CHAPITRE XII

Retour des apôtres à Béthanie.

Je vis ensuite Pierre, Thaddée, André, Jacques le Mineur guérir dans un village plusieurs malades, que dernièrement ils n’avaient pu soulager, à cause d’une faute intérieure dont Jésus leur avait fait le reproche, lors de son apparition au cénacle. Ils avaient voulu imiter sa majesté et son attitude imposante ; ils avaient donc pris un air affecté et solennel, au lieu de donner avec humilité ce qu’ils avaient reçu, agissant comme s’ils le donnaient d’eux-mêmes ; aussi n’avaient-ils point réussi à guérir les malades. Je les vis maintenant, avec une profonde émotion, s’agenouiller humblement auprès d’eux, et leur demander pardon de ne pas les avoir soulagés : tous furent aussitôt guéris. Thomas opéra aussi des guérisons en cet endroit : l’autre fois il n’avait pas été présent. Jean s’occupait plus des maladies de l’âme que de celles du corps.

Durant tout ce temps, j’ai vu la Mère de Dieu à Jérusalem dans la maison de Jean-Marc. Véronique, Nicodème et Joseph d’Arimathie la visitaient sans crainte.

Tous les jours, elle faisait le chemin de la croix, le matin, le soir ou pendant la nuit. Lorsque l’accès des lieux sanctifiés lui était rendu impossible par des clôtures, elle prenait des chemins détournés. J’ai vu aussi dans sa maison sept stations, où elle priait en mémoire de la passion.

Les Juifs ne se sont pas contentés de retirer les charges publiques aux amis de Jésus et de les exclure de la synagogue, ils ont encore entouré de fossés les endroits de la voie douloureuse où Jésus était tombé, et où il lui était arrivé quelque chose de particulier. Ils ont aussi fermé par des barrières et des haies la route du Calvaire, ainsi que les divers sentiers conduisant aux endroits fréquentés ou habités par les partisans de Jésus. Je fus très étonnée de voir que, dans plusieurs de ces chemins, on était pris comme dans une impasse, et obligé de revenir sur ses pas. Les amis de Jésus ont rouvert à plusieurs reprises les chemins qui aboutissaient au Calvaire.

Les apôtres étaient de retour à Béthanie, où je vis rassemblées un grand nombre de personnes, au moins trois cents, y compris une centaine de femmes ; tous avaient suivi les apôtres et mis leurs biens en commun. Les apôtres et les disciples célébrèrent chez Lazare une grande agape, où l’on rompit le pain et où l’on fit circuler la coupe, sans qu’il y eût de consécration ; ce n’était qu’un symbole d’union fraternelle. Le repas eut lieu dans la galerie qui donnait sur la cour, toutes les portes demeurant ouvertes. Dès qu’il fut terminé, Pierre enseigna les assistants et une foule nombreuse. Il y avait plusieurs espions dans l’auditoire, et quand Pierre dit : « Vous pouvez tranquillement tout abandonner et venir à nous ; nous subviendrons à tous vos besoins, » ces misérables se moquèrent de lui, s’écriant qu’il n’était qu’un pauvre pêcheur, un vagabond qui pouvait à peine entretenir sa propre femme.

Pierre enseigna ces choses, parce que Jésus l’avait ordonné : il n’avait pas encore la foi vive, la confiance inébranlable que les apôtres n’eurent qu’après avoir reçu le Saint-Esprit. C’est maintenant Pierre qui porte la parole dans les assemblées, excepté lorsqu’elles sont trop nombreuses : alors il charge d’autres disciples d’enseigner en différents endroits. Depuis que le Seigneur l’a revêtu du manteau, et depuis que le repas du poisson miraculeux lui a communiqué une vertu particulière, il n’est plus le même homme ; tous le reconnaissent pour la bouche, la main, le chef de l’Eglise. Lorsque j’ai entendu Jésus confier à Pierre le soin de ses brebis, et lui prédire son crucifiement et la destinée de Jean, il m’a semblé que Pierre était voué jusqu’à la consommation des siècles à paître, à conduire le troupeau, tandis que la mission de Jean était de garder la source d’eau vive qui arrose les pâturages et désaltère les brebis. J’ai reconnu que l’action de Pierre s’exerce plutôt dans le temps, dans la constitution extérieure de l’Eglise, perpétuée par une suite de successeurs, tandis que celle de Jean s’exerce dans la vie intérieure au moyen de l’inspiration et de l’envoi de messagers inspirés. L’un est une pierre, un rocher, un édifice ; l’autre un souffle, un nuage, un fils du tonnerre. Pierre représente le corps de la harpe avec ses cordes en parfaite harmonie ; Jean, le souffle du vent à travers les cordes C'est le sens de ce qu'a dit la sainte sœur, le pèlerin n'ayant pu reproduire ici ses propres paroles.

(Note du pèlerin.)
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Sur ces entrefaites, je vis se rendre de Jérusalem à Béthanie une cinquantaine de soldats, du même corps que ceux qui s’étaient saisis du Seigneur sur la montagne des Oliviers ; ils faisaient partie de la garde du Temple et des grands prêtres. Je vis aussi des délégués du conseil faire citer les apôtres devant eux, à la maison de ville de Béthanie. Pierre, Jean et Thomas y comparurent. Ils répondirent sans crainte et hardiment au reproche qu’on leur fit de causer du trouble dans le peuple par leurs réunions.

Je vis ensuite Pierre s’entretenir avec les fidèles réunis chez Lazare, et, pour éviter le scandale, faire partir cent vingt-trois d’entre eux. Ceux qui étaient venus de loin devaient demeurer chez ceux du voisinage ; car ils avaient mis tout en commun. Il y avait aussi une cinquantaine de femmes qui s’éloignèrent et allèrent habiter divers endroits où elles vivaient plusieurs ensemble. Pierre cependant dit à tous ces gens de revenir le jour de l’ascension du Christ, dont il avait sans doute un pressentiment. J’ai reconnu à certains discours des apôtres et des disciples qu’ils ne sont pas encore complètement éclairés. Ils s’attendent toujours à l’établissement d’un royaume visible, et au partage de certains privilèges tout particuliers. Je crois que Jésus les tancera encore vertement à ce sujet.