CHAPITRE VI

Arrestation de Jésus.

Jésus, accompagné des trois apôtres, sortit du jardin de Gethsémani, au moment même où Judas et sa troupe parurent à vingt pas de là, à l’entrée du chemin qui sépare les deux jardins. Judas voulait aller seul à la rencontre du Seigneur et l’aborder en ami ; de telle sorte que les soldats eussent l’air d’arriver comme à son insu ; mais ceux-ci l’arrêtèrent et lui dirent : « Non pas ainsi, camarade, tu ne nous échapperas point que nous n’ayons le Galiléen ; » puis, apercevant les huit apôtres qui accouraient au bruit, ils appelèrent à eux les quatre archers, malgré l’opposition et la colère de Judas. Lorsque Jésus et les trois apôtres aperçurent, à la lueur des torches, cette troupe armée, Pierre voulait se jeter sur eux : « Seigneur, dit-il, les huit sont là ; nous allons frapper de l’épée. » Mais Jésus lui dit de se tenir tranquille, et fit quelques pas en arrière jusqu’à un endroit couvert de gazon. Quatre disciples étaient sortis du jardin et demandaient ce qui arrivait. Judas voulut s’expliquer avec eux et chercher à s’en tirer à force de mensonges, mais les gardes ne le perdaient pas de vue. Ces quatre disciples étaient Jacques le Mineur, Philippe, Thomas et Nathanaël. Ce dernier, un fils du vieux Siméon et quelques autres étaient venus trouver les huit apôtres à Gethsémani, poussés par la curiosité et l’inquiétude, ou envoyés par les amis de Jésus pour avoir de ses nouvelles. Plusieurs autres disciples se tenaient aux aguets dans les environs, prêts à prendre la fuite.

Jésus s’avança vers la troupe et dit à haute et intelligible voix : « Qui cherchez-vous ? » Les chefs des soldats répondirent : « Jésus de Nazareth. » Jésus ajouta : « C’est moi. » Mais dès qu’il leur eut dit : C’est moi, ils furent renversés et tombèrent par terre. Judas, qui se tenait à peu de distance, fut encore plus troublé. Il sembla vouloir s’approcher de Jésus. Alors le Seigneur leva la main et lui dit : « Mon ami, dans quel dessein es-tu venu ici ? » Judas, tout bouleversé, balbutia quelques paroles sur une commission dont il s’était acquitté. Jésus lui répondit, si je ne me trompe : « Il vaudrait mieux pour toi que tu ne fusses jamais né. » Cependant les soldats s’étaient relevés et se rapprochaient du Seigneur, attendant le signal du traître, le baiser qu’il devait donner à Jésus. Pierre et les autres disciples entourèrent Judas, l’appelant voleur et traître ; il chercha à se défendre en débitant des mensonges, mais il n’y réussit point, car l’empressement des soldats à le protéger contre les apôtres prouvait clairement sa trahison.

Jésus dit encore une fois aux soldats : « Qui cherchez-vous ? » ils répondirent : « Jésus de Nazareth. » Il reprit : « Je vous ai dit que c’est moi. Si c’est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci. » À ces mots, les soldats tombèrent une seconde fois, comme des hommes frappés d’épilepsie, tandis que les apôtres exaspérés se pressaient autour de Judas. Jésus dit aux soldats : « Relevez-vous ! » Ils se relevèrent, saisis d’effroi. Judas se débattait avec les apôtres ; les soldats le dégagèrent de leurs mains et le sommèrent avec menaces de donner le signal convenu. Alors, s’approchant de Jésus, il dit : « Je vous salue, Maître ; » et il le baisa. Mais Jésus lui dit : « Judas, tu trahis le Fils de l’homme par un baiser ! » Alors les soldats entourèrent Jésus et les archers mirent la main sur lui. Judas voulut s’enfuir, mais les apôtres le retinrent, et s’avancèrent vers les soldats en criant : « Seigneur, devons-nous frapper de l’épée ? » Pierre, plus ardent que les autres, tira l’épée et, frappant Malchus, serviteur du grand prêtre, lui coupa l’oreille. Malchus tomba à terre : la confusion fut alors extrême.

