CHAPITRE XIV

Jugement du matin.

Dès l’aube du jour, Caïphe, Anne, les anciens et les scribes se rassemblèrent de nouveau pour tenir une séance régulière ; car la loi ne permettait pas qu’on prononçât un jugement pendant la nuit, et leur dernière séance ne pouvait être regardée que comme une première audition de témoins, nécessitée par l’approche de la fête. La plupart des membres du conseil avaient passé le reste de la nuit dans la maison de Caïphe, couchés sur des lits de repos. Plusieurs, comme Nicodème et Joseph d’Arimathie, arrivèrent au point du jour. L’assemblée fut nombreuse, et l’on se mit à l’œuvre avec beaucoup de précipitation. La majorité du conseil voulait condamner Jésus à mort. Nicodème, Joseph d’Arimathie et quelques autres s’y opposèrent, demandant qu’on différât le jugement jusqu’après la Pâque, afin d’éviter des troubles ; ils déclarèrent, du reste, que les témoins s’étant contredits, on ne pouvait baser un jugement sur les accusations portées devant le tribunal. Les princes des prêtres et la majorité du conseil, pleins de dépit de cette opposition, leur firent clairement entendre que si ce jugement ne leur plaisait pas, c’était parce qu’ils étaient eux-mêmes favorables à la doctrine du Galiléen, et qu’ils sentaient que sa condamnation les atteignait eux-mêmes. Puis ils exclurent d’entre eux tous ceux qui étaient favorables à Jésus ; ceux-ci, de leur côté, déclinèrent toute responsabilité relativement à ce qui pourrait être décidé, et quittant la salle ils se retirèrent dans le Temple. Depuis lors, ils ne rentrèrent jamais dans le conseil. Cependant Caïphe ordonna d’amener Jésus devant le tribunal, en ajoutant qu’aussitôt après on le conduirait à Pilate. Les archers se précipitèrent bruyamment dans le cachot, accablèrent Jésus d’injures, délièrent ses mains, lui arrachèrent le manteau tout déchiré qu’il portait, et le forcèrent à revêtir sa tunique couverte de boue ; puis ils lui attachèrent des cordes par le milieu du corps et le poussèrent hors de la prison, avec une horrible brutalité. Ils le firent passer à travers les rangs des soldats déjà rassemblés devant la maison, comme une victime qu’on mène au sacrifice. Lorsque ceux-ci le virent ainsi épuisé, défiguré, tout sali et seulement revêtu de sa tunique, le dégoût redoubla encore leur fureur ; car la pitié n’avait point de prise sur ces Juifs au cœur de pierre.

En voyant paraître Jésus devant lui dans un état si pitoyable, Caïphe jeta sur lui un regard plein de haine et de mépris, et lui dit : « Si tu es le Christ, dis-le-nous ? » Jésus leva la tête et dit avec une sérénité sainte et une gravité solennelle : « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas. Et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas, ni ne me laisserez aller.

Mais désormais le Fils de l’homme sera assis à droite de la puissance de Dieu. » Alors ils se regardèrent entre eux et dirent d’un air dédaigneux : « Tu es donc le Fils de Dieu ? » Et Jésus répondit avec la voix de la vérité éternelle : « Vous le dites, je le suis. » Ils reprirent alors : « Qu’avons-nous besoin d’autre témoignage ? Nous l’avons entendu nous-mêmes de sa propre bouche. »

En même temps, ils prodiguèrent toutes les injures possibles à Jésus, ce vagabond, ce misérable, ce mendiant de basse extraction qui prétendait être leur Messie et s’asseoir à la droite de Dieu. Ils ordonnèrent aux archers de le lier de nouveau et de lui mettre une chaîne autour du cou, ainsi qu’on le faisait aux condamnés à mort, afin de le conduire à Pilate. Ils avaient déjà envoyé à celui-ci un messager pour le prier de se tenir prêt à juger un criminel ; car on devait se hâter à cause de la fête. Ils murmuraient entre eux de la nécessité d’avoir recours au gouverneur romain ; car dans les affaires qui ne concernaient pas exclusivement la religion et la police du Temple, il ne leur était pas permis de condamner à mort ; et comme ils voulaient accuser Jésus d’être un ennemi de l’empereur, afin de le faire condamner avec plus d’apparence de justice, le jugement ressortait tout spécialement du gouverneur romain. Des soldats étaient déjà postés devant la maison et dans le vestibule ; beaucoup de populace avec d’autres ennemis de Jésus s’était aussi rassemblée. Les princes des prêtres et les membres du conseil marchaient en avant ; puis venait le Sauveur, entouré d’archers et de soldats ; la populace fermait la marche. C’est dans cet ordre qu’ils descendirent de Sion dans la partie inférieure de la ville, et se dirigèrent vers le palais de Pilate. Plusieurs prêtres qui avaient assisté à la séance se rendirent au Temple pour y accomplir les préparatifs de la fête.