CHAPITRE III
Vision des terribles expiations du péché, de ses ravages dans l’Église et de l’ingratitude des hommes ; seconde agonie.
Lorsque Jésus fut revenu à la grotte et toutes ses tristesses avec lui, il se jeta la face contre terre, les bras étendus, et pria son Père céleste ; alors commença la seconde agonie, qui dura trois quarts d’heure. Des anges vinrent lui montrer, dans une longue suite de tableaux, les immenses douleurs qu’il devait souffrir afin d’expier les péchés du monde entier. Ils lui montrèrent quelle était, avant sa chute, la majestueuse beauté de l’image de Dieu dans l’homme, et combien, depuis cette chute, la créature corrompue avait été enlaidie et défigurée. Ils lui firent voir aussi l’origine de tous les péchés depuis le premier péché, la nature et le caractère de la concupiscence et ses terribles effets sur l’âme et le corps de l’homme, ainsi que la nature et le caractère de toutes les peines qui en sont le châtiment. Ils lui montrèrent, dans la satisfaction qu’il devait donner à la justice divine par sa passion, d’abord les souffrances du corps et de l’âme comprenant toutes les peines exigées par Dieu pour la concupiscence de l’humanité tout entière ; ensuite les souffrances qui, pour être satisfactoires, devaient punir les crimes de toute l’humanité dans la seule nature humaine exempte de péché, celle du Fils de Dieu. Celui-ci, pour se charger par amour des dettes de tous les hommes, devait vaincre la répugnance qu’inspirent à l’homme la souffrance et la mort. Tandis que les anges lui montraient tout cela, j’avais la perception de ce qu’ils disaient, quoique sans entendre leur voix. Aucune langue humaine ne peut exprimer l’épouvante qui remplissait l’âme du Sauveur à la vue de ces terribles expiations ; car il voyait non seulement l’immense étendue des tourments qu’il devait endurer, mais encore les instruments de torture, la fureur diabolique de ceux qui les avaient inventés, la cruauté des bourreaux, et les angoisses de toutes les victimes innocentes ou coupables. L’horreur de cette vision fut telle, que tout son corps se couvrit de sueur : c’étaient comme des gouttes de sang qui découlaient jusqu’à terre.
Pendant que le Fils de l’homme était ainsi plongé dans la tristesse et l’abattement, je vis les anges saisis de compassion. Il me sembla qu’ils désiraient ardemment le consoler, et qu’ils priaient pour lui devant le trône de Dieu. Il y eut un moment de suspension, et comme un combat d’un instant entre la justice de Dieu et sa miséricorde ainsi que l’amour qui s’offrait en sacrifice. L’image de Dieu me fut montrée, non comme d’autres fois sur un trône, mais dans une forme lumineuse vaguement dessinée ; je vis la nature divine du Fils dans la personne de son Père, et se confondant, pour ainsi dire, avec elle ; je vis aussi la personne du Saint-Esprit qui procédait du Père et du Fils : elle était comme entre eux, et tout cela n’était pourtant qu’un seul Dieu ; mais ces choses sont inexprimables. J’avais plutôt une perception de formes idéales qu’une vision sensible et distincte ; il me sembla que la volonté divine du Christ se retirait dans le sein du Père, afin de laisser peser sur son humanité toutes ces souffrances, que la volonté humaine de Jésus priait avec angoisse le Père d’adoucir et d’alléger. Ainsi le Verbe uni à son Père décréta contre le Fils de l’homme ce que sa volonté humaine voulait éloigner de lui. Je vis cela dans le moment même où les anges, saisis de compassion, désiraient consoler Jésus ; et, en effet, il reçut en cet instant quelque soulagement. Mais bientôt toute consolation cessa, et les anges abandonnèrent le Seigneur, dont l’âme allait avoir à souffrir de nouvelles et non moins violentes angoisses.
Lorsque le Rédempteur voulut bien éprouver, comme un homme ordinaire, la répugnance de la nature humaine contre la douleur et la mort, lorsqu’il se chargea de surmonter ce dégoût qui fait partie de toute souffrance, il fut permis au tentateur de procéder avec lui comme avec tout homme qui veut se sacrifier pour une sainte cause. Dans la première agonie, Satan lui avait montré avec un insultant mépris toute l’énormité de la dette du péché qu’il voulait acquitter, et même il avait osé prétendre que la vie de Jésus n’était pas sans tache.