Les archers avaient saisi Jésus et voulaient l’enchaîner ; les soldats l’entouraient d’un peu plus loin, et c’était au milieu d’eux que Pierre avait frappé Malchus. D’autres soldats étaient occupés à repousser les disciples qui s’approchaient, ou à poursuivre ceux qui prenaient la fuite. Quatre disciples se montraient dans le lointain. Les soldats n’étaient pas remis de la frayeur de leur chute, et d’ailleurs ils n’osaient guère s’écarter pour ne pas affaiblir la troupe qui entourait Jésus. Judas, qui s’était enfui après avoir donné le baiser de la trahison, fut arrêté à quelque distance par quelques-uns des disciples qui l’accablaient de reproches ; mais les six pharisiens le délivrèrent encore de leurs mains, et les quatre archers s’occupèrent d’enchaîner le Seigneur.

Tel était l’état des choses lorsque Pierre renversa Malchus, et Jésus lui dit aussitôt : « Pierre, remets ton épée dans le fourreau ; car tous ceux qui se serviront de l’épée périront par l’épée. Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, et qu’il ne m’enverra pas à l’heure même plus de douze légions d’anges ? Comment donc s’accompliront les Écritures, puisqu’il en doit être ainsi ? » Puis il dit : « Laissez-moi guérir cet homme ; » et, s’étant approché de Malchus, il pria, et en le touchant il guérit son oreille. Les six pharisiens l’insultaient, disant aux soldats et aux archers qui l’avaient entouré : « Il est intimement lié avec Satan ; c’est grâce à ses enchantements que l’oreille a paru coupée et qu’elle est guérie. »

Alors Jésus prenant la parole, leur dit : « Vous êtes sortis comme pour saisir un voleur, avec des épées et des bâtons. Lorsque j’étais avec vous tous les jours dans le temple, vous n’avez pas mis la main sur moi ; mais votre heure et la puissance des ténèbres est venue. » Ils ordonnèrent de le lier, et se mirent à l’insulter en disant : « Tu n’as pas pu nous renverser avec tes sortilèges ! » J’ai oublié la réponse de Jésus. Alors les disciples, l’abandonnant, s’enfuirent tous. Les six pharisiens et les quatre archers n’étaient pas tombés, et ne s’étaient par conséquent point relevés. Il me fut révélé que la cause en était parce qu’ils se trouvaient entièrement dans les liens du démon, aussi bien que Judas, qui ne tomba pas non plus, quoiqu’il fût tout près des soldats. Tous ceux qui tombèrent et se relevèrent se convertirent plus tard et devinrent chrétiens : leur chute et leur redressement symbolisaient leur conversion. D’ailleurs les soldats avaient seulement entouré Jésus sans mettre la main sur lui ; pour Malchus, il se convertit aussitôt après sa guérison, et, durant la passion, il porta souvent des nouvelles à Marie et aux amis de Jésus.

Tandis que les pharisiens continuaient leurs insultes, les archers garrottèrent Jésus avec une dureté et une brutalité de bourreaux. Ces hommes étaient des païens de la dernière classe : ils avaient le cou nu ainsi que les bras et les jambes ; ils étaient petits, robustes et agiles ; leur teint était rougeâtre : ils ressemblaient aux esclaves égyptiens.

Ils lièrent les mains de Jésus de la manière la plus cruelle, avec des cordes neuves et très dures ; ils lui attachèrent le poignet de la main droite au-dessous du coude du bras gauche, et le poignet de la gauche au-dessous du bras droit. Ils lui passèrent autour du corps une ceinture hérissée de pointes, et y assujettirent ses mains avec des liens d’osier. Ils lui mirent autour du cou un collier garni aussi de pointes ; de là partaient deux courroies croisées sur la poitrine comme une étole, et étroitement serrées à la ceinture. À cette ceinture, ils attachèrent quatre longues cordes, au moyen desquelles ces méchants tiraillaient le Seigneur dans tous les sens.

Ils allumèrent encore un grand nombre de torches, puis l’affreux cortège se mit en marche. En avant, marchaient dix soldats ; ensuite venaient les archers qui traînaient Jésus avec les cordes, puis les pharisiens qui ne cessaient de l’insulter : le reste de la garde fermait la marche. Les disciples s’enfuyaient de tous côtés, poussant des lamentations et comme hors d’eux-mêmes ; Jean seul suivait Jésus, et les pharisiens ordonnèrent aux soldats de se saisir de ce jeune homme. Aussitôt quelques-uns se retournèrent et mirent la main sur lui ; mais il laissa entre leurs mains son suaire et s’enfuit du milieu d’eux. Il avait quitté son manteau et n’était revêtu que de sa tunique, afin de pouvoir plus facilement prendre la fuite.

