CHAPITRE XIII
Jésus dans la prison.
Jésus était emprisonné dans un petit cachot voûté, situé sous le tribunal de Caïphe. Une partie de ce cachot subsiste encore. Deux des quatre archers restèrent auprès de lui ; mais ils furent bientôt relevés par d’autres. On n’avait pas encore rendu au Seigneur ses habits ; il était seulement couvert de son manteau de dérision, et on avait de nouveau lié ses mains avec des chaînes.
Dès qu’il fut entré dans sa prison, le Seigneur pria son Père céleste d’accepter tous les mauvais traitements qu’il avait eu à souffrir et ceux qu’il devait subir encore, comme un sacrifice expiatoire pour ses bourreaux et pour tous ceux qui, livrés aux mêmes souffrances, pécheraient par impatience ou par colère.
Les bourreaux ne lui laissèrent pas même ici un instant de repos. Ils l’attachèrent à un pilier au milieu du cachot, de telle manière, qu’il ne pouvait s’appuyer, et qu’il était obligé de se tenir debout sur ses pieds fatigués, gonflés et meurtris. Ils ne cessèrent de l’accabler d’insultes et de mauvais traitements ; et quand les deux archers qui le surveillaient se sentaient fatigués, ils se faisaient relever par deux autres, qui imaginaient de nouvelles tortures.
Il m’est impossible de décrire toutes les méchancetés que ces misérables firent subir au Saint des saints : je suis trop malade, et je me mourais de compassion. Quelle honte pour nous que, par mollesse ou par dégoût, nous nous refusions à raconter ou à entendre le récit des innombrables souffrances que l’Agneau sans tache, notre Rédempteur, a dû supporter pour notre salut, et qu’il a endurées avec tant de patience ! Nous sommes saisis d’une horreur semblable à celle du meurtrier qui devait poser la main sur les blessures de sa victime. Jésus supportait tout, sans ouvrir la bouche ; et c’étaient les hommes, les pécheurs qui sévissaient contre leur frère, contre leur Rédempteur, contre leur Dieu. Hélas ! je suis aussi moi-même une pauvre pécheresse, et c’est à cause de moi aussi qu’il a dû tant souffrir. Au jour du jugement, où tout ce qui est caché sera dévoilé, nous verrons tous quelle part nous avons eue au supplice du Fils de Dieu, alors qu’il s’était fait le Fils de l’homme dans le temps, par ces péchés que nous ne cessons de commettre, et qui sont en quelque sorte un consentement et une participation aux mauvais traitements que ces monstres lui ont fait subir. Ah ! si nous étions pénétrés de cette pensée, nous prononcerions avec plus de ferveur ces paroles qui se retrouvent souvent dans les actes de contrition : « Seigneur, faites-moi mourir plutôt que de permettre que je vous offense encore par le péché ».
Jésus, dans sa prison, priait sans cesse pour ses bourreaux ; lorsqu’ils se furent lassés de le tourmenter, je le vis appuyé contre le pilier et entouré de lumière. Le jour commençait à poindre, le jour de sa passion expiatoire et de notre rédemption ; et pénétrant par le soupirail du cachot, un rayon vint en tremblant tomber sur notre saint Agneau pascal, qui avait pris sur lui tous les péchés du monde. Jésus leva vers le jour naissant ses mains chargées de fers, et adressa à son Père céleste la prière la plus touchante, le remerciant à haute voix d’avoir enfin fait luire ce jour que les patriarches avaient autrefois si ardemment désiré, et après lequel lui-même avait soupiré depuis sa venue sur la terre, ainsi qu’il l’avait dit à ses disciples : « Je dois être baptisé d’un autre baptême, et combien je me sens pressé jusqu’à ce qu’il s’accomplisse ! » Ah ! qu’il était touchant d’entendre ainsi le Seigneur rendre grâces à Dieu pour l’arrivée du jour qui devait consommer le but de sa vie, le salut du genre humain, qui devait ouvrir le ciel, vaincre l’enfer, épancher sur les hommes la source de toute bénédiction et accomplir toute la volonté du Père ! J’ai prié avec lui, mais je ne saurais rendre sa prière ; j’étais malade de compassion, je pleurais sur ses souffrances. Tandis qu’il remerciait pour ces horribles supplices qu’il endurait aussi pour moi, je ne cessais de dire : « Ah ! donnez-moi, donnez-moi vos souffrances ; elles m’appartiennent, car c’est pour mes péchés que vous les supportez. » Lorsqu’il salua ce jour naissant avec des actions de grâces si touchantes, je fus comme anéantie de pitié et d’amour, et je répétai ses paroles comme un enfant. C’était un spectacle si triste, mais en même temps si touchant et si solennel, que de voir Jésus, après les atrocités de cette horrible nuit, appuyé contre le pilier, dans son étroite prison, saluer le premier rayon du grand jour de son sacrifice ! Il semblait que ce rayon vînt à lui comme un juge qui avant de faire mourir un condamné, vient le visiter dans sa prison, pour se réconcilier avec lui. Les soldats, que la fatigue avait endormis, se réveillèrent, et le regardèrent avec stupeur. Ils semblaient effrayés, et ne le troublèrent pas. Le Seigneur resta un peu plus d’une heure dans cette prison.
Pendant que Jésus était dans son cachot, Judas poussé par le démon, après avoir longtemps erré comme un désespéré dans la vallée d’Hinnom, retourna vers le tribunal de Caïphe. Il rôda autour de la maison, ayant encore suspendu à sa ceinture le faisceau des pièces d’argent, prix de sa trahison. Le silence de la nuit y régnait maintenant, et il demanda aux gardes, sans se faire connaître, ce qu’on ferait du Galiléen. « Il a été condamné à mort, dirent-ils, et il sera crucifié. » Il entendit d’autres personnes parler entre elles des horribles souffrances qu’on lui avait fait subir, de la patience qu’il avait montrée et du jugement solennel qui devait avoir lieu au point du jour devant le grand conseil. Pendant que le traître recueillait furtivement ces renseignements, le jour parut et on commença à remuer dans l’intérieur. Alors Judas se retira derrière la maison pour n’être pas reconnu ; car il fuyait les hommes comme Caïn, plongé comme lui dans le désespoir. Mais quel aspect s’offrit à ses regards ! C’était là qu’on venait de travailler à la croix dont les différentes pièces étaient rangées en ordre, et tout auprès les ouvriers étaient endormis. Le ciel semblait tressaillir en jetant une faible lueur sur l’instrument de notre salut. Judas le regarda et s’enfuit, saisi d’épouvante : il avait vu le gibet auquel il avait livré son maître. Il alla se cacher aux environs, attendant la conclusion du jugement.