CHAPITRE X

Jésus outragé chez Caïphe.

Caïphe quitta la salle du tribunal avec les membres du conseil ; alors tous les misérables qui s’y trouvaient rassemblés se jetèrent en foule sur Jésus, comme un essaim de guêpes en furie. Deux archers le tenaient encore avec des cordes ; les deux autres venaient de sortir pour se faire remplacer. Déjà, pendant l’audition des témoins, les bourreaux et d’autres misérables avaient arraché au Sauveur des mèches entières de ses cheveux et de sa barbe. Des personnes pieuses les avaient recueillies, mais elles se sont perdues depuis. Toute cette tourbe infâme d’ennemis n’avait cessé de lui cracher au visage, de le frapper à coups de poing et de le piquer avec des bâtons pointus et de longues aiguilles. À ce moment, pour comble de folie, ils l’accablèrent de tous les plus noirs outrages. Ils placèrent successivement sur son front plusieurs couronnes faites de paille et d’écorce d’arbre, et les lui enlevant, ils l’injuriaient et le frappaient à la tête, en lui disant : « Voilà le fils de David avec la couronne de son père ! » Ou bien : « Voici celui qui est plus que Salomon ! » Ou encore : « C’est le roi qui fait les noces de son fils ». C’est ainsi qu’ils se moquaient des vérités éternelles qu’il avait annoncées aux hommes sous le voile des paraboles, afin d’opérer leur salut. Ensuite ils se mirent à le frapper à coups de poing et à coups de bâton, et à lui cracher de nouveau à la figure. Enfin, ils tressèrent une couronne de roseaux, placèrent sur sa tête un bonnet semblable aux mitres de nos évêques, et mirent la couronne par-dessus. Ils lui arrachèrent sa robe et le scapulaire qui couvrait sa poitrine, et jetèrent sur ses épaules un vieux manteau en lambeaux, qui par devant lui descendait à peine jusqu’aux genoux. Ils lui attachèrent autour du cou une longue chaîne de fer, terminée par deux grands anneaux armés de pointes qui lui blessaient les genoux à chaque pas, et surtout quand il venait à tomber. Ils lui lièrent encore les mains sur la poitrine, y placèrent un roseau et salirent sa face de leurs infâmes crachats. Ils couvrirent d’immondices de toutes sortes ses cheveux, sa poitrine et la partie supérieure de son manteau dérisoire. Ils lui bandèrent ensuite les yeux avec un lambeau d’étoffe tout dégoûtant, et le frappèrent à coups de poing et de bâton, en lui disant : « Grand prophète, dis-nous qui t’a frappé ? » Jésus ne disait rien ; il soupirait et priait intérieurement pour eux. Après l’avoir ainsi outragé et maltraité, ils le traînèrent par la chaîne jusqu’à la salle située derrière le tribunal. « En avant le roi de paille », criaient-ils en lui donnant des coups de pied et en le frappant de leurs bâtons ; « il faut qu’il montre au conseil comment nous avons su l’honorer ». Un grand nombre de conseillers se trouvaient encore réunis dans la salle avec Caïphe lui-même. Dès que le douloureux cortège fut entré, ce fut un redoublement d’ignobles sarcasmes et de parodies sacrilèges sur les cérémonies les plus saintes. Ils l’avaient déjà couvert de crachats et de boue en lui criant : « Reçois ton onction de roi, ton onction de prophète. » Ils tournèrent alors en ridicule le baptême et l’onction qu’il avait reçue de Madeleine. « Comment, lui dirent-ils, tu veux te présenter devant le grand conseil, aussi sale que te voilà ! Tu veux toujours purifier les autres, et tu n’es pas pur toi-même, mais nous allons bien te laver ». Ils apportèrent alors un bassin plein d’eau infecte, avec un chiffon d’étoffe tout dégoûtant. Ils mouillèrent ce dernier avec beaucoup de salutations et de révérences, et le lui passèrent sur le visage et sur les épaules, le salissant ainsi davantage, au lieu de le laver. Puis ils lui versèrent sur la tête toute l’eau infecte qui se trouvait dans le bassin, en lui adressant ces paroles insultantes : « Voici un parfum précieux, voici de l’eau de nard qui vaut trois cents deniers, voici ton baptême de la piscine de Bethesda ».

Cette dernière raillerie, était, sans qu’ils y songeassent, un trait de ressemblance entre Jésus et l’agneau pascal ; car on lavait d’abord les agneaux de la pâque dans l’étang voisin de la porte des Brebis ; puis, avant de les immoler au Temple, on les aspergeait solennellement avec de l’eau de la piscine de Bethesda. Quant à eux, ils faisaient allusion au malade de trente-huit ans, que Jésus avait guéri près de cette piscine.

Ensuite on traîna le Seigneur autour de la salle devant les membres du conseil, qui l’accablaient d’injures et d’outrages. Je voyais la chambre toute remplie de démons furieux ; c’était comme un chaos plein d’horreur et de ténèbres. Mais, dès que Jésus eut dit qu’il était le Fils de Dieu, je le vis souvent entouré d’une lumière resplendissante. Plusieurs des assistants semblaient en éprouver l’effet dans leur âme, ou du moins sentir avec angoisse que tous ces outrages ne pouvaient ravir au Seigneur son inexprimable majesté. Quant aux aveugles ennemis de Jésus, il semblait que l’auréole qui l’environnait ne servît qu’à redoubler leur fureur. Pour moi, il me parut qu’ils voilaient la face du Seigneur parce que le pontife ne pouvait plus en supporter l’éclat, depuis que Jésus avait dit : « Je suis le Fils du Dieu vivant ».