CHAPITRE XVII
Jésus devant Pilate.
Au pied de l’angle nord-ouest de la montagne du Temple est situé le palais du gouverneur. On y monte par un escalier de marbre composé d’un grand nombre de marches. Il domine une place spacieuse et entourée de galeries où se tiennent des marchands. Un corps de garde et quatre entrées, à l’ouest, au nord, à l’est et au midi, interrompent cette grande enceinte, que les Romains appellent le forum. En face du corps de garde, sur le forum lui-même, s’élève une belle terrasse, garnie de bancs de pierre, formant une espèce de tribunal. C’est de ce lieu, appelé Gabbatha, que Pilate prononce ses jugements solennels. L’escalier de marbre par lequel on arrive au palais du gouverneur, conduit à une terrasse découverte d’où Pilate écoute les accusateurs, qui prennent place sur des bancs de pierre, placés entre le forum et l’entrée du prétoire. En parlant à haute voix, on s’entend facilement de part et d’autre.
Il était à peu près six heures du matin, suivant notre manière de compter, lorsque le cortège qui conduisait Jésus arriva devant le palais du gouverneur. Anne, Caïphe et les membres du sanhédrin s’arrêtèrent aux sièges placés des deux côtés près de l’entrée du prétoire. Jésus fut traîné par les bourreaux un peu en avant, jusqu’au pied de l’escalier qui montait à la terrasse. Pilate y était couché sur un lit de repos, ayant près de lui une petite table à trois pieds, sur laquelle se trouvaient posés les insignes de sa dignité. Il était entouré d’officiers et de soldats, et à ses côtés étaient arborées les enseignes romaines. Les princes des prêtres et les Juifs n’entrèrent point dans le prétoire, afin de ne point se souiller en franchissant la limite indiquée par la loi.
Lorsque Pilate les vit arriver avec tant de précipitation et de bruit, traînant jusqu’au pied de l’escalier le Seigneur, réduit à un si pitoyable état, il se leva et leur parla d’un ton de mépris, comme pourrait le faire un orgueilleux général français aux envoyés d’une petite ville allemande : « Qu’est-ce donc qui vous presse tant ? leur dit-il. Dans quel état avez-vous mis ce pauvre homme ! Vous commencez de bien bonne heure à assommer et à écorcher vos victimes ! » Cependant les Juifs criaient aux bourreaux : « En avant ; avancez avec lui au tribunal. » Puis ils adressèrent la parole à Pilate : « Ecoutez nos accusations contre ce malfaiteur ; car nous ne pouvons entrer dans le prétoire sans nous souiller ».
Aussitôt qu’ils eurent proféré ces mots, un homme de haute taille et d’un aspect vénérable s’écria du milieu de la foule qui se pressait derrière eux sur le forum : « Certes non, vous ne devez pas entrer dans le prétoire ; car il est sanctifié par le sang innocent. Lui seul peut y entrer ; lui seul parmi les Juifs est pur comme les innocents qu’on a massacrés dans ce lieu ». Après avoir prononcé ces paroles d’une voix haute et avec une émotion visible, il disparut dans la foule. Il s’appelait Sadoch. C’était un homme riche, cousin d’Obel ou Sirach, le mari de Véronique. Deux de ses enfants avaient été massacrés dans la cour du prétoire par l’ordre d’Hérode. Depuis ce moment, il s’était retiré du monde, et, à l’exemple des Esséniens, il avait vécu dans la continence avec sa femme. Il avait entendu une fois, chez Lazare, les enseignements de Jésus. En le voyant traîné dans cet état lamentable au pied de l’escalier de Pilate, le souvenir douloureux de ses enfants égorgés se réveilla dans son cœur, et le poussa à rendre un témoignage public à l’innocence de Jésus.
Les accusateurs, en ce moment, étaient trop préoccupés et trop dépités de l’accueil de Pilate, et de leur humble position vis-à-vis de lui, pour faire attention à l’exclamation de Sadoch.
