CHAPITRE IX
Jésus devant Caïphe.
Le tribunal de Caïphe est précédé d’une première cour extérieure, par laquelle on arrive à une autre qui entoure tout le bâtiment. Sur le devant de la maison, se trouve une espèce de vestibule à ciel ouvert, entouré de colonnes formant des galeries couvertes. Au fond, derrière une rangée de colonnes plus hautes, est une salle où sont les sièges des membres du conseil, sur une estrade en fer à cheval où l’on monte par plusieurs marches. Le siège du grand prêtre occupe au milieu la place la plus élevée, l’accusé se tient au centre du demi-cercle, et des deux côtés sont les témoins et les accusateurs. Derrière le tribunal se trouve la chambre des délibérations : elle communique par trois portes à la cour intérieure où l’on aperçoit l’entrée d’une prison souterraine. Il y a là plusieurs cachots : Pierre et Jean restèrent toute une nuit dans l’un d’eux, lorsqu’ils eurent guéri le boiteux du Temple, après la Pentecôte.
Dans l’intérieur et tout autour du bâtiment, on ne voyait que des torches et des lampes ; il faisait clair comme en plein jour. Au milieu du vestibule, on avait allumé un grand feu autour duquel se pressaient des soldats et des témoins de bas étage, gagnés à prix d’argent. Il y avait aussi parmi eux des femmes qui versaient aux soldats une liqueur rouge, et leur faisaient cuire des gâteaux pour de l’argent.
La plupart de ceux qu’on avait convoqués s’étaient déjà rassemblés autour de Caïphe ; les autres arrivèrent successivement. Les accusateurs et les faux témoins remplissaient à peu près le vestibule ; on repoussa rudement un grand nombre de personnes qui cherchaient à y pénétrer. Peu de temps avant l’arrivée de Jésus, Pierre et Jean entrèrent, et ayant rendu les manteaux qu’on leur avait prêtés, ils se placèrent au milieu de la foule, dans un endroit d’où l’on avait vue sur le tribunal. Caïphe était assis sur un siège élevé au milieu de l’estrade, et entouré des soixante-dix membres du grand sanhédrin. Beaucoup de magistrats, d’anciens et de scribes, étaient debout ou assis des deux côtés de l’estrade, et derrière eux se tenaient beaucoup de témoins et de fourbes de toute espèce. Des soldats étaient échelonnés depuis le pied de l’estrade jusqu’à la porte qui s’ouvrait à gauche du vestibule, et par laquelle le cortège devait entrer.
Caïphe était un homme d’une contenance grave ; mais son visage trahissait la véhémence et la cruauté de son caractère. Il était revêtu d’un long manteau d’un rouge sombre, orné de fleurs et de franges d’or, et attaché sur les épaules et par devant avec des agrafes d’un métal brillant. Il était coiffé d’un bonnet semblable à une mitre ; des deux côtés il y avait des ouvertures d’où pendaient des bandelettes. L’impatience et la fureur de Caïphe s’accrurent tellement, qu’il descendit de son siège, courut dans le vestibule revêtu de ses habits pontificaux, et demanda avec colère si Jésus n’arrivait pas. Comme le cortège approchait, il retourna à sa place.
Jésus fut introduit dans le vestibule au milieu des coups, des cris et des insultes de la populace restée dehors. À son entrée, ses ennemis ne manifestèrent leur haine que par de sourds murmures. En passant devant Pierre et Jean, le Sauveur jeta un regard sur eux, mais sans tourner la tête, de peur de les trahir. Dès qu’il parut devant le conseil, Caïphe lui cria : « Te voilà, ennemi de Dieu, qui troubles pour nous cette sainte nuit ! » Alors on ôta du sceptre dérisoire de Jésus la calebasse qui contenait l’acte d’accusation d’Anne. Après la lecture de cette pièce, Caïphe se répandit en injures et en invectives contre Jésus, tandis que les archers le poussaient et le piquaient avec des bâtons armés de pointes de fer, en criant : « Réponds donc, ouvre la bouche, ne sais-tu plus parler ? » Caïphe, avec plus d’acharnement qu’Anne n’en avait montré, accabla Jésus de questions captieuses ; mais le Seigneur demeurait patient et silencieux, sans même le regarder. Les archers, pour le forcer à répondre, lui donnèrent des coups sur les mains et le piquèrent dans le dos et les flancs avec leurs bâtons de fer. Un des plus méchants lui appliqua fortement le pouce contre les dents, en lui disant : « Tiens, mords ! »
On passa ensuite à l’audition des témoins. Tantôt la populace excitée à prix d’argent poussait des clameurs confuses, tantôt les pharisiens et les sadducéens les plus acharnés contre Jésus venaient déposer contre lui. On répétait tous les griefs auxquels il avait mille fois répondu : qu’il opérait des guérisons et chassait les démons par le prince des démons, qu’il violait le sabbat et n’observait pas les jeûnes, que ses disciples mangeaient sans s’être lavé les mains, qu’il soulevait le peuple et annonçait la ruine de Jérusalem, qu’il appelait les pharisiens race de vipères et adultères, qu’il hantait les publicains, les pécheurs, les païens et les femmes de mauvaise vie ; qu’il courait le pays avec une suite nombreuse et se faisait appeler roi, prophète, fils de Dieu ; qu’il parlait toujours de son royaume, qu’il contestait la légalité du divorce, qu’il se nommait le pain de la vie, disant que celui qui ne mangerait pas sa chair et ne boirait pas son sang n’aurait pas la vie en lui.
