CHAPITRE V
Judas et sa troupe.
Judas n’avait pas prévu l’effet que sa trahison devait produire. En livrant son maître, il avait voulu gagner « le salaire de l’iniquité, » et se rendre agréable aux pharisiens. Il ne supposait pas qu’ils pousseraient leurs persécutions jusqu’au jugement et au crucifiement du Seigneur. L’argent seul préoccupait son esprit, et depuis longtemps il s’était mis en rapport avec quelques intrigants pharisiens et saducéens, qui, par leurs flatteries, l’avaient excité à accomplir sa trahison. Il était las de la vie fatigante, errante et persécutée que menaient les apôtres. Depuis plusieurs mois, il avait préludé à son crime en volant les aumônes confiées à ses soins, et sa cupidité, irritée par la prodigalité de Madeleine lorsqu’elle oignit Jésus de parfums, mit enfin sa patience à bout. Il avait toujours espéré que Jésus établirait un royaume terrestre et qu’il y obtiendrait un emploi brillant et lucratif ; se voyant trompé dans ses espérances, il voulait amasser une fortune. Comme la persécution croissait toujours, il songea, avant l’approche du danger, à se mettre bien avec le grand prêtre et tous les plus puissants ennemis du Seigneur, dont le prestige l’éblouissait. Il se livrait de plus en plus à leurs affidés, qui le flattaient de toutes manières et lui disaient avec assurance que, quoi qu’il arrivât, on en finirait bientôt avec Jésus. Dans ces derniers jours, il s’était donné beaucoup de mouvement pour déterminer les princes des prêtres à agir. Ceux-ci ne voulaient pas encore accepter ses propositions, et ils le traitaient avec le plus grand mépris. Ils disaient qu’il n’y avait pas assez de temps avant la fête, et qu’ils ne voulaient point la troubler en provoquant un tumulte. Le sanhédrin cependant prêta quelque attention aux propositions de Judas. Après la réception sacrilège du sacrement, Satan s’était complètement emparé de lui, et il était parti pour consommer son crime. Il alla d’abord trouver les négociateurs qui l’avaient toujours flatté, et qui l’accueillirent encore avec une amitié feinte. Il en vint d’autres, parmi lesquels Caïphe et Anne ; ce dernier toutefois prit avec lui un ton hautain et railleur. Ils étaient irrésolus, et comptaient peu sur le succès, parce qu’ils ne se fiaient point à Judas.
Je vis alors l’enfer divisé : Satan voulait le crime des Juifs et la mort de Jésus l’homme innocent, le Sauveur des pécheurs, le saint docteur, le juste qu’il haïssait ; mais il éprouvait aussi je ne sais quelle terreur à la pensée de la mort de ce héros si pur, qui ne voulait pas se sauver lui-même, et il lui enviait la gloire de sa mort imméritée. Je vis donc le démon, d’un côté, exciter la haine et la fureur des ennemis de Jésus, et, de l’autre, inspirer à quelques-uns d’entre eux la pensée que Judas était un infâme, un misérable, et qu’on ne pourrait pas terminer l’affaire avant la fête, ni réunir un nombre suffisant de témoins contre Jésus.
Ils discutèrent leurs opinions diverses sur la résolution à prendre, et dirent entre autres choses à Judas : « Pourrons-nous nous saisir de lui ? N’a-t-il point avec lui des hommes armés ? » L’infâme traître répondit : « Non, il est seul avec ses onze disciples, lui-même est tout abattu, et les onze sont tous des hommes sans courage. » Il ajouta qu’il fallait s’emparer maintenant de Jésus ou jamais, et qu’il ne voulait plus revenir auprès d’eux, parce qu’alors il ne pourrait plus le livrer ; car depuis plusieurs jours, et ce jour-là en particulier, les autres disciples et Jésus lui-même, avaient manifesté clairement qu’ils avaient sur lui des soupçons, et qu’ils le tueraient sans doute s’il retournait auprès d’eux. Il dit encore que s’ils n’arrêtaient pas Jésus immédiatement, il allait s’évader pour revenir bientôt avec toute une armée de partisans et se faire proclamer roi. Judas, par ses menaces, parvint à les décider. On accepta sa proposition, et il reçut le salaire de son crime, les trente pièces d’argent. Ces pièces étaient oblongues, percées à l’une de leurs extrémités et attachées par des anneaux à une chaîne ; j’y vis empreints des caractères.
Judas, blessé du mépris qu’on lui témoignait, fut poussé par l’orgueil à leur offrir les trente pièces d’argent pour le temple, afin de se donner l’air d’un homme juste et désintéressé. Mais ils refusèrent de les accepter, parce qu’il n’était pas permis de mettre dans le trésor le prix du sang. Judas, qui regarda ce refus comme une insulte, en fut exaspéré. La trahison portait déjà ses fruits, avant même qu’elle fût accomplie ; mais il s’était engagé trop avant, et ne pouvait plus se retirer. Ils le surveillèrent et ne le perdirent pas de vue qu’il ne leur eût exposé son plan pour prendre Jésus. Trois pharisiens l’accompagnèrent, lorsqu’il descendit dans une salle où se trouvaient des soldats du Temple qui n’étaient pas seulement des Juifs, mais des hommes de toute nation.
Lorsqu’ils se furent concertés et qu’on eut fait venir un nombre suffisant de soldats, Judas, accompagné d’un serviteur des pharisiens, courut d’abord au cénacle afin de leur faire savoir si Jésus y était encore ; il eût été facile de s’emparer de lui en occupant les portes. Il devait les en avertir par l’intermédiaire du serviteur.