Les archers tourmentaient Jésus avec un raffinement de cruauté ; ils le faisaient surtout pour complaire aux pharisiens, qui étaient pleins de haine et de fiel contre le Seigneur. Ils le menaient par les chemins les plus mauvais, sur les cailloux, dans la boue, et tiraient les cordes avec violence. Ils avaient à la main d’autres cordes à nœuds avec lesquelles ils le frappaient comme un boucher frappe les animaux qu’il conduit à la boucherie ; en même temps, ils l’accablaient de moqueries et d’insultes tellement ignobles, que la langue se refuse à reproduire leurs paroles.

Jésus était pieds nus ; outre une sorte de scapulaire formé de deux pièces d’étoffe, reliées l’une à l’autre sur les épaules par des cordons et qui couvraient le dos et la poitrine, il portait une tunique de laine sans couture avec un manteau par-dessus. Les Juifs faisaient aussi usage d’une ceinture, à laquelle étaient attachées quatre bandes d’étoffe dont ils s’enveloppaient les jambes, de façon à former des haut-de-chausses. J’ai oublié de dire que, lors de l’arrestation de Jésus, ses ennemis n’exhibèrent aucun mandat d’arrêt ; on le traita comme s’il eût été hors la loi.

Le cortège marchait à pas précipités. Après avoir quitté le chemin qui séparait le jardin des Oliviers de celui de Gethsémani, il tourna à l’est et arriva bientôt à un pont jeté sur le torrent du Cédron. Ce pont était très long, et s’étendait au delà du lit du ruisseau par-dessus quelques inégalités du terrain. Avant qu’on y fût arrivé, j’avais déjà vu le Sauveur deux fois jeté à terre par les violentes secousses que lui donnaient les archers. Parvenus au milieu du pont, ils ne mirent plus de bornes à leurs cruautés : ils précipitèrent de toute cette hauteur dans le torrent le Seigneur ainsi enchaîné, lui disant de s’y désaltérer tout à son aise. Sans une assistance divine, cette chute lui eût ôté la vie. Il tomba sur les genoux, puis sur la face, qui se serait brisée contre les rochers à peine couverts d’un peu d’eau, s’il ne l’avait garantie de ses deux mains liées ensemble. Elles s’étaient détachées de la ceinture ; je ne sais si ce fut par le secours d’en haut ou parce que les archers les avaient déliées. La trace de ses genoux, de ses pieds, de ses coudes et de ses mains resta imprimée sur le rocher ; et cette miraculeuse empreinte fut dans la suite honorée par les chrétiens. Ainsi les pierres elles-mêmes étaient moins dures et plus croyantes que le cœur des hommes, et rendaient témoignage, à cette heure terrible, de l’impression que faisait sur elles la vérité !

Jésus n’avait pas encore apaisé la soif cruelle que lui avait causée son agonie au jardin des Oliviers ; mais je le vis boire alors de l’eau du Cédron, et je l’entendis dire qu’à cette heure s’accomplissait la prédiction du psaume : « Il boira dans le chemin de l’eau du torrent » (Ps. 109.)

Les archers restés sur le pont tenaient toujours Jésus attaché au bout de leurs cordes. Comme ils ne pouvaient pas le faire remonter, à cause d’un parapet assez élevé qui bordait l’autre rive, ils revinrent sur leurs pas, faisant de nouveau traverser à Jésus tout le lit du ruisseau ; puis, étant descendus, ils le traînèrent avec leurs cordes jusque sur le bord. Alors ces misérables le poussèrent sur le pont, au milieu des insultes, des imprécations et des coups. Sa longue tunique de laine, appesantie par l’eau, était collée à ses membres ; il pouvait à peine marcher, et, parvenu de l’autre côté du pont, il tomba encore par terre. Ils le relevèrent violemment, le frappant avec leurs cordes, et rattachèrent à la ceinture sa robe humide : c’était, disaient-ils, sa toilette pour le repas pascal.

Il n’était pas encore minuit lorsque je vis Jésus, sur la rive opposée du Cédron, traîné inhumainement par les quatre archers au milieu d’un étroit sentier, parmi les pierres, les cailloux, les chardons et les ronces. Les six pharisiens marchaient à ses côtés, partout où le chemin pouvait s’y prêter, et avec leurs bâtons ils le poussaient, le piquaient ou le frappaient. En voyant ses pieds nus déchirés par les cailloux et les ronces, ils l’accablaient de leurs moqueries : « Son précurseur, Jean-Baptiste, disait l’un, ne lui a pas préparé ici un bon chemin. » — « La parole de Malachie : « J’envoie mon ange devant toi pour te préparer la voie », s’applique mal ici », disait un autre ; et un troisième : « Pourquoi ne ressuscite-t-il pas son précurseur, afin qu’il redresse son chemin ? » Ces sarcasmes, qui excitaient parmi eux des rires effrontés, étaient comme autant d’aiguillons pour les archers qui aussitôt redoublaient leurs cruautés envers Jésus.