Ils osaient ainsi travestir et dénaturer ses enseignements et ses paraboles pour en faire autant de chefsd’accusation contre lui ; mais leurs témoignages ne s’accordaient pas, et ils s’embarrassaient eux-mêmes dans leurs discours. L’un disait : « Il se donne pour roi » ; l’autre répondait : « Non, il se laisse seulement appeler roi ; mais quand on a voulu le proclamer tel, il a pris la fuite ». Celui-ci : « Il prétend être le fils de Dieu. — Non pas, reprenait celui-là : il se nomme le fils parce qu’il fait la volonté du Père ». Plusieurs racontaient qu’il les avait guéris, mais qu’ils étaient redevenus malades, et que ses guérisons n’étaient que de la sorcellerie. Les pharisiens de Séphoris, avec lesquels il avait disputé sur le divorce, l’accusaient de fausse doctrine ; et le jeune homme de Nazareth qu’il n’avait pas voulu admettre au nombre de ses disciples, avait la bassesse de témoigner aussi contre lui. On l’accusait encore d’avoir absous dans le Temple la femme adultère, et incriminé les pharisiens.
Cependant on ne pouvait présenter aucune inculpation légalement établie. Les nombreux témoins insultaient Jésus plutôt qu’ils ne déposaient contre lui ; puis ils se disputaient entre eux. De leur côté, Caïphe et plusieurs membres du conseil continuaient à injurier le Seigneur. « Quel roi es-tu ? Montre-nous ta puissance ! Appelle les légions d’anges dont tu as parlé au jardin des Oliviers ! Qu’as-tu fait de l’argent des veuves et des sots qui t’avaient confié leurs biens ? Tu as dilapidé des sommes énormes. Parle, réponds. Tu es muet maintenant que tu as à parler à ton juge ! Tu aurais mieux fait de te taire devant la populace et les troupeaux de femmes qui te suivaient. Là tu ne parlais que trop ».
Pendant tout ce temps, les sergents et les archers ne cessaient de pousser et de frapper Jésus pour le forcer de répondre. Ce ne fut que par une assistance d’en haut qu’il put supporter tout cela, afin de prendre sur lui les péchés du monde. Quelques infâmes disaient qu’il était bâtard ; mais d’autres les contredisaient : « Cela du moins est faux, disaient-ils ; car sa mère était une vierge pieuse qui fut élevée au Temple, et qui donna sa main à un homme craignant Dieu : nous avons même assisté à leurs fiançailles ».
On reprocha à Jésus et à ses disciples de ne point sacrifier au Temple. En effet, je n’ai jamais vu le Seigneur ni ses disciples, depuis que ceux-ci le suivaient, amener au Temple d’autres victimes que l’Agneau pascal ; Joseph et Anne cependant offraient souvent des sacrifices pour Jésus. Du reste, cette accusation était sans fondement ; car les Esséniens n’offraient pas de sacrifice, et on ne leur en faisait pas un crime. L’accusation de sorcellerie fut plusieurs fois reproduite, et Caïphe lui-même assura à diverses reprises que les contradictions des témoins étaient causées par ses enchantements.
