CHAPITRE IV
Jésus ranimé par la vue de notre salut. — Vision de toute la Passion, qu’il accepte. — Troisième agonie.
Pendant cette agonie de Jésus, je vis la sainte Vierge, dans la maison de la mère de Marc, en proie à la plus cruelle douleur. Elle se trouvait, avec Madeleine et Marie mère de Marc, dans le jardin de la maison, courbée sur une pierre et affaissée sur ses genoux. Plusieurs fois elle perdit connaissance, car elle vit en esprit plusieurs choses de l’agonie de Jésus. Elle avait envoyé des messagers pour avoir de ses nouvelles. Cédant enfin à son inquiétude, elle se rendit, avec Madeleine et Salomé, jusqu’à la vallée de Josaphat. Sa tête était voilée ; souvent elle étendait les bras vers le mont des Oliviers, car elle voyait en esprit Jésus baigné d’une sueur de sang, et elle semblait étendre les mains pour essuyer le visage du Seigneur. Lorsque la sainte Vierge fut prise de ces élancements de douleur en pensant à son fils, lui aussi pensa à sa mère avec émotion, et il regarda de son côté comme pour implorer son secours. Je vis cette mutuelle compassion sous la forme de rayons qui allaient de l’un à l’autre.
Jésus pensa aussi à Madeleine, et ressentit la douleur qui la déchirait. Il avait prié ses disciples de la consoler, parce qu’il savait qu’après sa mère nul ne l’aimait autant qu’elle, et que désormais elle lui serait toute dévouée et souffrirait beaucoup pour lui.
En ce moment, les huit apôtres se trouvaient ensemble dans le berceau de verdure du jardin de Gethsémani. Après s’être entretenus quelques instants, ils s’étaient endormis de nouveau ; ils étaient ébranlés et abattus par la tentation. Chacun d’eux avait cherché un lieu où il pût se réfugier, et tous se demandaient avec inquiétude : « Que ferons-nous quand on l’aura mis à mort ? Nous avons tout abandonné pour le suivre, nous avons mis toute notre confiance en lui, et le voilà maintenant si abattu, si brisé, qu’on ne peut recevoir de lui aucune consolation. » Les autres disciples avaient d’abord erré çà et là ; puis, apprenant que Jésus avait annoncé des périls imminents, ils s’étaient retirés pour la plupart à Bethphagé.
Je vis encore Jésus dans la grotte priant et luttant contre la répugnance de la nature humaine à souffrir. Épuisé et tout tremblant, il s’écria : « Mon Père ! si vous le voulez, éloignez ce calice de moi ! cependant que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la vôtre. » Alors l’abîme s’ouvrit devant lui, et de son regard partirent des rayons de lumière qui le firent pénétrer jusqu’au fond des limbes. Il vit là Adam et Eve, les patriarches, les prophètes, les justes, les parents de sa mère et Jean-Baptiste qui soupiraient si ardemment après son arrivée, que son cœur aimant en fut soulagé et fortifié. Sa mort devait ouvrir le ciel à tous ces captifs qui languissaient dans la prison d’où il devait aller les retirer lui-même.
Après que Jésus eut considéré avec une profonde émotion ces justes de l’ancien monde, les anges lui firent voir la multitude innombrable des bienheureux futurs, qui, unissant leurs combats aux mérites de sa passion, devaient par lui être admis au sein du Père céleste : c’était une vision ravissante et pleine de consolation. Les apôtres, les disciples, les vierges et les saintes femmes, tous les martyrs, les ermites et les confesseurs, les papes et les évêques, une multitude de religieux, tous les saints passèrent successivement sous les yeux du Seigneur, ornés de leurs vertus et de leurs souffrances. Tous portaient sur la tête des couronnes triomphales dont les fleurs variaient de forme, de couleur, de parfum et de vertu, selon la diversité des souffrances, des combats et des victoires qui leur avaient valu la gloire éternelle. Tous les mérites de leur vie et de leurs œuvres, la valeur de leurs luttes et de leurs victoires, l’éclat de leur triomphe provenaient uniquement de leur union aux mérites de Jésus-Christ. On ne saurait exprimer ce qu’il y avait de touchant dans la communion de tous ces saints, et dans l’accord unanime avec lequel ils puisaient à une seule et même source, le très saint Sacrement et la passion du Sauveur. Rien en eux n’était l’effet du hasard : leur conduite, leurs œuvres, leurs souffrances, leurs victoires, leur apparence et leur figure, toutes ces choses si diverses formaient une unité infinie où régnait l’harmonie la plus parfaite, et cette unité provenait de l’éclat qu’ils tiraient des rayons d’un soleil unique, la passion du Sauveur, du Verbe fait chair en qui était la vie, lumière des hommes qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres n’ont pas comprise.
C’était la communauté des saints futurs qui passait devant l’âme du Seigneur. Il se voyait ainsi placé entre le désir ardent des patriarches et la marche triomphale des bienheureux à venir, et ces deux troupes, en se complétant l’une l’autre, formaient autour du cœur aimant du Rédempteur comme une couronne de victoire. Ce touchant spectacle versa un peu de consolation dans le cœur du Seigneur, qui prenait sur lui toutes les souffrances du monde. Ah ! il aimait tellement ses frères et ses créatures, qu’il aurait volontiers tout souffert pour sauver une seule âme. Comme ces visions se rapportaient à l’avenir, elles planaient à une certaine hauteur.