Judas avait à peine reçu le prix de sa trahison, qu’un pharisien sortit et envoya sept esclaves chercher du bois pour préparer la croix dans le cas où le jugement aurait lieu ; car le lendemain on ne pourrait la terminer avant le commencement de la Pâque. La pièce principale de la croix avait été jadis un arbre de la vallée de Josaphat, planté près du torrent de Cédron ; plus tard l’arbre étant tombé en travers, servit de pont. Lorsque Néhémie enfouit le feu sacré et les saints vases du temple dans l’étang de Béthesda, cet arbre fut jeté par-dessus avec d’autres pièces de bois ; puis il en avait été retiré et mis de côté. La croix fut préparée d’une manière toute particulière, soit par l’effet du hasard, soit parce qu’on voulait se moquer de Jésus, ce soi-disant roi ; mais en réalité parce que Dieu voulait qu’il en fût ainsi.
Judas revint dire aux pharisiens que Jésus n’était plus au cénacle, ajoutant qu’il devait être sur le mont des Oliviers, où il avait coutume de se retirer pour la prière. Il leur demanda de ne faire partir avec lui qu’une troupe peu nombreuse, afin de ne pas éveiller les soupçons des disciples, qui se tenaient aux aguets et qui auraient pu exciter une sédition. Trois cents hommes devaient occuper les portes et les rues du quartier d’Ophel, situé au midi du Temple, ainsi que la vallée de Millo jusqu’à la maison d’Anne sur le mont Sion, afin de lui envoyer du renfort, s’il en était besoin, au retour de l’expédition ; car, disait-il, toute la populace d’Ophel est très attachée à Jésus. Il leur dit qu’ils devaient user de précaution pour l’empêcher de s’échapper, car souvent, par des moyens magiques, il s’était rendu tout à coup invisible à ceux qui le poursuivaient, et s’était sauvé dans les montagnes. Il leur conseilla aussi de l’attacher avec une chaîne et d’avoir recours à certains procédés magiques pour l’empêcher de la briser. Les Juifs rejetèrent ses avis avec dédain. « Tu voudrais nous en faire accroire, mais si une fois nous le tenons, nous saurons bien le garder. »
Judas convint avec les Juifs d’entrer avec eux dans le jardin ; il embrasserait et saluerait Jésus comme s’il venait à lui en ami et en disciple ; et alors les soldats accourraient pour s’emparer de lui. Il voulait que ceux-ci eussent l’air d’être venus là par hasard et que lui-même parût n’être pour rien dans leur démarche ; ensuite il s’enfuirait avec les autres disciples. Il pensait aussi qu’un tumulte pourrait s’ensuivre, que les apôtres se défendraient peut-être, et qu’ainsi Jésus se déroberait comme il avait déjà fait plusieurs fois. Il s’abandonnait surtout à cette pensée lorsqu’il se sentait blessé du mépris et de la défiance des ennemis du Sauveur ; mais il n’éprouvait ni compassion pour Jésus ni repentir de son crime, car il était livré tout entier à Satan. Il ne voulait pas non plus que ceux qui l’accompagnaient portassent des liens et des cordes. Ils firent semblant d’acquiescer à sa demande ; mais au fond, on agissait avec lui comme un traître dont on se défie et qu’on repousse lorsqu’on s’en est servi. Les soldats reçurent l’ordre de surveiller Judas et de ne pas le perdre un instant de vue jusqu’à la prise de Jésus ; car, comme il avait reçu le prix de sa trahison, on pouvait craindre qu’il ne s’en allât avec son argent, et qu’ainsi l’on ne pût prendre Jésus, ou qu’on en prît un autre à sa place. La troupe chargée d’arrêter le Seigneur se composait de vingt hommes, pris soit dans la garde du Temple, soit parmi les archers d’Anne et de Caïphe. Leur costume était à peu près semblable à celui des soldats romains. Ils avaient comme eux des morions et des courroies pendantes autour des cuisses ; ils s’en distinguaient surtout par la barbe, car les Romains qui habitaient Jérusalem n’en avaient que sur les joues, et leurs lèvres et leur menton étaient rasés. Tous les vingt étaient armés d’épées, quelques-uns même de piques. Ils portaient des lanternes et des torches, mais au moment de l’arrivée, ils n’avaient qu’une seule lanterne allumée. On voulut donner à Judas une escorte plus nombreuse, mais il objecta qu’elle serait trop facilement aperçue, puisque du mont des Oliviers on avait vue sur toute la vallée. Le gros de la troupe resta dans Ophel, et on plaça des postes en divers endroits de la ville et aux environs, afin d’empêcher tout rassemblement et toute tentative pour délivrer Jésus. Judas prit donc les devants avec les vingt soldats, mais on le fit suivre à quelque distance par quatre vils archers ou bourreaux qui portaient des cordes et des chaînes ; à quelques pas derrière ceux-ci venaient les six agents avec lesquels Judas était depuis longtemps en rapport : c’étaient un prêtre, confident d’Anne, un affidé de Caïphe, deux pharisiens et deux saducéens, courtisans, espions rusés d’Anne et de Caïphe, tous ennemis acharnés du Seigneur.
Les soldats se montrèrent fort complaisants envers Judas jusqu’à l’endroit où le chemin sépare le jardin des Oliviers de celui de Gethsémani : là ils ne voulurent plus le laisser aller seul en avant ; ils prirent un autre ton et disputèrent avec lui de la manière la plus insolente.