Dans la seconde agonie, les anges lui représentèrent dans toute leur étendue les souffrances expiatoires qu’il devait endurer ; car il n’appartient pas à Satan de montrer que l’expiation est possible : le père du mensonge et du désespoir ne fait point connaître les œuvres de la miséricorde divine. Jésus ayant résisté victorieusement à tous ces combats par son entier abandon à la volonté de son Père céleste, un nouveau cercle d’effrayantes images vint l’assaillir. Il se fit cette question poignante que se pose, avant le sacrifice, tout homme qui se dévoue : Quel sera le fruit de ce sacrifice ? et le tableau du plus terrible avenir accabla son cœur plein d’amour.
Lorsque Dieu, dans l’Eden, eut envoyé le sommeil à Adam, il ouvrit son côté et prit une de ses côtes, dont il fit Eve, la première femme, la mère de tous les vivants ; puis il la mena devant Adam, et celui-ci dit : « Voilà l’os de mes os et la chair de ma chair : l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils seront deux en une seule chair ». Ce fut là le mariage dont il est écrit : « Ce sacrement est grand, je dis en Jésus-Christ et en l’Eglise ». Le Christ, le nouvel Adam, voulait aussi laisser venir sur lui le sommeil, celui de la mort sur la croix : il voulait aussi laisser ouvrir son côté pour que la nouvelle Eve, sa fiancée virginale, l’Eglise, la mère de tous les vivants, en fût formée ; il voulait lui donner le sang de la rédemption, l’eau de la purification et son Esprit, les trois choses qui rendent témoignage sur la terre ; il voulait lui donner les sacrements, afin qu’elle fût une fiancée pure, sainte et sans tache ; il voulait être sa tête, nous devions être ses membres soumis à la tête, l’os de ses os, la chair de sa chair. En prenant la nature humaine afin de mourir pour nous, lui-même avait quitté son père et sa mère afin de s’attacher à sa fiancée, l’Eglise : il est devenu une seule chair avec elle, en la nourrissant du Sacrement de l’autel, où il s’unit incessamment à nous. Il voulait demeurer sur la terre avec l’Eglise, sa fiancée, jusqu’à ce que nous fussions tous unis intimement à lui dans le ciel, et il a dit : « Les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle ». Afin de manifester son immense amour pour les pécheurs, et pour prendre sur lui les peines dues à tous leurs crimes, Jésus-Christ s’était fait homme et frère de ces mêmes pécheurs. Il avait vu avec une douleur mortelle l’énormité de cette dette, et l’immense étendue des souffrances expiatoires qu’il devait endurer, et, pourtant il s’était abandonné comme victime à la volonté de son Père céleste ; mais à présent, il voyait les tentations, les outrages, les souffrances à venir de l’Eglise, sa fiancée, qu’il allait racheter au prix de son sang.
Devant l’âme de Jésus parut le triste spectacle de l’ingratitude des hommes ainsi que toutes les souffrances de ses apôtres, de ses disciples et de ses amis. Il vit l’Eglise d’abord si peu nombreuse, puis, dès qu’elle se fut accrue, envahie par les schismes et les hérésies, suites des vices qui avaient occasionné la première chute, à savoir : l’orgueil, la vanité, la désobéissance et l’idolâtrie de soi-même. Il vit la tiédeur, la perversité, la malice d’un nombre infini de chrétiens, les mensonges et les vaines subtilités des docteurs orgueilleux, les exécrables sacrilèges des mauvais prêtres, les suites funestes de tous ces actes ; l’abomination de la désolation dans le royaume de Dieu, dans le sanctuaire de cette humanité ingrate qu’il voulait racheter de son sang, au prix de souffrances indicibles.