Mais bientôt ce consolant tableau disparut, et les anges lui montrèrent sa passion tout près de terre, parce qu’elle était proche. Je vis toutes les scènes s’en dérouler très distinctement devant lui, depuis le baiser de Judas jusqu’aux dernières paroles sur la croix. Je vis là tout ce que je vois dans mes contemplations sur la passion. La trahison de Judas, la fuite des disciples, les outrages prodigués chez Anne et Caïphe, le reniement de Pierre, le jugement de Pilate, les dérisions d’Hérode, la flagellation et le couronnement d’épines, la condamnation à mort, les chutes sous le fardeau de la croix, la rencontre de la très sainte Vierge, le suaire de Véronique, le crucifiement, les outrages des pharisiens, la douleur de Marie, de Madeleine et de Jean, le coup de lance dans le côté, en un mot toutes ses souffrances, jusque dans les moindres détails passèrent successivement sous ses yeux. Le Seigneur, dans son agonie, voyait tous les gestes, pénétrait tous les sentiments et entendait toutes les paroles de ceux qui devaient l’entourer pendant sa passion. Cependant par amour pour l’homme, il se soumit à subir tout cela. Ce qui l’affligeait le plus cruellement, c’était la nudité dans laquelle il devait paraître en expiation des impuretés de l’homme ; il demanda d’être délivré de ce supplice, et il fut exaucé ; car je vis, non pas un des bourreaux, mais un homme compatissant, lui apporter une ceinture dont il se couvrît. Jésus vit et ressentit aussi la douleur actuelle de sa mère, que la compassion avait fait tomber sans connaissance entre les bras de ses deux amies, au milieu de la vallée de Josaphat.
A la fin des visions de la passion, Jésus tomba sur le visage comme un mourant. Les anges disparurent, les tableaux s’évanouirent ; la sueur de sang coula plus abondante, et je la vis traverser ses vêtements. Une profonde obscurité régnait dans la grotte. Je vis alors un ange descendre auprès de Jésus. Il était plus grand, plus distinct et plus semblable à un homme que ceux qui s’étaient montrés dans la vision précédente. Il était revêtu, comme un prêtre, d’une longue robe flottante, et portait dans ses mains un petit vase de la forme d’un calice. A l’ouverture de ce vase, je vis un corps de forme ovale de la grosseur d’une fève, et qui répandait une lueur rougeâtre. L’ange, toujours planant, étendit la main droite vers Jésus, et, le Sauveur s’étant relevé, il lui mit dans la bouche le corps brillant et le fit boire au calice lumineux, puis il disparut.
Après avoir librement accepté le calice de sa passion, Jésus recevait la force nécessaire pour l’épuiser. Il resta encore quelques instants dans la grotte, calme, serein, et rendant grâces à son Père céleste. Il était triste encore ; mais, réconforté surnaturellement, il retourna vers ses disciples sans crainte et sans angoisse. Il était pâle et défait, mais il marchait d’un pas ferme et assuré. Il avait essuyé son visage avec un suaire et remis en ordre ses cheveux qui pendaient, humides de sang, sur ses épaules.
Lorsque Jésus arriva auprès des apôtres, il les trouva, comme la première fois, endormis, couchés sur la terrasse et la tête voilée. Il leur dit : « Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez ; l’heure est venue où le Fils de l’homme doit être livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons ; celui qui doit me livrer approche : mieux vaudrait pour lui qu’il ne fût jamais né. » Les apôtres se levèrent tout effrayés, et regardèrent autour d’eux avec inquiétude. Dès qu’ils furent revenus à eux, Pierre dit avec ardeur : « Maître, je vais appeler les autres afin que nous vous défendions. » Mais Jésus leur montra, à quelque distance dans la vallée, de l’autre côté du Cédron, une grande troupe armée qui s’approchait avec des torches ; et il leur dit qu’un d’entre eux l’avait trahi. Il leur parla encore avec sérénité, leur recommanda de consoler sa mère, et dit : « Allons au-devant d’eux ; je vais me livrer sans résistance aux mains de mes ennemis. » Ensuite il sortit du jardin des Oliviers, et s’en fut à leur rencontre, avec les trois apôtres, sur le chemin qui séparait ce jardin de celui de Gethsémani.
La grotte dans laquelle Jésus avait prié aujourd’hui n’était pas celle où il avait coutume de prier sur le mont des Oliviers. Il se rendait d’ordinaire dans une grotte plus éloignée, où un jour, après avoir maudit le figuier stérile, il avait prié dans une grande tristesse, les bras en croix et appuyé contre le rocher. Les traces de son corps et ses mains restèrent imprimées sur la pierre, et devinrent plus tard l’objet d’un culte ; mais on ne savait plus l’histoire de ce miracle. J’ai vu plusieurs fois de semblables empreintes laissées sur la pierre soit par les anciens prophètes, soit par Jésus, Marie ou quelques-uns des apôtres. Elles ne paraissaient pas profondes, mais semblables à celles qu’on laisserait en appuyant la main sur une pâte épaisse.