CHAPITRE XII

Marie dans la maison de Caïphe.

La sainte Vierge savait et voyait par intuition tout ce qui arrivait à Jésus. Une union spirituelle la faisait participer à ses souffrances ; et, comme lui, elle priait continuellement pour ses bourreaux. Mais son cœur maternel criait aussi vers Dieu ; elle le suppliait de ne pas permettre ces crimes, de détourner de son adorable Fils de si horribles souffrances, et elle désirait ardemment être auprès du Seigneur au milieu des cruels traitements qu’il subissait. Lorsque Jean avait quitté le tribunal au moment où on avait crié : « Il mérite la mort ! », il était venu trouver Marie dans la maison de Lazare, et avait confirmé par son récit la réalité des terribles souffrances qu’en esprit elle avait vu subir à Jésus. Elle demanda alors, ainsi que Madeleine et plusieurs autres saintes femmes, à être menée auprès de son fils souffrant. Jean, qui n’avait quitté son divin maître que pour consoler celle qu’il aimait le plus au monde après lui, les y conduisit. Les rues qu’elles traversaient étaient éclairées par la lune, et pleines de gens qui retournaient chez eux. Les saintes femmes avaient la tête voilée, mais leurs sanglots attirèrent l’attention des ennemis de Jésus qui passaient devant elles : et des propos injurieux contre le Seigneur, et prononcés assez haut pour qu’elles pussent les entendre, vinrent augmenter leur douleur.

La mère de Jésus, continuellement occupée en esprit de tous les supplices qu’elle voyait subir à son fils, mais qui conservait tout dans son cœur, et qui souffrait comme lui en silence, tomba plusieurs fois en défaillance entre les bras de ses compagnes. Comme elle se trouvait ainsi évanouie dans les mains des saintes femmes, sous une arcade de la ville intérieure, quelques gens bien intentionnés qui revenaient de chez Caïphe en se lamentant, s’approchèrent d’elle, et l’ayant reconnue, la saluèrent avec compassion : « Ô malheureuse mère ! ô déplorable mère ! ô douloureuse mère du Saint d’Israël ! » Alors Marie revint à elle, les remercia affectueusement, et continua son triste chemin.

Les joues de la sainte Vierge sont pâles et amaigries, ses yeux rouges de larmes ; il y a dans toute sa personne une simplicité, une modestie, une candeur admirables qui ne peuvent s’exprimer. Depuis hier au soir elle a erré, pleine de terreur et d’angoisse, à travers la vallée de Josaphat et les rues de Jérusalem ; ses vêtements néanmoins sont propres et sans désordre : il n’y a pas un pli qui ne respire la sainteté. Tout en elle est grave, pur et innocent. Son regard est plein de dignité, et, quand elle tourne un peu la tête, les plis de son voile changent à peine. Elle a les mouvements doux, et, au milieu même de la douleur la plus navrante, elle conserve son calme et sa sérénité. Sa robe est sans tache, bien qu’humectée de la rosée de la nuit et de larmes abondantes. Elle est admirablement belle ; mais d’une beauté surnaturelle, reflet de pureté, de vérité, de simplicité, de dignité et de sainteté.

Madeleine diffère beaucoup de la sainte Vierge : elle est plus grande et plus forte ; elle a les mouvements vifs, et ses formes se dessinent beaucoup plus. Sa beauté est détruite par les angoisses, le repentir et la douleur profonde qu’elle ressent. Ses immenses souffrances l’ont rendue sinon laide, du moins effrayante à voir. Ses vêtements sont tout mouillés et souillés de boue ; ses longs cheveux pendent déliés sous son voile humide et froissé. Ses souffrances l’ont ravagée ; elles absorbent toutes ses pensées ; on la prendrait presque pour une folle. Il y a ici beaucoup de gens de Magdalum et des environs qui l’ont connue lorsqu’elle vivait dans une dissipation élégante, puis dans un désordre scandaleux. La voyant après une longue retraite reparaître dans un tel état, ils la montrent au doigt avec insulte ; des hommes de la populace de Magdalum lui jettent même de la boue ; mais elle ne s’aperçoit de rien, tant elle est absorbée dans sa douleur.

La mère de Jésus et ses compagnes s’approchèrent de la maison de Caïphe du côté opposé à l’entrée. Là une nouvelle douleur les attendait : elles devaient traverser un endroit élevé où des esclaves, à la lueur des torches, travaillaient à la croix du Seigneur. Les ennemis de Jésus avaient ordonné de préparer l’instrument de son supplice dès qu’on se serait emparé de lui : ils voulaient le conduire de bonne heure à Pilate et le crucifier aussitôt après sa condamnation, qu’ils espéraient voir prononcer sans délai. Les Romains avaient déjà fait préparer les croix des deux larrons. Les ouvriers maudissaient Jésus, pour lequel ils devaient travailler la nuit ; et chaque coup de hache, accompagné de leurs propos injurieux, perçait le cœur de la malheureuse mère, tandis qu’elle priait pour ces hommes aveugles qui préparaient avec des malédictions l’instrument de leur salut et du supplice de son fils.

