CHAPITRE VIII
Jésus devant Anne.
Vers minuit, Jésus fut introduit dans le palais d’Anne. Au fond de la salle où on le fit entrer, Anne était assis sur une haute estrade, assisté de vingt-huit conseillers. Un escalier à plusieurs paliers conduisait à cette salle, qui communiquait par une porte de derrière avec l’intérieur du palais.
Jésus, encore entouré d’une partie des soldats qui l’avaient arrêté, fut traîné par les archers jusqu’au haut de l’estrade. Le reste de la salle était rempli de soldats, de gens de la populace, de domestiques d’Anne, d’ennemis de Jésus et de faux témoins, qui se rendirent plus tard chez Caïphe.
Anne attendait l’arrivée du Sauveur avec impatience. Il était plein de ruse, et une joie maligne et dédaigneuse perçait sur sa figure. Il présidait à un tribunal chargé de veiller à la pureté de la doctrine et de traduire les coupables devant le grand prêtre. Jésus parut devant Anne, pâle, silencieux, couvert de boue et accablé de fatigue, les mains liées et la tête baissée. Anne, vieillard maigre, à la barbe peu fournie, dur et orgueilleux, feignit de ne rien savoir, et sembla s’étonner grandement que Jésus fût le prisonnier qu’on lui avait annoncé. Il lui adressa la parole en souriant, et à peu près en ces termes : « Comment, c’est toi, Jésus de Nazareth ! Où sont donc tes disciples ? Où sont tes nombreux partisans ? Où est ton royaume ? Il semble que tes affaires ont mal tourné. On a mis fin à tes propos injurieux. On a trouvé que c’était assez de blasphèmes, d’insultes aux prêtres, de violations du sabbat. Que sont devenus tes disciples ? Tu te tais ? Parle donc, perturbateur, séducteur ! N’as-tu pas mangé l’agneau pascal d’une manière inusitée, à une heure et en un lieu prohibés ? Tu veux donc introduire une nouvelle doctrine ? Qui t’a donné le droit d’enseigner ? Où as-tu étudié ? Quelle est cette doctrine qui ne respecte rien ? Parle, quelle est ta doctrine ? »
Jésus releva sa tête fatiguée, fixa ses regards sur Anne et répondit : « J’ai parlé publiquement au monde ; j’ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple où tous les Juifs s’assemblent, et je n’ai rien dit en secret. Pourquoi m’interroges-tu ? Interroge ceux qui m’ont entendu ; ils savent ce que j’ai enseigné ».
À ces mots, le dépit, le courroux se peignirent sur le visage d’Anne. Un misérable archer qui s’en aperçut, frappa de sa main couverte d’un gantelet de fer la bouche et la joue du Seigneur, en lui disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au pontife ? » Jésus, ébranlé par la violence du coup, et secoué brutalement par les archers, tomba de côté sur les marches de l’estrade, et le sang coula sur son visage. Aussitôt la salle retentit d’éclats de rire, d’applaudissements et d’insultes. On releva Jésus en le maltraitant encore : « Si j’ai mal parlé, dit-il avec calme, montre-moi en quoi ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »
Anne, exaspéré du calme de Jésus, invita les assistants à répéter, ainsi qu’il le demandait lui-même, tout ce qu’on lui avait entendu dire. Alors s’éleva un bruit confus de cris et d’imprécations. « Il a dit qu’il était roi, que Dieu était son Père, que les pharisiens étaient des adultères. Il soulève le peuple ; il guérit le jour du sabbat par la puissance du démon ; les habitants d’Ophel se sont rassemblés autour de lui comme des forcenés, et l’ont appelé leur Sauveur et leur prophète ; il se dit l’envoyé d’en haut, le Fils de Dieu ; il crie malheur à Jérusalem ; il n’observe pas les jeûnes, mange avec les impurs, les païens, les publicains et les pécheurs ; il hante les femmes adultères et les prostituées. Tout à l’heure, devant la porte d’Ophel, il a encore dit à un homme qui lui apportait de l’eau, qu’il lui donnerait de l’eau de la vie éternelle, et qu’alors il n’aurait plus jamais soif. Il égare le peuple par des paroles ambiguës ; il dilapide le bien d’autrui ; il éblouit les gens crédules par de vains discours sur son royaume, etc. »
Toutes ces accusations s’élevaient à la fois : chacun venait les lui adresser en face, avec toutes sortes d’insultes. En même temps les archers le tiraient et le poussaient en lui disant : « Parle, réponds ! » Anne et ses conseillers lui disaient aussi avec un dédaigneux sourire : « Voilà ta belle doctrine ! Qu’as-tu à répondre ? C’est bien là la doctrine que tu enseignais publiquement, et dont tout le pays est rempli. Ne peux-tu proférer un seul mot ? Pourquoi ne donnes-tu pas tes ordres, roi puissant ? Envoyé de Dieu, prouve-nous ta mission ».
Jésus pouvait à peine se tenir debout, Anne continua avec un froid dédain : « Qui es-tu ? Où est ton royaume ?
Qui t’a envoyé ? Nous te croyions le fils d’un obscur charpentier. Serais-tu Élie, qui est monté au ciel sur un char de feu ? On dit qu’il vit encore ; et que toi aussi tu peux te rendre invisible ; tu nous as du moins souvent échappé. Tu es peut-être Malachie, dont tu as la vanité de t’appliquer les prophéties. On prétend qu’il n’a pas eu de père, que c’était un ange, et qu’il n’est pas mort : belle occasion à un fourbe de se faire passer pour lui. Dis-nous, quelle espèce de roi es-tu donc ? Tu t’es aussi vanté d’être plus que Salomon. Eh bien, je ne te refuserai pas plus longtemps les honneurs de la royauté. »
Alors Anne se fit apporter un morceau de parchemin long de près d’une aune et large de trois doigts, sur lequel il écrivit avec un stylet toute une série de grandes lettres : c’était l’énumération de toutes les accusations dirigées contre le Seigneur. Après avoir roulé le parchemin, il le mit dans une calebasse, qu’il ferma et fixa ensuite au bout d’un roseau. Il fit donner ce roseau à Jésus, et d’un ton ironique : « Voilà le sceptre de ton royaume, lui dit-il. Il contient tous tes titres, tes dignités et tes droits. Porte-les au grand prêtre, afin qu’il reconnaisse ta mission et ta royauté, et qu’il te traite selon ta dignité suprême. Qu’on lie les mains à ce roi et qu’on le mène devant le pontife ».
Les mains de Jésus, qui avaient été déliées, furent attachées de nouveau ; on y fixa le sceptre dérisoire, puis on conduisit le Seigneur chez Caïphe, au milieu des rires, des insultes et des mauvais traitements de la foule. La maison d’Anne n’était qu’à trois cents pas de celle de Caïphe. Le chemin, éclairé par des lanternes placées sur des perches, était couvert de Juifs qui s’agitaient, en vociférant. Les soldats avaient beaucoup de peine à retenir la populace. Ceux qui avaient assisté à l’interrogatoire d’Anne, répétèrent devant le peuple les paroles injurieuses de ce dernier, et Jésus fut maltraité et conspué tout le long du chemin. Je vis des soldats repousser brutalement de petits groupes qui se montraient compatissants pour le Seigneur, donner de l’argent à ceux qui l’insultaient plus grossièrement, et les faire entrer dans la cour de Caïphe.