Je vis les scandales de tous les siècles, depuis la fondation de l’Eglise jusqu’à la fin du monde, passer devant l’âme de Jésus dans une suite infinie de tableaux, et sous les formes les plus diverses : égarement d’imagination et d’esprit, exaltation fanatique, folie des faux prophètes, opiniâtreté des hérétiques, les apostats, les présomptueux, les docteurs hétérodoxes, les réformateurs hypocrites, les corrupteurs et les corrompus l’outrageaient et le tourmentaient comme ayant été mal crucifié, et n’ayant pas souffert ainsi qu’ils le voulaient et l’entendaient dans leurs interprétations orgueilleuses. Tous déchiraient et se partageaient entre eux la robe sans couture de son Eglise ; chacun voulait avoir le Sauveur sous une forme différente de celle sous laquelle il s’est donné à nous par amour. Beaucoup le maltraitaient, l’insultaient, le reniaient ; beaucoup, secouant la tête et haussant les épaules, passaient dédaigneusement devant lui, qui leur tendait les bras pour les sauver, et s’en allaient vers l’abîme, où ils étaient engloutis. Il en vit une infinité d’autres qui n’osaient pas le renier hautement, mais qui, semblables au lévite mentionné dans la parabole de l’Evangile, s’éloignaient avec dégoût des plaies de l’Eglise, dont ils étaient en partie les auteurs. Ils s’éloignaient de son épouse blessée, comme des enfants lâches et traîtres abandonnent leur mère au moment de la nuit, quand viennent les brigands et les meurtriers, auxquels leur incondulte a laissé la porte ouverte. Tous emportaient dans le désert leur butin, leus vases d’or et les ornements précieux. Séparés de la vraie vigne, ils campaient au milieu des raisins sauvages, et, semblables à des troupeaux égarés conduits par des mercenaires dans de mauvais pâturages et livrés en proie aux loups, ils refusaient d’entrer dans le bercail du bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Ils erraient sans patrie dans le désert, et détournaient les yeux de la ville qui, bâtie sur la montagne, ne peut rester cachée. Ils étaient emportés par des tourbillons de sable, et ne voulaient pas voir la maison de sa fiancée, son Eglise, bâtie sur le roc, et auprès de laquelle il a promis de demeurer jusqu’à la fin des siècles. Ils refusaient d’entrer par la porte basse afin de ne pas laisser leur tête altière ; ils bâtissaient sur le sable des huttes mobiles où il n’y avait ni autel ni sacrifice : ils avaient des girouettes sur leurs toits, et leurs doctrines changeaient au gré du vent ; ils ne pouvaient s’entendre entre eux, et n’avaient jamais de position fixe ; ils détruisaient parfois leurs cabanes, et en lançaient les débris contre la pierre angulaire de l’Eglise, mais sans pouvoir l’ébranler. Malgré les ténèbres qui régnaient autour d’eux, ils refusaient d’aller vers la lumière placée sur le chandelier dans la maison de l’épouse ; et ils erraient les yeux fermés autour du jardin clos de l’Eglise, dont les parfums seuls leur conservaient encore un reste de vie. Ils tendaient les bras vers des fantômes, et suivaient les astres errants qui les conduisaient à des puits sans eau ; arrivés au bord de l’abîme, ils dédaignaient la voix de l’épouse qui les appelait, et ils riaient avec une pitié arrogante des serviteurs qui les invitaient au festin nuptial. Ils ne voulaient pas entrer dans le jardin, car ils craignaient les épines de la haie ; infatués d’eux-mêmes, n’ayant ni vin ni froment, ils étaient dévorés de soif et consumés par la faim ; aveuglés par leur orgueilleuse raison, ils déclaraient invisible l’Eglise du Verbe fait chair On voit qu'il s'agit ici des hérétiques, et spécialement de la grande hérésie du protestantisme, qui déclare, en effet, l'Eglise invisible. . Jésus les vit tous, et il pleura sur tous ; il voulut souffrir pour tous ceux qui refusaient de porter leur croix après lui dans la ville bâtie sur la montagne, et qui ne voulaient pas le voir dans sa fiancée, dans son Eglise fondée sur le roc, à laquelle il s’est donné lui-même dans le très saint Sacrement.
