CHAPITRE VII
Coup d’œil sur Jérusalem.
Anne et Caïphe avaient été immédiatement informés de l’arrestation de Jésus ; un grand mouvement se faisait autour d’eux. Les salles du tribunal étaient éclairées, et les portes gardées par des soldats ; les messagers parcouraient la ville pour convoquer les scribes, les anciens et tous les membres du grand conseil. Beaucoup d’entre eux étaient d’ailleurs restés chez Caïphe après la trahison de Judas, pour en attendre l’issue. Comme les pharisiens, les sadducéens et les hérodiens de tout le pays se trouvaient réunis à Jérusalem pour la fête, c’était avec eux que les membres du sanhédrin avaient concerté leur dessein de s’emparer de Jésus. Les princes des prêtres convoquèrent donc tous ceux qui s’étaient montrés les ennemis les plus acharnés du Seigneur, leur ordonnant de recueillir et d’apporter au tribunal tout ce qu’ils pourraient trouver de preuves et de témoignages contre lui. Jérusalem réunissait en outre à ce moment beaucoup d’autres méchants hommes de Nazareth, de Capharnaüm, de Thirza, de Gabara, de Jotapat, de Silo, etc., que Jésus avait souvent confondus, devant le peuple, en leur disant la vérité en face. Poussés par la haine et la colère, ils cherchaient, chacun parmi les gens de son pays, quelques misérables qu’ils pussent gagner, à prix d’argent, pour déposer contre Jésus.
Tous les ennemis du Sauveur se dirigeaient donc les uns après les autres vers le tribunal de Caïphe, conduits par les pharisiens, les scribes et leurs adeptes de Jérusalem. Parmi cette foule, on remarquait beaucoup de marchands que Jésus avait chassés du Temple, beaucoup de docteurs orgueilleux qu’il avait publiquement réduits au silence, et peut-être quelques-uns de ceux qui n’avaient pu lui pardonner de les avoir confondus et convaincus d’erreur, lorsqu’il alla au Temple à l’âge de douze ans. À tant d’ennemis se joignaient encore des pécheurs impénitents qu’il avait refusé de guérir ; des pécheurs retombés qui étaient redevenus malades ; de jeunes présomptueux qu’il n’avait pas voulu admettre au nombre de ses disciples ; d’avides héritiers irrités de ce qu’il avait fait donner aux pauvres des biens sur lesquels ils comptaient, ou guéri les personnes dont ils attendaient la succession ; des débauchés dont il avait converti les compagnons de plaisir, ou ramené les victimes à la vertu ; de vils flatteurs des mauvaises passions d’autrui ; enfin beaucoup d’autres suppôts de Satan, ennemis jurés de toute sainteté, et plus encore du Saint des saints. Toute cette écume du peuple juif, soulevée par les principaux ennemis du Sauveur, s’était mise peu à peu en mouvement, et refluait de tous côtés vers le palais de Caïphe, afin d’accuser faussement de tous les crimes le véritable Agneau sans tache qui ôte le péché du monde, et pour le souiller de leurs œuvres, qu’il a, en effet, prises sur lui, portées et expiées.
Pendant que cette foule impure s’ameutait ainsi, beaucoup d’amis de Jésus étaient saisis d’inquiétude et de tristesse. Ignorant la cause de ce mouvement mystérieux, ils erraient çà et là pour avoir des nouvelles. S’ils exprimaient leur compassion, on les chassait ; s’ils se taisaient, on leur faisait mauvais visage. D’autres, faibles et indécis quoique bien intentionnés, tombaient en tentation, se décourageaient et chancelaient dans leur foi. Le nombre de ceux qui restaient fidèles n’était pas grand. Il en était alors comme de nos jours, où l’on veut bien être chrétien quand la religion est en honneur, mais où l’on rougit de la croix lorsqu’elle est méprisée. Toutefois il y en eut plusieurs qui, dès le commencement, furent vivement touchés en voyant le Seigneur endurer sans se plaindre tant de cruautés, et qui se retirèrent silencieux et découragés.
