver sa conscience, il n’eut que l’eau qu’il fit verser sur ses mains en disant : « Je suis innocent du sang de ce juste ; voyez vous-mêmes. » Non, Pilate, tu en répondras aussi car tu reconnais qu’il est juste, et tu verses son sang ! Tu es un juge inique et sans conscience. Ce sang dont il voulait laver ses mains et dont il ne pouvait laver son âme, les Juifs l’appelaient sur eux et sur leurs enfants. Ce sang de Jésus qui crie miséricorde, ils auraient voulu qu’il criât vengeance !
En attendant, Pilate ordonna de tout préparer pour le jugement. Il se fit apporter des habits de cérémonie, mit sur sa tête une espèce de couronne où brillait une pierre précieuse, et se revêtit d’un autre manteau ; on porta aussi un bâton devant lui. Il était entouré de soldats, précédés de licteurs, et suivi de greffiers portant des rouleaux et des tablettes. En tête du cortège marchait un homme qui sonnait de la trompette. Ce fut ainsi que Pilate se rendit de son palais jusque sur le forum, à une terrasse ronde où l’on prononçait les jugements. Ce tribunal s’appelait Gabbatha. Un grand nombre de soldats entouraient la terrasse ; d’autres se tenaient sur les marches qui y conduisaient. Plusieurs pharisiens s’étaient déjà rendus au Temple. Anne, Caïphe et vingt-huit autres avaient seuls suivi le gouverneur sur le forum. Les deux larrons avaient été conduits devant le tribunal, avant que Pilate montrât Jésus au peuple.
Jésus, avec son manteau d’écarlate, sa couronne d’épines, et ses mains enchaînées, fut amené par les archers et placé entre les deux larrons. Pilate, assis sur son tribunal, dit aux Juifs : « Voilà votre roi. » Mais ils criaient : « Ôtez-le du monde, crucifiez-le ! » Pilate leur dit : « Crucifierai-je votre roi ? » Les pontifes répondirent : « Nous n’avons pas d’autre roi que César. » Pilate alors abandonna Jésus à leur volonté, et se prépara à prononcer la sentence. Déjà les larrons avaient été condamnés au supplice de la croix ; et leur exécution n’avait été différée que sur la demande des princes des prêtres, qui voulaient faire un affront de plus au Seigneur, en le crucifiant entre deux meurtriers.
La sainte Vierge, qui s’était retirée au moment où les Juifs demandèrent la mort de Jésus que leur montrait Pilate, s’avança de nouveau au milieu du peuple pour entendre la sentence de mort de son fils et de son Dieu. Jésus se tenait devant Pilate, au bas des marches du tribunal, entouré d’archers et exposé à la risée de ses ennemis. On sonna de la trompette pour imposer silence, et Pilate prononça l’arrêt de mort du ton irrité d’un lâche.
Je me sentis accablée par tant de duplicité et de bassesse. L’aspect de ce misérable orgueilleux, l’air de triomphe des pontifes sanguinaires, l’état douloureux et lamentable du Seigneur, les angoisses inexprimables de Marie et des saintes femmes, la joie féroce des Juifs, la froide impassibilité des soldats, enfin la vue d’horribles figures diaboliques qui se montraient au milieu du peuple, tout cela m’avait anéantie. Hélas ! je sentais que j’aurais dû être à la place de Jésus, mon fiancé bien-aimé ; car alors la sentence aurait été juste. J’étais si souffrante et si déchirée, que je ne me rappelle plus exactement tout ce qui eut lieu ; je raconterai ce dont je me souviens.
Après un préambule où il prodiguait à l’empereur Tibère les noms les plus pompeux, Pilate exposa les faits qui avaient été imputés à Jésus, et dit que les princes des prêtres l’avaient condamné à mort comme agitateur, perturbateur du repos public, violateur de leur loi, se faisant appeler Fils de Dieu et Roi des Juifs. Il déclara qu’il avait trouvé ce jugement conforme à la justice, lui qui, depuis plusieurs heures, n’avait cessé de proclamer l’innocence de Jésus : et moi je fus stupéfaite de l’infâme duplicité de ce misérable. Il ajouta : « Je condamne Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, à être cloué à une croix ; » puis il ordonna aux archers d’apporter la croix. Il brisa, si je ne me trompe, un bâton et en jeta les morceaux aux pieds de Jésus.
