CHAPITRE XV

Désespoir de Judas

Le traître Judas, qui était resté dans les environs, put entendre une partie des propos qui circulaient parmi la foule, à la suite du cortège : « On le conduit à Pilate, disait-on ; le grand sanhédrin l’a condamné à mort, il doit être crucifié ; les souffrances qu’on lui a fait subir suffiraient pour lui ôter la vie ; il a la patience d’un saint ; il ne dit rien, si ce n’est qu’il est le Messie et qu’il sera assis à la droite de Dieu ; c’est pour cela qu’on le crucifiera ; s’il n’avait pas dit cela, on n’aurait pas pu le condamner à mort. Le misérable qui l’a vendu était son disciple, et avait mangé l’agneau pascal avec lui, peu d’instants avant de le trahir ; je ne voudrais pas avoir trempé dans cette infamie ; quel que puisse être ce Galiléen, au moins n’a-t-il pas livré son ami à la mort pour de l’argent : vraiment ce misérable mériterait aussi la potence ! » Alors l’angoisse, le repentir et le désespoir assaillirent l’âme de Judas. Il se mit à courir, poussé par le démon. Le faisceau des trente pièces d’argent, attaché à sa ceinture, était pour lui comme un éperon de l’enfer ; il le prit à la main pour ne pas l’entendre résonner à ses côtés. Il courait à pas précipités, non pas après le cortège, pour se jeter aux pieds de son doux et miséricordieux Maître, afin d’implorer son pardon, de confesser sa faute devant Dieu, et de mourir avec son Seigneur ; c’était seulement au Temple qu’il se rendait, pour se défaire du prix de sa trahison et désavouer son crime devant les hommes. Il entra comme un insensé dans le Temple où beaucoup de princes des prêtres, et des anciens s’étaient rendus après la condamnation de Jésus. Ils se regardèrent avec étonnement ; puis, avec un sourire de mépris, ils fixèrent des regards hautains sur Judas, qui paraissait devant eux tout défiguré, déchiré de remords et de désespoir. Il arracha de sa ceinture le faisceau des trente pièces d’argent, et le leur présentant de la main droite, il leur dit avec une angoisse visible : « Reprenez votre argent, avec lequel vous m’avez entraîné à vous livrer le juste ; reprenez votre argent, et délivrez Jésus ; je romps notre pacte ; j’ai péché en livrant le sang innocent. » Les prêtres le traitèrent avec le dernier mépris ; ils retirèrent leurs mains de l’argent qu’il leur tendait, comme s’ils eussent craint de se souiller en touchant le prix de sa trahison, et lui dirent : « Que nous importe ? Si tu crois avoir vendu le sang innocent, cela te regarde ; pour nous, nous savons ce que nous avons acheté, et nous trouvons qu’il mérite la mort. Tu as ton argent ; nous n’en voulons pas, etc. » Ils lui parlèrent du ton qu’on prend lorsqu’on a des affaires et qu’on veut se débarrasser d’un importun, et ils lui tournèrent le dos. Ce mépris mit Judas hors de lui même de rage et de désespoir ; ses cheveux se dressèrent sur sa tête ; il déchira à deux mains le faisceau des trente pièces d’argent, les jeta sur le pavé du Temple, et s’enfuit hors de la ville.

Je le vis de nouveau courir comme un forcené dans la vallée d’Hinnom. Satan, sous une forme épouvantable, se tenait à ses côtés, et lui soufflait à l’oreille, pour le plonger dans le désespoir, toutes les malédictions des prophètes sur cette vallée, où les Juifs avaient autrefois immolé leurs enfants aux idoles. Il lui semblait que c’était contre lui qu’étaient prononcées toutes ces imprécations, par exemple : « Ils sortiront et verront les cadavres de ceux qui ont péché contre moi, dont le ver ne mourra point, dont le feu ne s’éteindra pas. » Puis ce cri retentissait à son oreille : « Caïn, où est Abel, ton frère ? Son sang crie vers moi. Tu es maintenant maudit sur la terre, errant et fugitif ».

Arrivé au torrent de Cédron, lorsqu’il aperçut le mont des Oliviers, il frémit et détourna la tête ; il croyait entendre encore la voix de son maître, lui disant : « Mon ami, dans quel dessein es-tu venu ici ? Judas, quoi ! c’est par un baiser que tu trahis le Fils de l’homme ! » Alors la terreur envahit son âme ; sa raison commença à s’égarer, et l’ennemi lui dit à l’oreille : « C’est ici que David a passé le Cédron, en fuyant devant son fils ; Absalon mourut pendu à un arbre. C’est de toi qu’il a été écrit au livre des Psaumes : « Ils ont rendu le mal pour le bien. Il sera jugé sans miséricorde ; Satan sera à sa droite, et tous le condamneront ; ses jours seront abrégés. Qu’un autre reçoive son épiscopat. Le Seigneur se souviendra de la méchanceté de ses pères et des péchés de sa mère, parce qu’il a poursuivi le pauvre sans pitié et qu’il a fait mourir l’affligé. Il a aimé la malédiction, et il en sera chargé ; il s’est revêtu de la malédiction comme d’un vêtement ; elle a pénétré comme de l’eau dans ses entrailles, et comme de l’huile dans ses os ; elle est autour de lui comme une ceinture dont il sera ceint à jamais Ps. CVIII. . » Déchiré de remords, Judas, à ce moment, arrivait à un endroit marécageux, plein de décombres et d’immondices, au sud-ouest de Jérusalem et au pied de la montagne du Scandale. Là personne ne pouvait le voir. Un bruit confus arrivait de temps en temps de la ville jusqu’à lui, et Satan lui disait : « Maintenant on le conduit à la mort ; tu l’as vendu : te rappelles-tu ce qu’il y a dans la loi ? Celui qui a vendu la vie d’un de ses frères, d’un des enfants d’Israël, et qui en a reçu le prix, doit mourir de mort. Finis-en, misérable, finis-en ! » Alors Judas, désespéré, prit sa ceinture, et se pendit à un arbre qui croissait là dans un enfoncement ; il creva par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se répandirent sur la terre.