Les cérémonies religieuses et les préparatifs de la fête étaient terminés, et les habitants de la grande ville dormaient déjà d’un profond sommeil, quand la nouvelle de l’arrestation de Jésus réveilla tous les amis et les ennemis du Seigneur. De tous les points de la ville, les personnes convoquées par les messagers des prêtres se mettent en mouvement ; elles s’avancent, à la clarté de la lune ou à la lueur des torches, à travers les rues sombres et désertes, car presque toutes les maisons ont leurs fenêtres et leurs sorties sur des cours intérieures. Tous montent vers le quartier de Sion où brillent des flambeaux et où des cris retentissent. On entend çà et là frapper aux portes pour éveiller ceux qui dorment ; de toutes les parties de la ville s’élève le bruit confus de la foule agitée. On ouvre à ceux qui frappent. Des curieux et des serviteurs suivent les personnages convoqués, pour voir ce qui va se passer et pour en rapporter des nouvelles à ceux qui restent. On entend verrouiller et barricader beaucoup de portes, dans la crainte d’un soulèvement populaire. Les passants sont arrêtés et questionnés. Mille propos malveillants circulent : « Lazare et ses sœurs vont voir avec qui ils se sont liés ; Jeanne Chusa, Suzanne, Salomé et la mère de Marc se repentiront, mais trop tard, de leur dévouement ; Séraphia sera obligée de s’humilier devant son mari, Sirach, qui lui a si souvent reproché ses rapports avec le Galiléen. Les adhérents de ce perturbateur, de ce fanatique, regardaient en pitié tous ceux qui ne partageaient pas leurs opinions, et maintenant plus d’un ne sait où se cacher. On ne jettera plus sous les pieds de sa monture des vêtements et des branches de palmier. Ces hypocrites, qui veulent toujours paraître meilleurs que les autres, méritent bien qu’on leur fasse subir un interrogatoire, car ils vont se trouver tous compromis dans l’affaire de ce Galiléen, affaire plus grave qu’on n’aurait pu le croire. Du reste tout va s’éclaircir maintenant, etc. »
Ainsi parlent beaucoup de gens exaspérés contre les familles dévouées à Jésus, et particulièrement contre les saintes femmes qui, dès le commencement, lui ont publiquement rendu témoignage. En plusieurs lieux cependant, la nouvelle est reçue avec plus de sympathie. Quelques-uns sont tout saisis, d’autres gémissent en silence, ou cherchent pour épancher leur cœur un ami qui partage leurs sentiments. Il en est peu qui expriment ouvertement leur compassion pour Jésus.
Toute la ville cependant n’est pas réveillée ; on ne l’est que dans les endroits où les messagers portent les convocations, et où les pharisiens vont chercher leurs faux témoins. Il semble qu’on voit jaillir de tous côtés dans Jérusalem des étincelles de colère et de haine, qui, parcourant les rues, se joignent les unes aux autres pour se précipiter vers Sion, sur la maison de Caïphe, comme un sombre fleuve de feu.
Les soldats romains ne prennent aucune part à l’événement. Mais leurs cohortes se rassemblent et leurs postes sont renforcés. Ils observent attentivement tout ce qui passe. Ils sont toujours ainsi aux aguets, au temps des fêtes de Pâques, à cause de l’immense affluence des étrangers. Les Juifs évitent les abords de leur corps de garde, parce que les pharisiens sont humiliés d’être contraints de répondre à leur appel. Les princes des prêtres n’ont pas manqué de faire savoir à Pilate la raison pour laquelle ils ont fait occuper Ophel et une partie de Sion par des soldats. Il existe entre eux une défiance réciproque. Pilate ne dort pas. Il reçoit des rapports et donne des ordres. Sa femme est couchée ; elle dort d’un sommeil profond et agité ; on l’entend gémir et soupirer, comme sous l’impression d’un songe pénible.
En aucune partie de la ville on ne témoigne une aussi touchante sympathie pour Jésus que sur la colline d’Ophel, parmi les journaliers et les pauvres serviteurs du Temple. Réveillés subitement au milieu du silence de la nuit, ils avaient été saisis d’effroi en apprenant la terrible nouvelle. Peu après ils voyaient passer devant eux, comme dans une horrible apparition nocturne, leur saint Maître, leur bienfaiteur, Celui qui les avait nourris et guéris, tout défiguré par les mauvais traitements. Enfin leur compassion venait de se raviver encore à la vue de la douloureuse mère de Jésus, entourée des saintes femmes. Ah ! c’est un triste spectacle de voir Marie et ses amies, pleines de crainte et d’angoisses, parcourir ainsi les rues au milieu de la nuit. Tantôt elles sont obligées de se cacher, dans quelque coin obscur, à l’approche d’une troupe effrontée ; tantôt on les insulte comme des femmes de mauvaise vie ; souvent encore elles entendent des propos pleins d’une maligne joie contre Jésus, rarement une parole de compassion pour lui. Enfin, arrivées à leur asile, elles tombent épuisées ; elles pleurent en se tordant les mains ; unies dans la même désolation, elles se jettent dans les bras l’une de l’autre ; ou bien elles vont s’asseoir solitaires, la tête couverte de leur voile et appuyée sur leurs genoux. On frappe à la porte ; sans rien répondre, elles prêtent l’oreille avec anxiété ; on frappe doucement et timidement : ce n’est pas un ennemi qui frappe ainsi ; elles ouvrent en tremblant : c’est un ami ou le messager d’un ami de leur Maître. Elles se pressent autour de lui en le questionnant, et entendent le récit de douleurs nouvelles. Ne pouvant rester en repos, bientôt elles reprennent leur course afin d’apprendre quelque chose, et toujours elles reviennent avec un redoublement de tristesse.
