CHAPITRE XXIV

Ecce Homo.

Jésus fut enfin reconduit au palais de Pilate. Il avait encore le manteau rouge, la couronne d’épines sur la tête, et le sceptre de roseau entre ses mains enchaînées. Le Seigneur était méconnaissable, à cause du sang qui remplissait ses yeux et coulait le long de ses joues. Son corps était couvert de plaies ; il marchait courbé et chancelant. Quand il arriva devant Pilate, cet homme cruel frémit d’horreur et de pitié. Il fut même contraint de s’appuyer sur un de ses officiers ; et comme le peuple et les prêtres continuaient leurs clameurs et leurs insultes, il s’écria : « Le démon des Juifs est si cruel, qu’on ne pourra point dans l’enfer tenir auprès de lui. » Jésus monta péniblement l’escalier du palais, et Pilate s’étant avancé sur la terrasse fit sonner la trompette pour annoncer qu’il voulait parler, et dit aux princes des prêtres et à tous les assistants : « Voici que je l’amène devant vous, pour que vous sachiez que je ne vois en lui rien qui mérite la mort. »

Jésus fut conduit par les bourreaux sur la terrasse auprès de Pilate, de sorte que le peuple rassemblé sur le forum pouvait le voir. Il y eut d’abord un mouvement d’horreur, bientôt suivi d’un silence lugubre, à l’aspect terrible et déchirant du Fils de Dieu tout sanglant sous sa couronne d’épines, et abaissant ses yeux pleins de sang sur les flots du peuple. Alors Pilate s’approchant de lui, le montra du doigt et dit aux Juifs : « Voilà l’homme ! »

Les princes des prêtres et les membres du sanhédrin étaient saisis de rage à l’aspect de Jésus, l’implacable miroir de leur conscience, et tous criaient : « Crucifiez-le, crucifiez-le ! — N’en avez-vous pas assez ? dit Pilate ; il a été traité de manière à ne plus avoir le désir d’être roi. » Mais ils criaient de plus en plus fort, et tout le peuple criait avec eux : « Qu’on l’ôte du monde, qu’on le crucifie ! » Alors Pilate fit de nouveau sonner de la trompette et dit : « Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le ; pour moi, je ne vois pas qu’il ait mérité la mort. » Les Juifs lui répondirent : « Nous avons une loi, selon laquelle il doit mourir, car il s’est dit le Fils de Dieu. » Cette parole réveilla les idées superstitieuses de Pilate, qui fut saisi de crainte. Il fit conduire Jésus à l’écart, et lui dit : « D’où es-tu ? » Mais Jésus ne répondit rien. Pilate ajouta : « Tu ne me réponds pas. Ignores-tu donc que j’ai le pouvoir de te faire crucifier et celui de te mettre en liberté ! » Jésus répondit : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut. C’est pourquoi celui qui m’a livré à toi a commis un plus grand péché. »

Claudia Procle, que les hésitations de son mari jetaient dans une inquiétude toujours croissante, lui envoya de nouveau un messager pour lui rappeler sa promesse et lui en montrer le gage. Il lui fit cette réponse vague qu’il s’en rapportait à ses dieux. Les princes des prêtres et les pharisiens ayant appris l’intervention de Claudia en faveur de Jésus, firent répandre parmi le peuple que « les partisans de Jésus avaient séduit la femme de Pilate ; qu’une fois relâché, il s’unirait aux Romains et ferait périr tous ses ennemis. »

Pilate, dont la raison commençait à s’égarer, chancelait continuellement dans ses résolutions. Il déclara une fois encore aux ennemis du Sauveur qu’il ne trouvait en lui aucun crime digne de mort. Et comme ceux-ci demandaient toujours avec plus de violence la mort de Jésus, Pilate troublé par ses propres idées, par l’impression qu’avaient faite sur lui les songes de sa femme et les paroles du Seigneur, voulut obtenir de celui-ci une nouvelle réponse qui le tirât de ce pénible état. Il retourna donc auprès de lui. Il jeta un regard scrutateur sur cette figure sanglante et lamentable, et se dit à lui-même : « Se pourrait-il que celui-ci soit un Dieu ! » Puis, s’adressant à Jésus, il l’adjura de lui dire s’il était un dieu et non pas un homme, s’il était le roi promis, quelle était l’étendue de son empire et quel rang il tenait parmi les dieux. Je ne saurais reproduire que le sens de la réponse de Jésus. Le Seigneur lui parla avec une imposante gravité. Il lui dit quel roi il était, quel était son royaume ; il lui fit voir ce qu’est la vérité et l’état effrayant de son âme ; il lui prédit le sort qui l’attendait et sa fin misérable dans l’exil ; il ajouta que le Fils de l’homme viendrait un jour prononcer sur lui un juste jugement.