Marie, accompagnée des saintes femmes et de Jean, fit le tour de la maison, traversa l’avant-cour, et s’arrêta dans un coin, devant la porte de la cour intérieure ; mais son âme était auprès de Jésus, et partageait toutes ses souffrances. Elle désirait vivement qu’on lui ouvrît, car elle sentait que cette porte seule la séparait de son fils, qu’on avait conduit, au second chant du coq, à la prison située sous le tribunal. La porte s’ouvrit, en effet, et Pierre se précipita au dehors, les mains étendues en avant, la tête voilée et éclatant en sanglots. À la lueur de la lune et des torches, il reconnut Jean et la sainte Vierge ; et la vue de la mère de Jésus porta au comble ses remords déjà réveillés par le regard du Sauveur. Ah ! quelle cuisante douleur perça le cœur du malheureux Pierre, lorsque Marie lui adressa ces paroles : « Ô Simon ! que devient Jésus mon fils ? » Il ne put supporter son regard, et se détourna sans répondre, en se tordant les mains ; mais Marie s’approcha de lui, et lui dit douloureusement : « Simon, fils de Jean, tu ne me réponds pas ? » Alors Pierre s’écria d’un ton déchirant : « Ô mère ! ne me parle pas : ton fils souffre indiciblement ! Ne me parle pas ; ils l’ont condamné à mort, et je l’ai honteusement renié trois fois. » Comme Jean s’approchait pour lui parler, Pierre tout hors de lui par la violence de sa douleur, s’enfuit de la cour, et se dirigea en courant vers la caverne du mont des Oliviers, où Jésus, lors de sa prière, avait laissé les traces de ses mains. Je crois que ce fut dans cette même caverne que vint pleurer notre père Adam, lorsqu’il foula la terre, chargé de la malédiction divine.

La sainte Vierge, le cœur percé d’un nouveau trait en voyant son fils renié par le disciple même qui l’avait reconnu le premier pour le Fils du Dieu vivant, tomba près de la porte, sur la pierre où elle se tenait, et où les traces de ses mains ou de ses pieds s’imprimèrent. Cette pierre existe encore ; je l’ai vue, mais j’ai oublié dans quel lieu. Comme la foule se retirait après l’emprisonnement de Jésus, les portes restèrent ouvertes, et quand la sainte Vierge eut repris connaissance, elle demanda à se rapprocher de son fils bien-aimé. Alors Jean la conduisit avec les saintes femmes devant la prison du Seigneur. Ah ! son âme était bien en communication avec Jésus, et Jésus était avec elle ; mais cette tendre mère voulait entendre de ses propres oreilles les soupirs de son fils, et elle les entendit, en effet, ainsi que les insultes de ceux qui l’entouraient. Les saintes femmes cependant ne pouvaient rester là plus longtemps sans attirer l’attention : Madeleine s’abandonnait trop à la violence de sa douleur ; et quoique la sainte Vierge, au plus fort de ses souffrances, inspirât, par son attitude digne et sainte, beaucoup de respect et de vénération, elle eut à entendre ces cruelles paroles : « N’est-ce pas la mère du Galiléen ? Son fils sera certainement crucifié ; mais pas avant la fête, à moins que ce ne soit le plus grand des scélérats ». Elle se retira alors, et suivant l’impulsion de son cœur, elle pénétra dans l’atrium, où se tenait encore un reste de populace : ses compagnes gardaient un morne silence. À cet endroit horrible, où Jésus avait dit qu’il était le Fils de Dieu, et où les fils de Satan avaient crié : « Il mérite la mort », elle tomba encore en défaillance, et Jean et les saintes femmes l’emportèrent, plus semblable à une morte qu’à une vivante. La populace se tut, dans sa stupéfaction : il semblait qu’un esprit céleste eût traversé l’enfer.

Ils devaient de nouveau passer par l’endroit où l’on préparait la croix du Seigneur. Les ouvriers ne pouvaient pas plus en finir avec la croix, que les juges avec la condamnation. Ils étaient souvent obligés d’aller chercher d’autre bois, parce que les différentes pièces n’allaient pas, ou se fendaient, jusqu’à ce qu’elles fussent arrangées comme Dieu le voulait. Il me sembla aussi que, dans ce même but, les anges contrariaient leurs travaux.