Bientôt ils remarquèrent que plusieurs personnes se montraient çà et là dans le lointain ; en effet, le bruit de l’arrestation du Seigneur avait amené de Bethphagé et d’autres endroits plusieurs disciples qui voulaient savoir ce qui arrivait à leur maître. Alors, les ennemis de Jésus, craignant qu’on ne vînt les attaquer pour délivrer leur prisonnier, donnèrent, comme ils en étaient convenus, aux troupes qui occupaient Ophel, le signal de leur envoyer du renfort. Aussitôt je vis sortir de la porte de la ville une troupe de cinquante soldats ; plusieurs avaient des torches à la main. Ils étaient effrontés, pétulants, et poussaient des cris pour annoncer leur arrivée et féliciter leurs camarades de leur victoire. Au moment où ils se joignirent à l’escorte de Jésus, je vis Malchus et plusieurs autres profiter du tumulte qui s’éleva à leur approche pour s’éloigner furtivement de l’arrière-garde, et s’enfuir vers le mont des Oliviers.

Quand cette troupe sortit d’Ophel avec les torches allumées, les disciples qui erraient dans le lointain autour de l’escorte se dispersèrent. La sainte Vierge, cédant à ses vives inquiétudes, s’était rendue dans la vallée de Josaphat. Marthe, Madeleine, Marie Cléophas, Marie Salomé, Marie mère de Marc, Suzanne, Jeanne Chusa, Véronique, Salomé, Lazare, Jean-Marc, le fils de Véronique et le fils de Siméon l’accompagnaient. Lorsqu’on entendit les cris et qu’on aperçut les torches des deux troupes qui se réunissaient, la sainte Vierge perdit connaissance. Alors les saintes femmes se retirèrent avec elle, et la ramenèrent dans la maison de Marie mère de Marc.

Les cinquante soldats avaient été détachés d’une troupe de trois cents hommes qui occupait Ophel ; car le traître Judas avait fait savoir aux prêtres que les habitants d’Ophel, pour la plupart pauvres ouvriers, porteurs d’eau et de bois au service du Temple, étaient les partisans les plus zélés du Seigneur : il était à craindre qu’ils ne tentassent de le délivrer. Le traître savait bien que Jésus avait enseigné, consolé, secouru et guéri un grand nombre de ces malheureux. C’était aussi à Ophel qu’il avait guéri un grand nombre d’ouvriers blessés par la chute de la tour de Siloé. Après la Pentecôte, la plupart se réunirent à la communauté chrétienne.

Réveillés par le bruit que faisaient les soldats, les bons habitants d’Ophel sortirent de leurs maisons, et coururent dans les rues et aux portes de la ville pour savoir ce qui arrivait. Mais les soldats, vils affranchis pour la plupart, les repoussèrent avec brutalité dans leurs maisons en criant : « Jésus, le malfaiteur, votre faux prophète, vient d’être arrêté ; le grand prêtre va mettre ordre à ses menées ; il n’échappera pas à la croix. » Aussitôt, dans la ville entière, on n’entendit que gémissements et lamentations. Ces pauvres gens, hommes et femmes, couraient çà et là en sanglotant, ou se jetaient à genoux en criant vers le ciel et en exaltant les bienfaits de Jésus. Mais les soldats les frappaient et les forçaient de rentrer dans leurs demeures, disant : « Voici bien la preuve que c’était un agitateur du peuple ». Néanmoins, de peur de provoquer une sédition par de trop grandes violences, ils se bornaient à les écarter du chemin par où devait passer Jésus.

