CHAPITRE XVI

Jésus est conduit à Pilate.

On conduisit le Seigneur à Pilate, à travers la partie la plus fréquentée de la ville. Les rues à traverser étaient encombrées de personnes venues pour la Pâque et d’une grande foule d’étrangers. Caïphe, Anne et un grand nombre de membres du sanhédrin ouvraient la marche, en habits de fête. Puis venaient tous les faux témoins, suivis du nombre assez considérable des scribes et des pharisiens qui avaient montré le plus de rage et d’acharnement à faire condamner le Seigneur. Derrière eux marchait Jésus lui-même, traîné avec des cordes par les archers. Il était entouré d’une troupe de soldats et des six agents qui avaient présidé à son arrestation. La populace affluait de tous les côtés et suivait le cortège, en poussant des cris et des imprécations. Des groupes de curieux se pressaient sur toute la route.

Jésus n’était couvert que de sa tunique toute souillée d’ordures. De son cou pendait une chaîne longue et pesante qui lui déchirait les genoux, à chaque fois que les bourreaux le tiraient par les cordes attachées à sa ceinture. Son aspect était lamentable ; les mauvais traitements de la nuit l’avaient tout défiguré ; ses cheveux et sa barbe étaient en désordre ; son visage pâle, meurtri et enflé. On le poussait en avant en l’accablant de coups et d’injures. Une troupe de misérables avait été ameutée, pour parodier son entrée solennelle à Jérusalem le jour des Rameaux. On le proclamait roi par dérision ; on jetait sous ses pas des pierres, de gros bâtons, des haillons sales et dégoûtants. On parodiait cette entrée triomphante par des chants et des propos de toute espèce, et les bourreaux le forçaient à marcher sur les objets qu’on avait jetés devant lui.

Non loin du palais de Pilate, cachée dans l’angle d’un bâtiment, la sainte Mère de Jésus, accompagnée de Jean et de Madeleine, attendait l’arrivée du cortège. Elle était sans cesse en esprit auprès de Jésus ; cependant, dès qu’elle pouvait l’approcher corporellement son amour ne lui laissait pas de repos et l’entraînait sur les pas de son fils. Après la visite faite, pendant la nuit, au tribunal de Caïphe, elle n’était restée que peu de temps au cénacle, plongée dans une douleur muette ; aussitôt qu’on eut fait sortir Jésus de sa prison pour le conduire de nouveau devant ses juges, elle se leva, mit son manteau, et, se couvrant de son voile, elle dit à Jean et à Marie-Madeleine : « Suivons mon fils chez Pilate ; je veux le voir de mes yeux ». Ils devancèrent le cortège en prenant un détour, et attendirent son arrivée près du prétoire. La sainte Vierge, continuellement unie en esprit avec son fils, savait bien dans quel état il se trouvait, mais sa vue intérieure ne pouvait le lui montrer aussi défiguré, aussi meurtri qu’il l’était réellement ; car au milieu des horribles souffrances que lui faisait subir la méchanceté des hommes, elle le voyait entouré d’une auréole de sainteté et d’amour, et de cette ineffable patience qui le rendait une victime toute volontaire. Voici maintenant l’humiliante, la terrible réalité ! D’abord passent devant ses yeux les ennemis de Jésus, pleins d’orgueil et de haine, les prêtres du vrai Dieu, revêtus de leurs habits de fête, l’âme toute remplie de fourberie et de mensonge, de perfidie et de desseins déicides. Terrible spectacle ! Les prêtres de Dieu sont devenus les prêtres de Satan ! Puis viennent tous les accusateurs parjures, tous les ennemis acharnés du Seigneur, et toute la populace suit en vociférant. Enfin apparaît Jésus, le Fils de Dieu, le Fils de l’homme, son propre fils, affreusement défiguré, tout meurtri, chargé de chaînes, accablé de coups, poussé par des bourreaux inhumains, se traînant plus qu’il ne marche, au milieu d’une nuée d’insuites et de malédictions. Ah ! s’il n’eût été le plus malheureux, le plus misérable, le seul calme, le seul priant au milieu de cette tempête de l’enfer déchaîné, la mère du Seigneur n’aurait jamais pu le reconnaître, tant il était défiguré. A son aspect elle s’écrie d’un ton lamentable : « Hélas ! est-ce là mon fils ? Ah ! c’est mon fils. O Jésus, mon Jésus ! » Le cortège passe devant elle ; Jésus jette un regard touchant sur sa mère, qui s’évanouit. Jean et Madeleine l’emportent aussitôt ; mais à peine revenue à elle, la sainte Vierge se fait conduire par Jean au palais de Pilate.

Jésus devait éprouver, sur ce chemin de douleur, comment les amis nous abandonnent dans l’infortune. Lorsque les habitants d’Ophel, rassemblés dans un endroit par où devait passer le cortège, virent Jésus si méconnaissable et si maltraité par ses bourreaux, leur foi fut ébranlée. Ils ne comprenaient pas qu’un roi, un prophète, le Messie, le Fils de Dieu pût être réduit à une telle extrémité. Les pharisiens les raillaient de leur attachement à Jésus. « Voilà votre illustre Roi, disaient-ils ; saluez-le donc. Vous faites la moue maintenant qu’il va être couronné, et qu’il est sur le point de monter sur son trône ! C’en est fait de ses miracles ; le grand prêtre lui a désappris ses sortilèges, etc. » Ces pauvres gens, que Jésus avait comblés de grâces et de bienfaits, furent ébranlés dans leur foi à la vue du spectacle affreux que leur offraient les personnages les plus vénérés du pays, les princes des prêtres et les membres du sanhédrin. Les meilleurs se retirèrent en doutant, les pires se joignirent au cortège autant que la chose leur fut possible ; car les pharisiens avaient placé çà et là des gardes afin de prévenir une émeute.