Les archers traînèrent Jésus sur les degrés de marbre, et le conduisirent ainsi sur le derrière de la terrasse d’où Pilate parlait avec ses accusateurs. Pilate avait beaucoup entendu parler de Jésus. Lorsqu’il le vit passer devant lui, défiguré et maltraité d’une manière si horrible, et conservant malgré tout une expression inaltérable de dignité, il sentit s’accroître dans son âme le mépris et le dégoût qu’il éprouvait pour ces prêtres Juifs et ces membres du sanhédrin, qui lui avaient annoncé Jésus de Nazareth comme un coupable digne de mort, qu’ils venaient livrer entre ses mains : il leur fit donc entendre qu’il n’était pas disposé à condamner Jésus sans preuves. Leur adressant la parole d’un ton impérieux et méprisant, il leur dit : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? — Si ce n’était pas un malfaiteur, répondirent-ils avec dépit, nous ne vous l’aurions pas livré. — Prenez-le vous-mêmes, leur répartit Pilate, et jugez-le selon votre loi. — Mais, répliquèrent les Juifs, il ne nous est pas permis de mettre personne à mort ». Les ennemis de Jésus étaient pleins de dépit et de rage ; ils étaient pressés d’en finir avec lui avant le commencement de la fête, afin de pouvoir immoler l’agneau pascal. Ils ne savaient pas que le véritable Agneau pascal était celui qu’ils avaient introduit dans le prétoire de cet idolâtre, au seuil duquel ils craignaient de se souiller.
Le gouverneur romain les ayant sommés de produire leurs griefs, ils présentèrent trois chefs d’accusation, pour chacun desquels dix témoins vinrent déposer, et par lesquels ils prétendaient convaincre Jésus d’être un ennemi de l’empereur, afin de le faire condamner par Pilate ; car, dans les matières qui concernaient leur culte, ils avaient eux-mêmes le droit de juger. Ils dirent d’abord que Jésus était un séducteur du peuple, un agitateur, un perturbateur du repos public ; et ils alléguèrent, pour preuves, les affirmations suivantes : « Il parcourt le pays et forme des rassemblements considérables ; il viole le sabbat et il opère des guérisons durant ce saint jour ». Pilate les interrompit alors : « Vous n’êtes pas malades, apparemment, leur dit-il avec un sourire ironique ; autrement ces guérisons ne vous auraient pas si fort scandalisés ». Cependant ils continuèrent : « Il séduit le peuple par des enseignements révoltants : il dit que celui qui mange sa chair et boit son sang aura la vie éternelle ». Pilate, choqué de l’exaspération et de la précipitation avec lesquelles ils parlaient, regarda ses officiers en souriant, et adressa aux Juifs ces paroles piquantes : « On croirait que vous voulez vous-même suivre sa doctrine pour avoir la vie éternelle, et que vous êtes pressés de manger sa chair et de boire son sang ! »
Ils passèrent ensuite à la seconde accusation : « Il excite le peuple, dirent-ils, à ne pas payer le tribut à César ». Mais ici Pilate les interrompit avec colère, et du ton tranchant d’un homme chargé de veiller à ces sortes d’affaires : « C’est là un gros mensonge, leur dit-il ; je dois savoir cela mieux que vous ». Les Juifs alors produisirent leur troisième grief : « Quoi qu’il en soit, cet homme, d’une naissance basse et équivoque, s’est fait un grand parti, et a crié malheur à Jérusalem. Il a répandu parmi le peuple des paraboles à double sens sur un roi qui prépare les noces de son fils. Un jour la foule rassemblée autour de lui a voulu le faire roi ; mais l’entreprise lui a paru prématurée, et il s’est caché. Ces jours derniers il s’est hasardé davantage : il a fait une entrée bruyante à Jérusalem, au milieu des cris de la foule : Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur pour régner sur Israël ! Il s’est fait rendre les honneurs royaux ; car il a enseigné qu’il était le Christ, l’Oint du Seigneur, le Roi promis aux Juifs, et c’est ainsi qu’il se fait appeler. » Dix témoins attestèrent encore cette accusation.
En entendant dire que Jésus se faisait appeler le Christ, le Roi des Juifs, Pilate devint pensif. Il alla de la terrasse dans la salle du tribunal, jeta en passant un regard attentif sur Jésus, et ordonna aux gardes de le lui amener. Pilate était un païen superstitieux, inconstant et sans principes ; il croyait bonnement que les enfants de ses dieux avaient vécu sur la terre ; il n’ignorait pas non plus que les prophètes des Juifs leur avaient annoncé depuis longtemps un Oint du Seigneur, un Rédempteur, un Sauveur, un Roi, dont beaucoup de Juifs attendaient la venue. Il savait aussi que des rois de l’Orient étaient venus auprès du vieil Hérode pour s’enquérir d’un roi nouveau-né qu’ils voulaient adorer, et qu’Hérode, à cette occasion, avait fait massacrer un grand nombre d’enfants. En païen qu’il était, il n’ajoutait pas foi à ces traditions sur un Messie qui devait régner sur les Juifs. Il ne pouvait s’imaginer quel roi ce devait être ; tout au plus aurait-il pu se figurer, avec les Juifs libres-penseurs et les hérodiens, que ce devait être un monarque puissant et victorieux. C’est pourquoi il trouvait ridicule qu’on accusât cet homme, si défait, si malheureux et si misérable, de vouloir se faire passer pour cet Oint du Seigneur et pour ce roi. Cependant, comme les ennemis de Jésus avaient présenté ces prétendus griefs comme un crime de lèse-majesté, il le fit comparaître devant lui pour l’interroger.