Quelques-uns dirent ensuite que, contrairement à la loi, il avait mangé la pâque la veille, et que déjà l’année précédente il avait violé les usages. Mais, cette fois encore, les témoins s’étaient embrouillés, et à tel point que Caïphe et tout le conseil en devinrent confus. Ils voyaient avec dépit qu’ils ne pouvaient parvenir à trouver aucune accusation solide. Nicodème et Joseph d’Arimathie furent sommés de s’expliquer touchant la cène que Jésus avait célébrée dans une salle appartenant à ce dernier. Ils prouvèrent par d’anciens écrits qu’un usage traditionnel autorisait les Galiléens à manger la pâque un jour avant les autres Juifs. Pour tout le reste, la cérémonie avait été conforme à la loi : des gens du Temple y avaient même assisté. Cette explication embarrassa les témoins, et les ennemis de Jésus laissèrent surtout percer leur dépit lorsque Nicodème fit apporter les écritures prouvant le droit des Galiléens. Entre autres raisons, cette permission leur avait été donnée parce que sans cela l’affluence au Temple n’eût pas permis de terminer les cérémonies à l’heure fixée par la loi. Quoique les Galiléens n’eussent pas toujours usé de ce droit, il demeura néanmoins parfaitement établi par les textes que cita Nicodème. L’irritation des pharisiens contre celui-ci s’accrut encore, lorsqu’il représenta en terminant, combien le conseil devait être péniblement affecté par les contradictions choquantes des témoins, dans une affaire entreprise avec tant de précipitation, sous l’influence de préventions visibles, la nuit d’avant la plus solennelle des fêtes. Ils lancèrent à Nicodème des regards pleins de colère, et continuèrent l’audition des témoins avec un redoublement de précipitation et d’effronterie.
Il vint enfin deux faux témoins qui dirent : « Celui-ci a dit : « Je détruirai ce temple de Dieu fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme » ; mais leurs témoignages ne s’accordaient pas davantage. L’un disait que Jésus voulait bâtir un nouveau temple, et qu’il avait mangé une nouvelle pâque dans un autre édifice, parce qu’il voulait démolir l’ancien temple. L’autre disait, au contraire, que cet édifice, étant fait de main d’homme, ce ne pouvait être celui dont il avait voulu parler.
L’exaspération de Caïphe fut alors à son comble ; car les contradictions des témoins et l’ineffable patience du Seigneur au milieu de tant de souffrances, commençaient à faire une profonde impression sur beaucoup d’assistants. Quelquefois les témoins étaient presque hués. Plusieurs, frappés du silence de Jésus, se sentaient troublés dans leur conscience, et dix soldats furent tellement émus, qu’ils se retirèrent, prétextant une indisposition. Comme ils passaient devant Pierre et Jean, ils leur dirent : « Le silence et la patience de Jésus le Galiléen au milieu de toutes ces infamies nous déchirent le cœur ; il semble que la terre va s’entr’ouvrir pour nous dévorer tous. Mais dites-nous, où devons-nous aller ? » Les deux apôtres qui ne se fiaient pas à eux, ou qui craignaient d’être reconnus comme disciples de Jésus par ceux qui les entouraient, se contentèrent de leur répondre avec un regard plein de tristesse : « Si la vérité vous appelle, laissez-vous conduire par elle ; ne vous inquiétez pas du reste ». Alors ces hommes quittèrent le vestibule et sortirent de la ville. Ils rencontrèrent quelques disciples de Jésus qui les envoyèrent de l’autre côté de la montagne de Sion, dans les cavernes situées au sud de Jérusalem.
Caïphe, poussé à bout par la dispute des deux derniers témoins et par l’affront qu’ils avaient reçu, se leva de son siège, descendit quelques degrés, et dit à Jésus : « Tu ne réponds rien à ce que ceux-ci déposent contre toi ? » Il était surtout irrité de ce que Jésus ne le regardait pas. Alors les archers, le saisissant par les cheveux, lui retirèrent la tête en arrière et lui donnèrent des coups de poing sous le menton ; mais il ne releva pas les yeux. Caïphe, élevant les mains avec véhémence, lui dit d’un ton courroucé : « Je t’adjure par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils du Dieu béni ? » Il se fit dans toute la foule un profond silence, et Jésus, fortifié par Dieu, avec une voix pleine de majesté qui les ébranla tous, avec la voix du Verbe éternel, répondit : « Je le suis, tu l’as dit ! et, je vous le déclare, vous verrez un jour le Fils de l’homme assis à la droite de la majesté de Dieu, et venant sur les nuées du ciel ». Pendant que Jésus prononçait ces paroles, il me parut resplendissant ; le ciel s’ouvrit au-dessus de sa tête, et je vis, sous une forme inexprimable, Dieu le Père tout-puissant, et les anges et les justes qui semblaient prier pour Jésus ; et j’entendis le Verbe qui disait : Si je pouvais souffrir, je souffrirais volontiers ; mais parce que je suis miséricordieux, j’ai voulu m’incarner afin que le Fils de l’homme souffrît, car je suis juste ; et voici qu’il porte sur lui les péchés de tous ceux-ci, et les péchés du monde entier.
