CHAPITRE II

Vision de nos crimes : première agonie.

Au moment où Jésus quitta les disciples, je vis autour de lui un large cercle de fantômes épouvantables qui se resserrait de plus en plus. Sa tristesse et son angoisse allaient toujours croissant. Il se retira, tout abattu, dans la grotte, afin d’y prier, semblable à un homme qui cherche un abri contre l’orage qui le poursuit ; mais ces hideux fantômes y pénétrèrent avec lui, et devinrent de plus en plus distincts. Hélas ! cette étroite caverne semblait renfermer l’horrible et effrayant tableau de tous les péchés commis depuis la chute de nos premiers parents jusqu’à la fin du monde, et celui des châtiments qui devaient les expier. C’est ici, au pied de la montagne des Oliviers, qu’étaient venus Adam et Ève, chassés du paradis, sur la terre inhospitalière ; ils avaient gémi et pleuré dans ce même lieu.

Je sentis clairement que Jésus, en s’offrant à la justice divine, comme victime de satisfaction pour les péchés du monde, faisait rentrer, en quelque sorte, sa divinité dans le sein de la Trinité très sainte ; et que, soutenu seulement par l’amour de son cœur humain, il dévouait, pour expier les péchés du monde, à toutes les souffrances et à toutes les angoisses son humanité si sainte, si réelle, si pleine de sensibilité et d’innocence. Voulant que l’expiation s’étendît jusqu’aux mauvais désirs, qui sont la racine du mal, et à tous les crimes qu’ils font germer, le très miséricordieux Jésus, par amour pour nous, daigna recevoir et faire pénétrer jusqu’au fond de son âme la satisfaction entière et toutes les pénitences qui devaient régénérer l’humanité. Il voulut que sa passion fût infinie pour expier le nombre infini de nos fautes, et que d’innombrables souffrances, rameaux de l’arbre de l’expiation, se répandissent dans toutes les puissances de son âme divine, et dans tous les membres de son corps sacré.

Ainsi anéanti et livré à sa nature humaine, il tomba sur son visage, accablé d’angoisses, perdu dans une tristesse infinie et priant Dieu. Alors tous les péchés du monde lui apparurent sous des formes sans nombre et dans toute leur laideur ; il les prit tous sur lui, et s’offrit, dans sa prière, à la justice de son Père céleste afin d’expier par sa passion toutes ces offenses. Satan s’agitait d’une manière effrayante et avec autant de dédain que de colère, au milieu de toutes ces abominations. Sa fureur allait toujours croissant contre Jésus ; il faisait passer devant son âme des tableaux toujours plus affreux, et criait à son humanité : « Prendras-tu donc encore celui-ci sur toi ! Comment satisferas-tu pour tant de crimes ? »

Cependant une voie lumineuse apparut dans le ciel à l’orient et s’abaissa vers Jésus : je vis, le long de cette voie, des chœurs d’anges qui descendaient vers lui pour le soutenir et le fortifier. La grotte était toujours remplie des effrayantes visions de nos fautes, et des mauvais esprits qui tentaient le Seigneur et le raillaient. Jésus prit sur lui tous ces crimes ; mais son cœur, ce cœur qui seul aime Dieu et les hommes du pur et parfait amour, sentit, dans ce désert de désolation, l’horrible fardeau de ces péchés sans nombre ; il en fut accablé d’épouvante et de douleur. Hélas ! j’en vis tant, de ces crimes, qu’une année ne suffirait pas pour les énumérer. Après que cet océan de péchés et d’offenses eut passé tout entier devant l’âme du Sauveur, et que lui-même se fut offert comme victime d’expiation pour en subir tous les châtiments et toutes les peines, Satan lui suscita, comme autrefois au désert, des tentations sans nombre ; il osa même formuler une suite d’accusations contre Jésus, l’Agneau sans tache. « Comment ! lui dit-il, tu veux prendre tout cela sur toi, et tu n’es pas pur toi-même ! » Et alors, avec une infernale impudence, il déroula devant lui comme un acte d’accusation, et lui imputa une foule de griefs imaginaires. Il lui reprocha, comme des crimes, tous les manquements de ses disciples, les scandales qu’ils avaient donnés, le trouble et les désordres qu’il avait apportés dans le monde en abolissant les anciens usages. Satan parlait comme l’eût pu faire le pharisien le plus subtil et le plus rusé : il accusait Jésus d’avoir occasionné le massacre des Innocents, ainsi que les peines et les souffrances de ses parents en Égypte ; de n’avoir pas sauvé Jean-Baptiste de la mort, d’avoir désuni des familles, d’avoir protégé des hommes décriés, de n’avoir pas guéri plusieurs malades, d’avoir fait tort aux habitants de Gergesa en ordonnant aux possédés de renverser leurs cuves, et en permettant aux démons de précipiter leurs porcs dans la mer ; il l’accusait encore de n’avoir pas empêché la nouvelle chute de Marie-Madeleine, d’avoir abandonné sa propre famille, et dilapidé le bien d’autrui : en un mot, Satan présenta devant l’âme agonisante de Jésus, afin de l’ébranler, tout ce que le tentateur eût reproché, au moment de la mort, à un homme ordinaire qui eût fait toutes ces actions sans l’inspiration d’en haut ; car il ignorait que Jésus fût le Fils de Dieu, et il le tentait seulement comme le plus juste des hommes. Notre divin Sauveur laissa tellement prédominer en lui sa sainte humanité, qu’il voulut souffrir la tentation dont les justes, à l’heure de la mort, sont souvent assaillis, au sujet du mérite de leurs actions. Il permit, pour vider tout le calice de cette première agonie, que Satan lui représentât ses bonnes œuvres comme autant de dettes contractées envers la grâce de Dieu, et non encore acquittées. Le tentateur lui reprocha de vouloir effacer les péchés d’autrui, lorsqu’il était lui-même dépourvu de mérites et encore redevable à Dieu, qui lui avait accordé la grâce de faire ses prétendues bonnes œuvres. Le Fils de Dieu permit au démon de tenter son humanité, comme il eût pu tenter un homme qui voudrait attribuer à ses actes une valeur propre, en dehors de celle qu’ils peuvent avoir par leur union aux mérites de notre Rédempteur. Satan donc lui fit voir ses œuvres comme autant de dettes contractées envers Dieu, et lui représenta qu’elles n’avaient aucun mérite sans l’entier accomplissement de sa passion, et n’étaient nullement en proportion avec la grâce que Dieu lui avait accordée ; et il lui dit : « Tu vois bien que tu es encore redevable envers Dieu pour toutes ces choses ! » Enfin il lui reprocha d’avoir reçu de Lazare et dépensé le prix du bien de Marie-Madeleine, vendu à Magdalum. « Comment, lui dit-il, as-tu pu dépenser le bien d’autrui, et en priver la famille qui en était propriétaire ? »