La plupart des apôtres et des disciples errent en tremblant dans les vallées des environs de Jérusalem, ou se tiennent cachés dans les cavernes du mont des Oliviers. La rencontre de l’un d’eux redouble l’effroi des autres ; ils s’interrogent à voix basse ; l’approche d’un passant suffit pour interrompre leurs timides communications. Ils changent continuellement de retraite, et se rapprochent de la ville les uns après les autres. Plusieurs se glissent au camp des étrangers pour chercher des nouvelles auprès de leurs connaissances, ou pour envoyer des messagers à la ville. D’autres gravissent le mont des Oliviers, regardent les torches qui s’agitent, et écoutent les bruits qui retentissent à Sion ; ils se livrent à mille suppositions diverses, puis redescendent dans la vallée pour y trouver des renseignements plus précis et plus sûrs.
L’agitation augmente sans cesse autour du tribunal de Caïphe. Cette partie de la ville brille de l’éclat des torches et des falots. Autour de Jérusalem on entend retentir les cris des nombreuses victimes amenées par les étrangers pour la fête de Pâque. Qu’il est touchant, au milieu du silence de la nuit, le bêlement des innombrables agneaux qui vont être sacrifiés le lendemain dans le Temple ! Un seul sera immolé, parce qu’il l’a voulu ; et il n’ouvre pas la bouche, il se tait comme une brebis qu’on mène à la boucherie, comme l’agneau devant celui qui le tond : c’est le véritable Agneau pascal, l’Agneau pur et sans tache, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Sur cette scène saisissante se déroule un ciel étrange, lugubre, sinistre : la lune s’élève menaçante, assombrie, et comme épouvantée ; on dirait qu’elle tremble d’arriver à son plein, car c’est alors que le Seigneur doit mourir. L’enfer déchaîné tente partout les hommes, et les pousse au péché. Le fardeau de l’Agneau devient plus pesant, à mesure que la fureur de Satan redouble ; elle le trouble et l’égare. L’Agneau prend sur lui tout le fardeau ; mais Satan veut le péché, et si ce juste ne pèche pas, s’il ne succombe pas à la tentation, il faut au moins que ses ennemis périssent dans leur iniquité.
Les anges sont partagés entre la douleur et la joie : ils voudraient se prosterner devant le trône de Dieu pour obtenir la permission de porter secours à Jésus ; mais, dans leur étonnement, ils ne peuvent qu’adorer le miracle de la justice et de la miséricorde divine, qui était de toute éternité dans le sanctuaire du ciel, et qui, à cette heure, commence à s’accomplir dans le temps sur la terre, car les anges aussi croient en Dieu, le Père tout-puissant, Créateur du ciel ; et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur, qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la vierge Marie ; qui commence aujourd’hui à souffrir sous Ponce-Pilate, qui demain sera crucifié, mourra et sera enseveli, qui descendra aux enfers et ressuscitera le troisième jour ; qui montera au ciel, où il sera assis à la droite de Dieu, le Père tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les morts ; eux aussi croient au Saint-Esprit, à la sainte Église catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, et à la vie éternelle.
Tout cela ne rend que bien faiblement cette scène émouvante qui devrait remplir d’angoisse, de contrition, de compassion et d’espérance, le cœur d’une pauvre pécheresse comme moi ; car c’est l’heure où la justice et la miséricorde infinies, se rencontrant, s’embrassent et se pénètrent, pour commencer à accomplir la grande et sainte œuvre de l’amour suprême, qui consiste à punir les péchés des hommes dans un Homme-Dieu, et à les expier par le Dieu-Homme.