Tous ces tableaux épouvantables d’ingratitude et d’outrages concernant la passion douloureuse de mon céleste Epoux, passaient devant son âme avec une effrayante rapidité. Je vis Satan, sous les formes les plus hideuses et les plus variées, entraîner dans l’abîme des âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ, et qui même avaient reçu l’extrême-onction. Le Sauveur vit avec une profonde douleur toute l’ingratitude, toute la corruption des premiers chrétiens, de ceux qui vinrent ensuite, de ceux de notre époque et de ceux de l’avenir. La voix du tentateur répétait sans cesse : « Voilà les ingrats pour lesquels tu veux souffrir ! » Et l’âme du Fils de l’homme, à l’aspect de ces terribles apparitions, était accablée sous le poids d’une indicible angoisse. Jésus se tordait les mains ; souvent il tombait comme écrasé sur ses genoux, et sa volonté humaine luttait avec tant de force contre la répugnance à tant souffrir pour cette race ingrate, que la sueur, en larges gouttes de sang, coulait de son corps jusqu’à terre. Dans sa détresse, il regardait autour de lui comme pour chercher du secours, et il semblait prendre le ciel, la terre et les astres du firmament à témoin de ses souffrances. Je crus même l’entendre s’écrier : « Est-il possible de supporter une telle ingratitude ? Répondez-moi, je vous prends à témoin ». Alors la lune et les étoiles parurent s’approcher, et je vis à ce moment la clarté augmenter autour de lui.
Jésus, dans cette affreuse angoisse, fit entendre quelques cris douloureux. Les trois apôtres se réveillèrent ; ils prêtèrent l’oreille de son côté et voulaient aller le rejoindre ; mais Pierre retint Jean et Jacques, et dit : « Restez ; je vais aller vers lui ». Je le vis courir et entrer dans la grotte. A la vue du Seigneur plein d’épouvante et couvert de sang, il tressaillit d’effroi. « Maître, dit-il, qu’avez-vous ? » Jésus ne lui répondit pas, et ne parut même point faire attention à lui. Pierre revint vers les deux autres ; il leur dit que le Seigneur ne lui avait pas répondu, et qu’il ne faisait que gémir et soupirer. Leur tristesse alors augmenta ; ils voilèrent leur tête, s’assirent et prièrent en pleurant.
Je retournai vers mon céleste fiancé dans sa douloureuse agonie. L’effrayant tableau des ingratitudes et des outrages des hommes futurs dont il avait pris sur lui la dette, et pour lesquels il devait souffrir si cruellement, se déroulait devant lui avec une rapidité croissante et sous des aspects de plus en plus hideux. Il luttait toujours contre la répugnance de sa volonté humaine à tant souffrir. Plusieurs fois je l’entendis s’écrier : « Mon Père, est-il possible de souffrir pour tous ces hommes-là ! Mon Père, que ce calice, s’il se peut, s’éloigne de moi ! cependant que votre volonté soit faite ».
Au milieu de toutes ces offenses envers la miséricorde divine, je voyais Satan s’agiter sous des formes qui variaient selon l’espèce du péché. Il apparaissait tantôt comme un grand homme noir ou sous la figure d’un tigre ; tantôt sous celles d’un loup, d’un renard, d’un dragon, d’un serpent. Ce n’était pas la forme même de ces animaux, mais seulement le trait saillant de leur nature : des types de destruction, d’abomination, de contradiction, de péché, enfin les formes mêmes du démon. Jésus voyait toutes ces images diaboliques tenter, séduire et dévorer ces âmes sans nombre qu’il voulait, en mourant sur la croix, délivrer du pouvoir de Satan. Au commencement, je vis plus rarement le serpent ; mais ensuite je le vis s’élancer sur Jésus et l’attaquer avec une violence extrême, à la tête d’une nombreuse armée d’hommes et de femmes appartenant à toutes les classes de la société. Munis de toute sorte d’armes et d’instruments, ils luttaient quelquefois les uns contre les autres, puis revenaient sur le Sauveur avec un acharnement épouvantable ; c’était un horrible spectacle. Ils l’insultaient, le frappaient, le perçaient, lui crachaient au visage et le couvraient d’ordures. Leurs armes, leurs glaives, leurs épieux s’élevaient et retombaient comme les fléaux d’une immense foule de batteurs en grange ; et tous ces hommes se déchaînaient contre le grain de froment céleste qui, tombé sur la terre, y est mort afin de nourrir éternellement les hommes du pain de la vie.
Au milieu de tous ces furieux, dont quelques-uns me paraissaient aveugles, Jésus était tout meurtri, comme si les coups l’eussent réellement blessé. Je la vis chanceler de côté et d’autre ; à peine relevé, il retombait de nouveau. Le serpent, qui ne cessait d’exciter les siens contre Jésus, frappait de sa queue, déchirait, égorgeait et dévorait tous ceux qu’il avait renversés.