Pilate regarda Jésus avec étonnement, et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « Dis-tu cela de toi-même, ou est-ce d’autres qui te l’ont dit de moi ? » Pilate, fâché de ce que Jésus pût le croire assez simple pour faire de lui-même une telle question, reprit avec dédain : « Est-ce que je suis Juif, moi ? Ta nation et les pontifes t’ont livré à moi. Qu’as-tu fait ? » Jésus répondit d’un ton solennel : « Mon royaume n’est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, j’aurais des serviteurs qui combattraient pour m’empêcher de tomber aux mains des Juifs ; mais, je le dis en vérité, mon royaume n’est point d’ici-bas ». Ces graves paroles de Jésus firent quelque impression sur Pilate, qui repartit tout pensif : « Tu es donc roi ? » Jésus répondit : « Tu le dis, je suis roi. Si je suis né et si je suis venu dans le monde, c’est pour rendre témoignage à la vérité ; quiconque est de la vérité, écoute ma voix ». Pilate, se levant, ajouta : « Qu’est-ce que la vérité ? » Puis, ayant dit ces mots, il s’en alla de nouveau vers les Juifs sur la terrasse. Il ne pouvait pas comprendre Jésus ; mais il savait maintenant que ce n’était pas un roi qui voulût nuire à l’empereur, puisqu’il ne prétendait pas à un royaume de ce monde : or l’empereur ne se souciait guère d’un royaume de l’autre monde. C’est pourquoi il cria aux princes des prêtres du haut de la terrasse : « Je ne trouve en lui aucune cause de mort ». Les ennemis de Jésus furent exaspérés. Ils recommencèrent à vomir contre lui un torrent d’accusations ; mais le Seigneur gardait le silence, et priait pour ces pauvres hommes. Alors Pilate se tournant vers lui : « Tu ne réponds rien, lui dit-il ? Vois de combien de choses ils t’accusent » ; mais Jésus ne répondit pas davantage. Pilate, fort étonné, reprit : « Je vois bien qu’ils te calomnient ». Mais les accusateurs insistaient, en disant : « Comment ! vous ne trouvez en lui aucune cause de mort ? Cependant il soulève le peuple et il enseigne par toute la Judée, en commençant par la Galilée jusqu’ici ». Pilate, entendant nommer la Galilée, réfléchit un instant, puis il leur demanda : « Cet homme est-il Galiléen et sujet d’Hérode ? Les accusateurs répondirent : « Oui ; ses parents ont demeuré à Nazareth, et son domicile actuel est Capharnaüm. Alors Pilate leur dit : « Puisqu’il est de la juridiction d’Hérode, conduisez-le lui pour qu’il le juge ; car il est ici pour la fête ». Puis il fit remettre Jésus aux mains de ses ennemis, et chargea un de ses officiers de faire savoir à Hérode qu’on lui amenait, pour être jugé, le Galiléen Jésus de Nazareth, son sujet. Pilate se trouvait mal à l’aise dans cette affaire, et il était content de pouvoir ainsi s’en débarrasser. Du reste, il avait aussi un but politique : comme il était brouillé avec Hérode, il voulait lui faire une politesse en lui envoyant Jésus, que le tétrarque était depuis longtemps désireux de connaître.
Les ennemis de Jésus, furieux de se voir ainsi renvoyés par Pilate à la face de tout le peuple, déchargèrent sur le Seigneur toute leur colère. Ils l’enchaînèrent de la façon la plus barbare et l’accablèrent de coups : ils le traînèrent précipitamment à travers la foule qui encombrait le forum jusqu’au palais d’Hérode, situé non loin de là. Des soldats romains accompagnaient le cortège.
Claudia Procle, la femme de Pilate, lui avait fait dire par un domestique qu’elle désirait vivement lui parler, et, au moment où Jésus fut conduit à Hérode, elle se tenait secrètement sur une galerie élevée, d’où elle regardait, pleine de tristesse et d’angoisse, le cortège défilant sur le forum.