J’ai vu le tableau de tous les crimes pour lesquels le Seigneur s’offrait comme victime d’expiation, et j’ai senti le fardeau de toutes les accusations que le tentateur faisait peser sur lui. Parmi les péchés du monde entier dont Jésus s’était chargé, je vis aussi les miens ; et, du cercle de tentations qui l’entourait, il sortit et vint sur moi comme un fleuve, où je vis avec effroi mes innombrables offenses. Durant cette heure d’angoisse, j’avais toujours les yeux fixés sur mon fiancé céleste ; je gémissais et priais avec lui, je me tournais avec lui vers les anges consolateurs. Hélas ! le Seigneur se tordait comme un ver, sous le poids de sa douleur et de ses angoisses.

En entendant toutes ces accusations de Satan contre l’Agneau sans tache, j’avais grand’peine à retenir ma colère ; mais lorsqu’il vint à parler du prix du bien de Magdalum qui avait été dissipé, je ne me contins plus, et, m’approchant de lui : « Malheureux ! lui dis-je, comment peux-tu porter si loin ton impudence ! N’ai-je pas vu le Seigneur employer cette somme, donnée par Lazare, à délivrer vingt-sept malheureux prisonniers, qui gisaient à Thirza dans le plus extrême abandon ? »

Au commencement, Jésus était agenouillé et priait avec un grand calme ; mais bientôt son âme s’épouvanta, à l’aspect des crimes innombrables des hommes et de leur ingratitude envers Dieu. Il fut pris d’une mortelle angoisse et saisi d’une douleur si violente, qu’il s’écria tremblant et frissonnant : « Abba, mon Père, si c’est possible, que ce calice s’éloigne de moi ! Mon Père, tout vous est possible ; éloignez ce calice ! » Puis il se recueillit, et dit : « Cependant que votre volonté se fasse, et non la mienne ». Sa volonté et celle de son Père étaient une ; mais, livré par son amour à toute la faiblesse de la nature humaine, il tremblait à l’aspect de la mort.