J’appris que cette multitude de furieux se composait de tous les impies, qui, chacun à sa manière, prodiguent leurs outrages à Jésus-Christ, réellement présent sous les espèces du pain et du vin dans la très sainte Eucharistie, avec son corps, son sang, son âme et sa divinité. Je reconnus, parmi ces ennemis du Sauveur, toutes les espèces de profanateurs du très saint Sacrement, où il demeure personnellement présent au sein de l’Eglise catholique. Je vis avec horreur tous ces outrages, depuis la négligence, l’indifférence, l’omission, jusqu’au mépris, à l’abus et au sacrilège ; depuis l’adoration des idoles du monde, l’orgueil de la raison et la fausse science, jusqu’à l’hérésie, l’incrédulité, le fanatisme, la haine et la persécution. Je vis parmi ces hommes des aveugles, des perclus, des sourds, des muets et même des enfants : des aveugles qui ne voulaient pas voir la vérité, des perclus qui refusaient de la suivre, des sourds qui fermaient l’oreille à ses avertissements, des muets qui ne voulaient pas combattre pour elle avec le glaive de la parole, des enfants égarés par des parents et des maîtres mondains et impies, des enfants déjà tout remplis de désirs terrestres, enivrés d’une vaine science et insensibles aux choses divines. Parmi ces derniers, dont l’aspect m’affligea particulièrement, parce que Jésus aimait les enfants, je remarquai beaucoup d’enfants de chœur irrévérencieux, qui n’honoraient pas le Christ pendant la sainte messe, et je vis avec effroi que beaucoup de prêtres de tout rang, dont quelques-uns même se considéraient comme pleins de foi et de piété, maltraitaient aussi Jésus dans le saint Sacrement. La plupart croyaient à la présence réelle, et enseignaient ce mystère au peuple ; mais ils se souciaient trop peu de l’honneur de son culte : ils négligeaient de soigner le palais, le trône, le siège du Dieu vivant, c’est-à-dire l’Eglise, l’autel, le tabernacle, le calice, l’ostensoir, les vases et les ornements sacrés. Ils laissaient tout se détériorer dans la poussière et la rouille, et le culte divin était sinon profané intérieurement, du moins déshonoré à l’extérieur. Tout cela ne venait pas de la pauvreté, mais de l’insouciance, de la paresse, de l’attachement aux choses de la terre, et parfois aussi de l’égoïsme et de la mort de l’âme, car je vis des négligences semblables dans des églises riches, ou du moins aisées. J’en vis en même temps d’autres où un luxe mondain et ridicule avait remplacé les ornements précieux et vénérables d’une époque plus pieuse. Je vis que souvent les plus pauvres étaient mieux logés dans leurs cabanes que le Maître du ciel et de la terre dans son Eglise. Ah ! combien cette inhospitalité contristait Jésus, qui s’est donné en nourriture à tous les hommes ! Certes, il n’est pas besoin d’être riche pour recevoir Celui qui récompense au centuple le verre d’eau donné au pauvre altéré ; mais lui, qui a soif de nous, n’a-t-il pas lieu de se plaindre quand le verre est souillé et l’eau corrompue ? Par suite de toutes ces négligences, les faibles étaient scandalisés, le sanctuaire déshonoré, l’Eglise abandonnée, les prêtres méprisés ; bientôt la malpropreté passait à l’intérieur : ils ne prenaient pas plus de soin pour purifier le tabernacle de leur cœur qu’ils n’en prenaient pour le tabernacle de l’autel. J’ai vu des prêtres et des évêques s’agiter pour plaire aux princes et aux grands du monde, et pour satisfaire à tous leurs caprices, tandis qu’ils laissaient le Roi du ciel et de la terre à leur porte, comme un Lazare sollicitant les miettes de leur amour, et ne recevant que de nouvelles blessures Il est inutile de rappeler que ces tableaux représentent l'histoire du péché dans son ensemble, plutôt qu'une époque en particulier. .