En entendant prononcer cet arrêt, la Mère du Seigneur tomba en défaillance : maintenant il n’y avait plus de doute, la mort de son fils bien-aimé était certaine, et il devait mourir de la mort la plus cruelle, la plus ignominieuse La cruauté et l'ignominie devaient se réunir pour décharger tous leurs coups sur Jésus en croix, car il voulait offrir une satisfaction parfaite pour l'orgueil et la volupté, qui sont les deux principaux membres et comme les deux bras du péché. . Jean et les saintes femmes l’emportèrent, afin que ces hommes aveuglés par la haine n’insultassent pas Dieu plus encore en insultant aux douleurs de sa Mère. Mais dès qu’elle eut repris connaissance, elle désira parcourir de nouveau le chemin douloureux ; ses amis durent la conduire de station en station à tous les lieux où son fils, le Rédempteur, avait souffert pour les péchés des hommes ses frères ; poussée par la compassion et par une dévotion mystérieuse, elle voulait offrir, en tous ces endroits, le sacrifice de ses larmes. Ainsi la Mère du Seigneur prit possession, pour la dévotion future de l’Eglise notre mère, de ces saints lieux, en les consacrant par ses pleurs, de même que Jacob éleva un autel, au lieu où il avait reçu la promesse, et le consacra par des onctions mystérieuses.
Pilate alors rédigea son arrêt du haut de son tribunal, et les greffiers en firent plusieurs copies. L’arrêt rédigé par Pilate différait beaucoup de celui qu’il avait prononcé de vive voix. Il semblait écrire malgré lui et comme en proie à une grande agitation ; on eût dit qu’un ange de colère guidait sa main. Voici à peu près la teneur de la sentence : « Contraint par les princes des prêtres, le sanhédrin et le peuple soulevé, qui demandaient la mort de Jésus de Nazareth, en l’accusant d’agiter le peuple, de blasphémer et de violer leur loi, accusations qui cependant ne me paraissaient pas prouvées, je le leur ai livré pour être crucifié, de peur d’être accusé par les Juifs, devant l’empereur, d’avoir provoqué une révolte par un déni de justice. » Le jugement, dont on fit plusieurs copies, fut envoyé en différents lieux. Ensuite Pilate écrivit l’inscription de la croix en trois lignes sur une tablette de couleur foncée.
Les princes des prêtres étaient peu satisfaits de la rédaction du jugement ; ils s’élevèrent aussi contre l’inscription de la croix, et dirent à Pilate : « N’écrivez point roi des Juifs ; mais qu’il s’est dit le roi des Juifs. » Pilate leur répondit avec irritation : « Ce que j’ai écrit est écrit. » Alors ils voulurent que la croix du Christ ne s’élevât pas plus haut au-dessus de sa tête que celle des deux larrons ; comme cependant l’inscription à placer exigeait qu’elle eût plus d’élévation, ils demandèrent à Pilate de supprimer l’inscription, qu’ils regardaient comme une insulte à leur honneur. Mais Pilate n’écouta pas leur demande, et ils se virent contraints d’allonger la croix, en y adaptant un morceau de bois pour placer l’inscription. Ainsi, par suite de diverses circonstances, la croix reçut la forme symbolique sous laquelle je l’ai souvent contemplée. Les deux bras s’écartaient du tronc en s’élevant comme les branches d’un arbre, et la croix elle-même ressemblait à un Y, dont le trait inférieur serait prolongé jusqu’à la hauteur des deux autres. Les deux bras étaient plus minces que le tronc dans lequel ils s’enfonçaient. Au pied de la croix, on avait assujetti un bloc de bois pour la soutenir.
