CHAPITRE XXIII
Couronnement d’épines.
Au milieu de ces événements lamentables, je me trouvais à Jérusalem, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre ; j’étais brisée, anéantie et presque mourante. Pendant qu’on flagellait mon Époux bien-aimé, j’étais assise en un endroit de la place, où aucun Juif n’osait venir de peur de se souiller. Pour moi, ce n’était pas ce que je craignais ; je désirais, au contraire, qu’une seule goutte de son sang jaillît sur moi pour me purifier. J’étais si malade et tellement accablée de douleur, qu’il me semblait que j’allais mourir. Je ne pouvais pas secourir Jésus, je ne pouvais arrêter le cours des événements, et j’éprouvais pour mon Sauveur une compassion telle, que je tremblais, je gémissais à chaque coup qui lui était porté, et je m’étonnais fort qu’on ne me chassât pas. Bientôt j’entendis les railleries des bourreaux qui tressaient la couronne d’épines, et qui en essayaient les pointes en riant. J’étais tellement accablée de douleur et d’angoisse, que je ne pouvais plus ni pleurer ni me soutenir ; je voulais pourtant me traîner jusqu’à l’endroit où le Seigneur devait être couronné d’épines.
Pendant la flagellation de Jésus, Pilate avait souvent parlé au peuple. Une fois on avait crié : « Il faut le retrancher du monde, dussions-nous tous mourir après lui. » Lorsqu’on emmena le Seigneur pour lui mettre la couronne d’épines, on cria de nouveau : « Ôtez-le, ôtez-le du monde ! » Il arrivait à chaque instant de nouvelles troupes de Juifs qui, excitées par les agents des princes des prêtres, répétaient cet épouvantable cri. Il y eut alors un moment de silence. Pilate donna des ordres à ses soldats ; les princes des prêtres et les membres du sanhédrin, assis sur des bancs entre le palais et le forum, se firent apporter à manger par leurs serviteurs. Pilate, l’esprit troublé par ses superstitions, se retira pour consulter ses dieux et pour leur offrir de l’encens.
Le couronnement d’épines eut lieu dans la cour intérieure du corps de garde, dont les portes étaient ouvertes. Il y avait là une cinquantaine de misérables de toute espèce : des goujats, des archers, des geôliers, des bourreaux, des esclaves, etc. Le peuple se pressait d’abord autour de l’édifice, qui bientôt fut entouré d’un millier de soldats romains rangés en bon ordre, dont les rires et les plaisanteries excitaient l’ardeur des bourreaux, comme les applaudissements du public excitent celle des histrions.
Les exécuteurs apportèrent, au milieu de la cour, un tronçon de colonne percé d’un trou, et sur lequel ils mirent un escabeau très bas, qu’ils couvrirent méchamment de cailloux et de tessons de pots. Ensuite ils dépouillèrent Jésus, et l’ayant enveloppé d’un manteau écarlate qui lui allait à peine aux genoux, ils le traînèrent au siège couvert de pierres, et y firent impitoyablement asseoir son corps nu et déchiré. C’est alors qu’ils mirent sur sa tête la couronne d’épines ; ils la lui placèrent autour du front en manière de bandeau, et la lièrent fortement par derrière. Elle était faite de trois branches d’épines entrelacées avec art, et la plupart des pointes étaient à dessein tournées en dedans. Cette couronne, deux fois large comme la main, avait une partie proéminente sur laquelle ils appuyaient pour l’enfoncer. Ils lui mirent ensuite dans la main droite un épais roseau avec une touffe au sommet. Ils firent tout cela avec une solennité dérisoire, comme s’ils l’eussent couronné roi C'était le châtiment dû à notre orgueil. . Ils fléchissaient le genou devant lui, et le raillaient en disant : « Salut, roi des Juifs. » En même temps ils lui donnaient des soufflets, ils crachaient sur lui, et saisissant le roseau, ils lui en frappaient la tête avec tant de violence, que ses yeux étaient inondés de sang. Ensuite ils le renversaient avec son siège, et l’y replaçaient de nouveau avec la même brutalité.
Je ne saurais dire tout ce qu’imaginaient ces hommes pour outrager le Sauveur. Jésus avait une soif dévorante Cette vision excita une telle compassion chez la sœur, qu'elle demanda à Dieu la grâce d'éprouver la soif du Sauveur. Elle eut aussitôt un accès de fièvre, et sa soif fut si violente, que le matin elle ne pouvait plus parler ; sa langue était retirée au fond du gosier, et ses lèvres étaient sèches et serrées. Telle était sa langueur et sa défaillance, qu'on eût dit qu'elle allait mourir. On parvint, non sans peine, à lui faire avaler un peu d'eau ; mais elle ne put continuer son récit qu'après un long repos.
(Note du pèlerin.) ; il était en proie à une fièvre ardente, suite de l’horrible flagellation. Il frissonnait ; sa chair était déchirée jusqu’aux os ; sa langue était convulsivement retirée, et le sang sacré qui coulait de sa tête venait seul rafraîchir sa bouche brûlante et entr’ouverte. Jésus fut ainsi maltraité pendant une demi-heure, aux éclats de rire et aux applaudissements de la cohorte qui entourait le prétoire.