Cependant le triste cortège qui maltraitait ainsi le Seigneur approchait de la porte d’Ophel. Jésus était de nouveau tombé par terre ; il semblait ne pouvoir plus marcher. Profitant de cette circonstance, un soldat compatissant dit aux autres : « Vous voyez bien que ce pauvre homme ne peut aller plus loin. Si nous voulons l’amener vivant aux princes des prêtres, desserrons un peu les cordes qui lient ses mains, afin qu’il puisse au moins s’appuyer en tombant. » Le cortège s’arrêta un instant, et les archers relâchèrent ses liens ; alors un autre soldat miséricordieux lui donna à boire un peu d’eau qu’il avait puisée à une fontaine voisine. Jésus le remercia en citant un passage des prophètes où il est parlé de source d’eau vive ; mais les pharisiens se moquèrent de lui, l’accusant de vanterie et de blasphème ; ils lui dirent de cesser ces vains discours, ajoutant qu’il n’aurait plus désormais à abreuver ni homme ni bête. Il me fut révélé que les deux soldats compatissants reçurent la grâce d’une illumination intérieure. Ils se convertirent avant la mort de Jésus, et entrèrent plus tard dans l’Église.

Le cortège se remit en marche, et, gravissant une colline sans discontinuer ses mauvais traitements, il arriva à la porte d’Ophel. Les habitants l’accueillirent avec des cris de douleur qui fendaient l’âme. Les soldats avaient beaucoup de peine à refouler la multitude d’hommes et de femmes qui se pressaient de tous côtés. Ils se jetaient à genoux, et criaient en étendant les mains : « Délivrez-nous cet homme ! délivrez-nous cet homme ! Qui nous secourra, qui nous consolera et nous guérira désormais ? Délivrez-nous cet homme ! » C’était un spectacle navrant de voir le Seigneur pâle, défiguré, meurtri, la chevelure en désordre, la robe couverte de boue, traîné avec des cordes, poussé à coups de bâtons, comme un animal qu’on va immoler, par des archers demi-nus et des soldats insolents, à travers la foule gémissante des habitants d’Ophel, qui tendaient vers lui des mains qu’il avait guéries de la paralysie, l’imploraient avec la voix qu’il leur avait rendue, le suivaient de leurs yeux baignés de larmes auxquels il avait donné la lumière.

Déjà, dans la vallée du Cédron, beaucoup de gens de la populace envoyés par les ennemis du Seigneur, s’étaient joints à l’escorte ; excités par les soldats, ils se mirent à accabler d’insultes les bons habitants d’Ophel. Après avoir traversé plusieurs rues, le cortège tourna un peu au midi, monta vers Sion, et arriva à la maison d’Anne. Sur tout ce chemin on ne cessa d’insulter et de maltraiter Jésus ; la canaille nombreuse qui sortait de la ville était pour l’infâme escorte l’occasion d’un redoublement de cruautés. Depuis le mont des Oliviers jusqu’à la maison d’Anne, Jésus tomba sept fois.

Les habitants d’Ophel étaient encore pleins de douleur et d’effroi, lorsqu’un incident nouveau vint augmenter leur compassion. Les saintes femmes reconduisaient la très sainte Vierge à travers Ophel, vers la maison de Marie mère de Marc, située au pied de la montagne de Sion. À la vue de cette pauvre mère, ce bon peuple, touché de commisération, recommença à gémir et à se lamenter ; il se pressait tellement autour de Marie, qu’elle était presque portée par la foule.

Marie était muette de douleur. Entrée dans la demeure de la mère de Marc, elle n’ouvrit la bouche qu’à l’arrivée de Jean. Marie interrogea le disciple, puis elle éclata en sanglots. Celui-ci lui raconta tout ce qui s’était passé depuis la sortie du cénacle.

Pierre et Jean avaient suivi Jésus de loin ; mais à peine le cortège fut-il entré dans la ville, que les deux apôtres se rendirent en toute hâte chez quelques serviteurs des princes des prêtres connus de Jean, afin de pouvoir entrer dans la cour des princes des prêtres, où l’on venait de conduire leur maître. Ces serviteurs étaient des messagers de chancellerie, qui devaient parcourir toute la ville afin d’éveiller et de convoquer les anciens et les magistrats du temple. Ils voulurent bien accéder à leur demande, mais ne trouvèrent pas d’autre moyen que de les revêtir de manteaux de messagers, et de leur donner à porter des invitations. À la faveur de ce déguisement, ils pourraient pénétrer dans le tribunal de Caïphe, où on ne laissait entrer que des gens soudoyés, des soldats et des faux témoins, à l’exclusion de toute autre personne. Comme Nicodème, Joseph d’Arimathie et quelques autres amis de Jésus étaient membres du conseil, les deux apôtres se chargèrent de les convoquer ; les pharisiens sans doute eussent été bien aises, sous prétexte d’oubli, de ne pas les avertir. Pendant ce temps, poussé et aiguillonné par Satan, Judas errait comme un criminel insensé, à travers les précipices remplis d’immondices et de décombres qui bornent au midi Jérusalem.