QUATRIÈME PARTIE
DOULOUREUSE PASSION
CHAPITRE PREMIER
Jésus sur la montagne des Oliviers.
Lorsque Jésus, après l’institution du très saint Sacrement, quitta le cénacle avec les onze apôtres, il commença à s’affliger et sa tristesse alla toujours croissant. Il conduisit les onze, par un chemin détourné, dans la vallée de Josaphat, vers le mont des Oliviers. Au moment où ils franchirent la porte du cénacle, je vis la lune, qui n’était pas encore tout à fait pleine, s’élever au-dessus de la montagne. Le Seigneur, en traversant la vallée avec les disciples, leur dit qu’il reviendrait au dernier jour pour juger le monde, mais non plus pauvre et impuissant comme il l’était aujourd’hui ; qu’alors les hommes auraient grand’peur et crieraient : « Montagnes, tombez sur nous ! » Ses disciples ne le comprirent pas ; ils crurent, ce qui leur était arrivé plusieurs fois déjà dans cette soirée, que la fatigue et l’épuisement troublaient ses pensées. Ils s’arrêtèrent bien des fois pour parler tranquillement avec lui. Jésus leur dit encore : « Vous vous scandaliserez tous cette nuit à mon sujet ; car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais lorsque je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. »
La réception du saint Sacrement avait plongé les apôtres dans un recueillement profond, et les discours affectueux et solennels de Jésus les avaient remplis d’enthousiasme. Ils se pressaient autour de lui, et lui exprimaient leur amour de différentes manières, protestant qu’ils ne l’abandonneraient jamais. Comme Jésus continuait de parler dans le même sens, Pierre lui dit : « Quand tous se scandaliseraient à votre sujet, pour moi, jamais je ne me scandaliserai ; » et le Seigneur lui répondit : « En vérité, je te le dis, cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. » Mais Pierre, qui ne voulait pas du tout y croire, repartit : « Quand je devrais mourir avec vous, je ne vous renierai point. » Tous les autres dirent la même chose. Ils marchaient et s’arrêtaient tour à tour, et Jésus devenait de plus en plus triste. Pour eux, ils cherchaient à lui persuader que sa tristesse était sans fondement réel. Ils se fatiguèrent dans cette vaine tentative, ils commencèrent même à douter, et déjà la tentation vint sur eux.
Ils passèrent le torrent de Cédron et entrèrent dans le jardin de Gethsémani, qui est à une demi-lieue du cénacle. C’est là que Jésus, dans les derniers jours, avait souvent passé la nuit avec ses disciples pour les enseigner ; on y voit plusieurs maisons vides et ouvertes. Ce jardin est vaste, entouré d’une haie, et rempli de fleurs et d’arbres fruitiers. C’était un lieu de repos et de prières ; les apôtres en avaient la clef. Le jardin des Oliviers, séparé par un chemin de celui de Gethsémani, n’est entouré que d’un mur en terre. On y voit des grottes, des terrasses et des plantations d’oliviers. Il y a, dans l’une de ses parties, des bancs et des sièges, et il est facile d’y trouver une retraite pour la prière et la méditation. C’est dans la partie la plus sauvage que le Seigneur alla prier.
Il était environ neuf heures quand Jésus arriva avec ses disciples au jardin de Gethsémani. Les ténèbres couvraient la terre ; mais la lune brillait déjà dans le ciel. Jésus était accablé de tristesse, et annonçait l’approche du danger ; les apôtres en étaient consternés. Le Seigneur dit à huit d’entre eux : « Asseyez-vous ici, pendant que j’irai prier au lieu accoutumé. » Puis il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et s’enfonça dans le jardin des Oliviers, jusqu’au pied de la montagne. Sa tristesse était à son comble, car il sentait venir l’angoisse et la tentation. Alors Jean lui demanda comment, lui, qui les avait toujours consolés, pouvait être si abattu. Jésus répondit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Et, voyant de tous côtés l’angoisse et la tentation s’approcher comme une nuée de fantômes terribles, il dit aux trois apôtres : « Demeurez ici et veillez ; priez, de peur que vous n’entriez en tentation. » Il s’éloigna d’eux à la distance d’un jet de pierre, et se cacha dans une grotte d’environ six pieds de profondeur, au-dessus de laquelle les apôtres se tenaient dans une espèce d’enfoncement. Le terrain s’abaissait doucement dans cette grotte, et les plantes suspendues aux flancs du rocher en cachaient tellement l’entrée, que l’on ne pouvait y être aperçu du dehors.