Quand je parlerais une année entière, je ne pourrais dire tous les affronts faits à Jésus, dans la sainte Eucharistie, que je connus de cette manière. J’en vis les auteurs assaillir le Seigneur par troupes, et le frapper de diverses armes, selon la diversité de leurs offenses. Je vis des clercs irrévérencieux, des prêtres légers ou sacrilèges, des communiants tièdes ou indignes, et beaucoup d’âmes pour lesquelles le mystère du Dieu vivant, source de toute bénédiction, s’était changé en malédiction. Je vis des guerriers furieux, serviteurs du démon, qui souillaient les vases sacrés, foulaient aux pieds la sainte hostie, ou la profanaient dans les mystères d’un culte infernal. Je vis un nombre infini de personnes séduites par le mauvais exemple et l’enseignement perfide des hérésiarques, cesser de croire à la présence réelle du Seigneur et de l’adorer dans l’Eucharistie. C’était un affreux spectacle que de voir ces hérésiarques arracher du cœur de Jésus une multitude innombrable de fidèles pour lesquels il avait répandu son sang : je voyais l’Eglise comme le corps de Jésus, et toutes ces familles, ces églises séparées, m’apparaissaient comme autant de lambeaux sanglants arrachés de son corps vivant. Ah ! de quels touchants regards Il les suivait, en gémissant sur leur perte ! Lui qui, pour réunir en un seul corps, l’Eglise, les hommes divisés à l’infini, s’était donné en nourriture à tous dans le saint Sacrement, il se voyait déchiré dans le corps de son épouse : tels étaient les mauvais fruits de l’arbre du schisme. La table de l’union, le sacrement, gage suprême de sa tendresse et où il voulait demeurer à jamais avec les hommes, sous l’influence des faux docteurs, était devenu la borne de séparation, et les enfants de Dieu étaient obligés de se séparer des incrédules et des hérétiques pour ne point participer à leurs péchés. Je vis de cette manière des peuples entiers s’arracher au cœur de Jésus, et renoncer au trésor de grâces qu’il a confié à son Eglise. A la fin, je vis tous ceux qui s’étaient séparés de l’Eglise plongés dans l’incrédulité, la superstition, l’hérésie, la fausse science, et, poussés par le serpent qui s’agitait au milieu d’eux, se réunir et se précipiter tous ensemble sur l’Eglise : c’était comme s’ils eussent déchiré les entrailles du Seigneur lui-même. Dans son angoisse, il voyait l’arbre du schisme, avec toutes ses branches et tous ses fruits, se multiplier à l’infini jusqu’à la consommation des siècles, lorsque le blé sera recueilli dans les greniers célestes, et la paille brûlée dans le feu qui ne s’éteint jamais.
Cette vision fut si horrible, si épouvantable, que mon fiancé céleste daigna m’apparaître, et mettre miséricordieusement sa main sur mon cœur, en me disant : « Personne n’a encore vu ces choses, et ton cœur se briserait de douleur si je ne le soutenais ».
Je vis le sang couler en larges gouttes sur le pâle visage du Seigneur ; ses cheveux collés ensemble se dressaient sur sa tête, et sa barbe était sanglante et en désordre. Après cette dernière vision, il sortit de la grotte et vint de nouveau vers les disciples. Il trébuchait à chaque pas, comme un homme courbé sous un lourd fardeau, ou dangereusement blessé et presque défaillant. Arrivé auprès des apôtres, il ne les trouva point couchés par terre, mais assis, la tête voilée et appuyée sur leurs genoux ; c’est une position que les Juifs prenaient souvent dans le deuil ou la prière. Accablés par la fatigue, la crainte et la tristesse, ils s’étaient endormis. Jésus s’approcha d’eux tremblant et gémissant ; ils se réveillèrent. Mais lorsqu’à la clarté de la lune ils le virent devant eux debout et courbé, avec son visage pâle, ensanglanté et sa chevelure en désordre, leurs yeux fatigués ne purent reconnaître leur maître si horriblement défiguré. Le voyant qui se tordait les mains, ils se levèrent, le reçurent dans leurs bras, et le soutinrent avec un empressement affectueux. Alors il leur dit avec une tristesse profonde qu’on le mettrait à mort le lendemain, qu’on se saisirait de lui dans une heure pour le traîner devant le tribunal, qu’on le maltraiterait et l’outragerait, qu’on le flagellerait, et qu’enfin il serait mis à mort de la manière la plus cruelle ; il les pria ensuite de consoler sa mère et Madeleine. Ils ne lui répondirent pas ; ils étaient sans parole, tant son aspect et ses discours les avaient troublés et attristés : ils pensaient même qu’il était en délire. Lorsqu’il voulut retourner à la grotte, il n’eut pas la force de marcher, et je vis Jean et Jacques l’y conduire. Dès qu’il y fut entré, ils le quittèrent : il était environ onze heures et un quart.