CHAPITRE XI
Reniement de Pierre.
Lorsque Jésus eut dit : « Je le suis », lorsque Caïphe déchira ses habits et que le cri : « Il est digne de mort ! » se fit entendre, au milieu du tumulte, Pierre et Jean, qui avaient cruellement souffert de l’affreux spectacle, qu’il leur avait fallu contempler dans le silence et l’inaction, sans même proférer une plainte, n’eurent pas la force de rester là plus longtemps. Jean alla rejoindre la mère de Jésus qui se trouvait avec les saintes femmes dans la demeure de Marthe.
Pierre aimait trop Jésus pour le quitter. Il avait peine à se contenir ; il pleurait amèrement, et s’efforçait en vain de cacher ses larmes. Sentant qu’il se trahirait s’il restait plus longtemps dans la salle du tribunal, il s’était rendu dans l’atrium, auprès du feu où les soldats et toute la lie du peuple allaient et venaient, raillant Jésus et tenant sur son compte les propos les plus infâmes. Pierre demeurait silencieux, mais ce silence même et la tristesse peinte sur son visage le rendaient suspect aux ennemis du Seigneur. La portière s’étant approchée du feu, se mêla effrontément à la conversation, et regardant Pierre, elle lui dit : « Toi aussi tu étais avec Jésus le Galiléen ». Alors Pierre se troubla ; il eut peur, et craignant d’être maltraité par ces gens grossiers, il répondit : « Femme, je ne le connais point ; je ne sais ce que tu veux me dire ». Puis il se leva, et voulant se débarrasser de cette compagnie, il sortit de l’atrium. À cet instant le coq chanta. Comme il passait devant la porte, une autre servante l’aperçut, et dit à ceux qui se trouvaient là : « Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth ». Les assistants dirent à leur tour : « Et toi, n’es-tu pas aussi de ses disciples ? » Alors Pierre, tout bouleversé par la peur, le nia avec serment, en disant : « Je n’en suis point, je ne connais pas cet homme ! » Il passa rapidement par la première cour pour aller dans la cour extérieure, où il apercevait des personnes de sa connaissance qu’il voulait engager à se tenir sur leurs gardes. Il pleurait, les souffrances de Jésus le plongeaient dans une telle anxiété et une si grande tristesse qu’il pensait à peine à son reniement.
Il y avait dans l’avant-cour beaucoup de monde, entre autres des amis de Jésus auxquels on n’avait pas permis d’entrer dans la cour intérieure. Ils étaient grimpés sur les murs pour apprendre quelque chose de ce qui se passait. Pierre y trouva un certain nombre de disciples que l’angoisse avait fait sortir des cavernes du mont Hermon. Ils s’approchèrent de Pierre et l’interrogèrent, les yeux baignés de larmes, mais il craignait tellement de se faire connaître, qu’il se borna à leur conseiller en peu de mots de se retirer, parce qu’ils étaient en danger dans ce lieu. Il les quitta aussitôt, et les autres se pressèrent de sortir de la ville. Ils étaient seize environ, parmi lesquels Barthélemi, Nathanaël, Saturnin, Judas Barnabas, Siméon qui devint évêque de Jérusalem, Zachée et Manahem, l’aveugle-né guéri par Jésus.
Cependant Pierre ne pouvait trouver de repos : son amour pour Jésus le ramena dans la cour intérieure qui entourait la maison. On l’y laissa pénétrer, parce que Nicodème et Joseph d’Arimathie l’y avaient introduit dès le commencement. Cette fois il ne retourna pas dans l’atrium, mais tournant à droite, il se dirigea vers la porte de la salle située derrière le tribunal, et où toute la canaille traînait Jésus en l’accablant d’insultes. Pierre s’approcha timidement. Il s’aperçut bien qu’il éveillait des soupçons et qu’on l’observait ; toutefois son angoisse le poussa jusqu’au milieu de la populace qui encombrait la porte pour regarder les outrages qu’on faisait subir à Jésus. En ce moment on le traînait autour de la salle avec sa couronne de roseaux sur la tête ; il jeta sur Pierre, comme pour l’avertir, un regard pénétrant et qui le perça de douleur. Il ne put néanmoins surmonter sa crainte ; et entendant quelques-uns des assistants demander : « Qu’est-ce que cet homme ? » il retourna dans la cour : il était tellement accablé de compassion, de tristesse et d’angoisse, qu’il pouvait à peine marcher. Mais comme on l’observait, il revint dans l’atrium, s’approcha du feu et y resta assis un moment. Puis quelques personnes qui l’avaient vu dans la cour et avaient remarqué son trouble, vinrent à lui et se mirent à lui parler avec mépris de Jésus et de ses menées. L’une d’elles lui dit : « Certainement tu es de ces gens-là, toi aussi, car tu es Galiléen ; ton langage te fait assez connaître. Comme Pierre cherchait à se défendre, puis à se retirer, un parent de Malchus survint et lui dit : « Ne t’ai-je pas vu dans le jardin avec lui ? c’est toi qui as blessé mon frère à l’oreille ».
Pierre, dans sa perplexité, était comme hors de lui ; il avait le caractère prompt ; il se mit à faire des imprécations et à jurer qu’il ne connaissait pas cet homme ; puis il s’empressa d’aller de l’atrium dans la cour intérieure ; et aussitôt le coq chanta de nouveau. En ce moment on conduisait le Seigneur, à travers la cour, dans la prison située sous le tribunal ; il se retourna et regarda Pierre avec tristesse et compassion. Ce dernier se ressouvint alors de la parole de Jésus : « Avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois ». Et les plus cuisants remords déchirèrent son âme. Succombant à la douleur et à la crainte, il avait oublié la promesse faite sur le mont des Oliviers, de mourir avec son maître plutôt que de le renier, ainsi que le menaçant avertissement qu’elle lui avait attiré ; mais le regard que Jésus jeta sur lui fut un coup de foudre qui lui fit sentir toute l’énormité de sa faute. Il avait offensé son Sauveur, qui l’avait averti avec tant de bonté, et cela au moment où on le condamnait à mort, lui l’innocence même, et où il souffrait en silence les plus cruels outrages. Déchiré de douleur et tout hors de lui, il courut dans la cour extérieure, la tête voilée et pleurant amèrement. Maintenant il ne craignait plus d’être interrogé ; il aurait dit à tout le monde qui il était, et combien il était coupable.
Qui oserait dire qu’au milieu de tant de dangers, de troubles et d’angoisses, dans cette terrible lutte entre l’amour et la crainte, fatigué, épuisé, presque hors de lui par la violence de la douleur que lui causaient les horribles événements de cette lamentable nuit, avec le tempérament prompt de Pierre, il eût été plus fort que lui ? Le Seigneur l’abandonna à ses propres forces, et il fut faible comme le sont tous ceux qui oublient cette parole qu’il nous a léguée : « Veillez et priez, afin de ne pas tomber en tentation ».