Au-dessous de Caïphe, je vis l’enfer s’entr’ouvrir ; c’était comme une sphère d’un feu sombre, remplie de figures épouvantables. Je vis le grand prêtre lui-même pénétré de la fureur de l’enfer, et toute la maison me parut fourmiller de démons qui sortaient de terre. Lorsque le Seigneur déclara solennellement qu’il était le Christ, le Fils de Dieu, l’enfer sembla trembler sous lui, puis tout à coup il se mit à vomir toute sa rage sur cette maison. Toutes ces choses me sont montrées en images et sous des formes sensibles ; ce langage est pour moi plus vrai, plus bref et plus clair que tous les raisonnements : les hommes ne sont-ils pas aussi des formes sensibles, et non des idées abstraites ?
Je vis des spectres horribles entrer dans la plupart des assistants, ou se placer sur leurs têtes et sur leurs épaules. Je vis aussi de hideuses figures sortir des tombeaux de l’autre côté de Sion : c’était, je crois, de mauvais esprits. J’en vis beaucoup d’autres autour du Temple ; plusieurs semblaient traîner des chaînes comme des captifs. Je ne sais si c’étaient aussi des démons, ou bien des âmes qui allaient aux limbes, dont le Sauveur leur aurait ouvert l’entrée par sa condamnation à mort. Ces sortes de choses ne sauraient s’exprimer ; on ne voudrait pas scandaliser ceux qui les ignorent, mais on les sent quand on les voit, et les cheveux se dressent sur la tête. Je crois que Jean vit aussi ce spectacle ; car je l’entendis en parler plus tard. Du reste, tous ceux qui n’étaient pas entièrement réprouvés ressentirent avec une frayeur mortelle tout ce qu’il y eut d’épouvantable en cet instant ; mais les méchants redoublèrent de haine et de rage.
Inspiré par l’enfer, Caïphe prit le bord de son manteau, le fendit avec son couteau et le déchira bruyamment, en s’écriant à haute voix : « Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème : que vous en semble ? » Alors tous les assistants se levèrent et s’écrièrent d’une voix terrible : « Il mérite la mort ! »
Pendant ces cris, l’enfer déchaîna toute sa rage dans la maison. Les ennemis de Jésus étaient comme enivrés par Satan ; il en était de même de tous leurs partisans et de leurs serviteurs. On eût dit les ténèbres proclamant leur triomphe sur la lumière. Tous les assistants chez lesquels restait une lueur de bien furent tellement saisis d’horreur, que plusieurs se voilèrent la tête et s’enfuirent. Les témoins les plus marquants, n’ayant plus rien à faire, quittèrent la cour l’âme troublée de remords. Les autres se rassemblèrent autour du feu dans le vestibule, où ils mangèrent et burent, et où on leur distribua de l’argent. Le grand prêtre dit aux archers : « Je vous livre ce roi ; rendez au blasphémateur les honneurs qui lui sont dus ». Après quoi il se retira avec ses conseillers dans la salle située derrière le tribunal.
Dans sa profonde affliction, Jean pensait à la pauvre mère de Jésus. Craignant que la terrible nouvelle ne lui fût portée par une bouche ennemie, il jeta encore un regard sur le Seigneur comme pour lui dire : Maître, vous savez pourquoi je m’en vais ; et il se rendit en toute hâte auprès de la sainte Vierge, comme s’il eût été envoyé par Jésus lui-même. Pierre était hors de lui d’effroi et de douleur. Ressentant plus vivement, à cause de sa fatigue, l’âpre fraîcheur de la nuit, il dissimula son angoisse du mieux qu’il put, et s’approcha du foyer auprès duquel se chauffait beaucoup de canaille. Il savait à peine ce qu’il faisait ; mais il ne pouvait pas s’éloigner de son maître Pierre oublia que la fuite des occasions est la condition nécessaire de l'innocence et du salut. .