Lorsque Pilate eut prononcé l’arrêt inique, Claudia Procle lui renvoya son gage et se sépara de lui pour toujours ; le soir je la vis quitter secrètement le palais de son époux pour se réfugier auprès des amis de Jésus ; on la cacha dans un souterrain sous la maison de Lazare, à Jérusalem. Quelques jours après, je vis un ami du Seigneur graver, sur une pierre verdâtre qui se trouvait au pied de la terrasse du Gabbatha, deux lignes, où je me rappelle avoir vu les mots de Judex injustus, ainsi que le nom de Claudia Procle. Cette pierre se trouve encore dans les fondements d’une maison ou d’une église, à l’endroit où était Gabbatha.
Devenue chrétienne, Claudia Procle se joignit à saint Paul, et ils se lièrent d’une étroite amitié.
Lorsque la sentence eut été prononcée, Jésus fut de nouveau livré à ses implacables bourreaux. On apporta ses vêtements, qui lui avaient été ôtés chez Caïphe ; je pense que des hommes compatissants les avaient lavés, car ils étaient propres. Les archers lui délièrent les mains pour pouvoir l’habiller ; ils lui arrachèrent brusquement le manteau d’écarlate, et rouvrirent par là beaucoup de ses blessures ; il mit lui-même le bandeau qui servait à couvrir ses reins, et ils lui jetèrent son scapulaire sur les épaules. Comme la large couronne d’épines empêchait qu’on lui passât la tunique sans couture tissée par sa mère, ils la lui arrachèrent, et toutes les blessures qu’il avait à la tête saignèrent de nouveau avec des douleurs indicibles. Après sa tunique, ils lui mirent sa robe de laine blanche, sa large ceinture et son manteau. Enfin ils lui attachèrent au milieu du corps la chaîne de fer qui réunissait les cordes avec lesquelles ils le traînaient. Cela se fit avec une brutalité révoltante et au milieu des insultes et des coups.
Les deux larrons se tenaient l’un à droite et l’autre à gauche de Jésus ; ils avaient une chaîne autour du cou, et leurs mains étaient liées ; pour tout vêtement, ils ne portaient qu’une ceinture autour des reins et une tunique sans manches ; ils étaient couverts de meurtrissures produites par leur récente flagellation. Celui qui se convertit par la suite était déjà calme et pensif ; l’autre était effronté et furieux ; il se joignit aux archers pour accabler d’insultes et d’imprécations Jésus, qui les regardait avec amour, et offrait pour leur salut toutes ses souffrances. Les bourreaux étaient occupés à rassembler les instruments du supplice, et tout se préparait pour cette marche douloureuse et cruelle, dans laquelle le Sauveur devait porter tous les péchés du monde entier, avant de verser de son corps sacré, comme d’un calice, son sang divin en expiation.
Anne et Caïphe, après avoir reçu de Pilate quelques rouleaux de parchemin renfermant des copies du jugement, se rendirent en toute hâte au Temple, où ils purent à peine arriver à temps. Ainsi les princes des prêtres se séparaient du véritable Agneau pascal pour aller immoler et manger dans le Temple de pierre l’agneau figuratif ; et ils laissaient des bourreaux infâmes conduire à l’autel de la croix l’Agneau de Dieu, qu’ils auraient encore voulu poursuivre de leurs calomnies insensées. Ils s’étaient bien gardés de contracter quelque impureté extérieure, tandis qu’ils laissaient la colère, la haine et l’envie souiller leurs âmes. « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » avaient-ils dit : et par ces paroles ils avaient accompli la cérémonie qui exigeait que le sacrificateur mît la main sur la tête de la victime. Là se séparaient les deux routes dont l’une conduisait à l’autel de la loi, l’autre à l’autel de la grâce. Pilate, l’homme orgueilleux et irrésolu, tremblant devant Dieu et adorant les idoles, adulateur des puissances mondaines pour régner dans les temps, au prix de sa perte éternelle, Pilate prit entre les deux routes et retourna à son palais, entouré de sa garde et précédé par les trompettes. Le jugement inique fut rendu vers dix heures du matin.