Je vis la grotte remplie de fantômes effrayants ; tous les péchés, toutes les méchancetés, tous les vices, toutes les ingratitudes, toutes les peines l’accablaient à la fois. En même temps, les épouvantements de la mort et la terreur qu’il ressentait à la vue de toutes ses souffrances expiatoires le pressaient et l’assaillaient sous la forme de spectres hideux. Il joignait les mains, il frémissait, il tremblait, une sueur froide couvrait tout son corps ; enfin il tomba la face contre terre. Il se releva ; ses genoux chancelaient et le portaient à peine, ses lèvres étaient livides, ses cheveux se dressaient sur sa tête : il était tout défait et presque méconnaissable. À dix heures et demie, ayant fini sa prière, il se leva, et, tout chancelant, tombant à chaque pas, baigné d’une sueur froide, il se traîna jusqu’à la plate-forme où les trois apôtres étaient restés. Il les trouva endormis à la suite de la fatigue, de la tristesse et de l’angoisse qu’ils avaient éprouvées. Jésus vint à ses disciples, comme un homme qui, plongé dans la tristesse et saisi d’épouvante, se réfugie auprès de ses amis, et aussi comme un bon pasteur qui, bien qu’effrayé lui-même, n’oublie pas son troupeau menacé du péril ; car il n’ignorait pas qu’eux aussi étaient dans l’angoisse et la tentation. Les terribles visions le poursuivaient pendant tout le chemin. Voyant les apôtres endormis, il se tordit les mains, tomba de fatigue auprès d’eux, et dit tristement : « Simon, dors-tu ? » Tous alors se réveillèrent et se relevèrent, et Jésus leur dit dans son délaissement : « Ainsi, vous n’avez pu veiller une seule heure avec moi ! » Lorsqu’ils le virent pâle, défiguré, chancelant, trempé de sueur, tremblant et frissonnant, lorsqu’ils l’entendirent parler d’une voix presque éteinte, ils ne surent plus ce qu’ils devaient penser ; et, sans l’auréole bien connue dont sa tête était entourée, ils n’auraient jamais pu le reconnaître. Jean lui dit alors : « Maître, qu’avez-vous ? Dois-je appeler les autres disciples ? devons-nous fuir ? » Jésus leur répondit : « Si je vivais, enseignais et guérissais encore trente-trois ans, cela ne suffirait pas pour faire ce que je dois accomplir d’ici à demain. N’appelle pas les huit ; je les ai laissés, parce qu’ils ne pourraient me voir dans cette misère sans se scandaliser : ils tomberaient en tentation, oublieraient bien des choses, et douteraient même de moi. Pour vous, qui avez vu le Fils de l’homme transfiguré, vous pouvez le voir aussi dans son obscurcissement et son abandon ; mais veillez et priez, afin de ne pas tomber dans la tentation. L’esprit est prompt, mais la chair est faible. »

Il voulait ainsi les engager à la persévérance, leur annoncer le combat de sa nature humaine contre la mort, et leur faire savoir la cause de sa faiblesse. Il leur parla avec beaucoup de tristesse, et resta près d’un quart d’heure avec eux ; ensuite il retourna dans la grotte, pendant que son angoisse allait toujours croissant. Les apôtres étendaient les mains vers lui et versaient des larmes ; puis, se jetant dans les bras les uns des autres, ils se dirent : « Qu’est-ce donc ? que lui arrive-t-il ? il est complètement anéanti ! » Alors ils se mirent à prier, la tête couverte et remplis de douleur. Il y avait une heure et demie que Jésus était entré dans le jardin des Oliviers. Il dit à la vérité dans l’Écriture : « Ainsi, vous n’avez pu veiller une heure avec moi » ; mais on ne doit pas interpréter ces mots d’après notre manière de mesurer le temps. Les trois apôtres qui étaient avec Jésus avaient d’abord prié, puis ils s’étaient endormis ; car ils étaient tombés en tentation par leur manque de confiance. Les huit autres, qui étaient restés à l’entrée, ne dormaient pas. La tristesse que le Seigneur avait manifestée dans son dernier entretien les avait laissés inquiets ; ils erraient sur le mont des Oliviers, cherchant un lieu où ils pussent se cacher.

Rien ne troublait à Jérusalem le silence de la nuit ; les Juifs étaient dans leurs maisons, occupés des préparatifs de la fête. Les tentes des étrangers, venus pour célébrer la pâque, ne se trouvaient pas dans le voisinage du mont des Oliviers. Je vis des amis et des disciples de Jésus aller çà et là et s’entretenir ensemble. Ils paraissaient inquiets et dans une attente pénible. Marie, mère du Sauveur, Madeleine, Marthe, Marie Cléophas, Marie Salomé et Salomé avaient quitté le cénacle, et s’étaient rendues dans la maison de Marie mère de Marc ; puis, effrayées des bruits qui couraient, elles s’étaient rapprochées de la ville pour avoir des nouvelles de Jésus. Lazare, Nicodème, Joseph d’Arimathie et quelques parents d’Hébron les ayant rencontrées, cherchèrent à les rassurer ; car, ayant eu connaissance par eux-mêmes ou par les disciples des tristes prédictions de Jésus pendant la cène, ils avaient interrogé les pharisiens de leur connaissance, et n’avaient point appris qu’on dût faire de tentative prochaine contre le Seigneur. Ils disaient que le danger ne pouvait être encore très grand, et qu’il n’était pas probable qu’on se saisît de Jésus si près de la fête : ils ne savaient rien encore de la trahison de Judas. Marie leur parla du trouble de ce malheureux dans les derniers jours, et de la manière dont il avait quitté le cénacle ; elle lui avait souvent dit qu’il était un fils de perdition : « Oh ! dit-elle, il est sûrement allé consommer sa trahison ». Les saintes femmes retournèrent dans la maison de Marie mère de Marc.