Pilate, moitié irrité, moitié effrayé des paroles du Seigneur, revint sur la terrasse et dit de nouveau qu’il voulait relâcher Jésus. Mais les Juifs criaient : « Si vous le délivrez, vous n’êtes point ami de César. » Quelques-uns criaient qu’ils l’accuseraient auprès de l’empereur d’avoir troublé leur fête ; qu’il fallait en finir, car ils devaient être rendus au Temple à dix heures. Le cri : Qu’il soit crucifié ! retentit de toutes parts jusque sur les terrasses des maisons, où beaucoup de monde s’était placé. Ces clameurs tumultueuses avaient quelque chose d’effrayant ; et la multitude assemblée devant le palais était dans une agitation telle, qu’une émeute était à craindre. Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, et que le tumulte augmentait toujours, prit de l’eau et se lava les mains devant le peuple, disant : « Je suis innocent du sang de ce juste : voyez vous-mêmes. » Et le peuple entier répondit d’une voix : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! »

Toutes les fois qu’en méditant sur la douloureuse passion de Jésus, j’entends le cri formidable : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » les effets de cette imprécation solennelle me sont montrés en images merveilleuses et terribles. Il me semble voir au-dessus du peuple vociférant un ciel sombre, couvert de nuages rouges comme du sang, et d’où partent des verges et des glaives de feu. Les foudres de cette malédiction semblent pénétrer jusqu’à la moelle des os et atteindre jusqu’aux enfants dans le sein de leurs mères. Tout le peuple me paraît enveloppé de ténèbres ; l’horrible cri sort de leur bouche sous la forme d’un feu livide dont les flammes se réunissent au-dessus de leurs têtes pour retomber ensuite sur eux, pénétrer profondément dans quelques-uns et voltiger passagèrement sur quelques autres. Ces derniers sont ceux qui se convertirent après la mort de Jésus ; leur nombre fut considérable, car pendant tout le temps de la Passion, Jésus et Marie ne cessèrent de prier pour le salut des bourreaux.

Lorsque, pendant de telles visions, ma pensée se porte sur le peuple et les juges, sur le Seigneur et la sainte Vierge, tout ce qui se passe dans leurs âmes m’est montré en image. Je vois une foule innombrable de figures diaboliques, symboles d’autant de vices, s’agiter parmi la multitude ; je les vois parler à l’oreille des Juifs, entrer dans leurs bouches, les exciter contre Jésus, puis s’évanouir, épouvantés de sa bonté, de sa douceur et de sa patience. Il y a dans tous leurs efforts quelque chose de désordonné et de désespéré : c’est une activité insensée qui se détruit elle-même. De même je vois les anges entourer Jésus, Marie et le petit nombre des saints qui se trouvent là ; leurs formes et leurs vêtements diffèrent selon leurs ministères : ils représentent la consolation, la prière, l’onction, toutes les œuvres de miséricorde, etc.

Je vois sortir de la bouche de ces apparitions des voix consolantes et menaçantes, sous forme de rayons lumineux, diversements colorés. Souvent aussi je vois les mouvements de l’âme, les souffrances intérieures, en un mot, tous les sentiments se montrer à travers la poitrine et tout le corps, sous mille formes ténébreuses ou lumineuses. Je comprends alors toutes ces choses, mais elles ne sauraient s’exprimer ; et d’ailleurs je suis si malade, si accablée par la douleur que me causent mes péchés et ceux de tous les hommes, je me sens l’âme tellement navrée par les souffrances de Notre-Seigneur, que j’ignore comment je puis mettre tant soit peu d’ordre dans mes récits. Beaucoup de ces choses, en particulier les apparitions d’anges et de démons, racontées par d’autres personnes qui ont eu des visions de la Passion, sont des vues intérieures et symboliques de cette nature, qui varient selon l’état de l’âme de celui qui en est favorisé. De là des contradictions nombreuses, parce qu’on oublie ou qu’on omet beaucoup de détails.