CHAPITRE X
La pêche miraculeuse. — Pierre constitué chef de l’Eglise militante et souffrante par le Seigneur. — Jésus évangélise les patriarches.
Le Seigneur avait dit à Pierre qu’ils devaient, lui et ses compagnons, aller pêcher près de Tibériade. Je les vis quitter leurs vêtements de cérémonie, et se préparer à partir. Ils parcoururent d’abord la voie douloureuse jusqu’au Calvaire, en marchant par groupes séparés. Ils allèrent ensuite prendre quelques disciples à Béthanie, et se dirigèrent vers la mer de Galilée.
Pierre prit la route de Tibériade avec Jean, Jacques le Majeur, Thaddée, Nathanaël, Jean-Marc et Silas, en tout sept personnes. Tous les apôtres suivirent divers chemins de traverse, évitant de passer par les villes.
En avant de Tibériade, ils trouvèrent une pêcherie que Pierre avait autrefois affermée, et qu’un autre occupait alors. Ils montèrent sur deux barques, et laissèrent à Pierre, pour l’honorer, la meilleure et la plus grande. Il s’y plaça avec Nathanaël, Thomas, et un serviteur du pêcheur ; Jean, Jacques, Jean-Marc et Silas entrèrent dans la seconde barque. Pierre ne souffrit pas que l’un de ses compagnons ramât à sa place ; il voulut le faire lui-même ; car, malgré la dignité dont le Seigneur l’avait revêtu, il était resté humble et modeste.
Je les vis toute la nuit, louvoyant sur le lac, éclairés par des torches, jeter souvent le filet entre les deux barques, mais toujours le retirer vide. Je les entendis de temps en temps chanter et prier à haute voix. Vers le matin, lorsque le jour commençait à poindre, les barques se rapprochèrent de la rive orientale, au delà de l’embouchure du Jourdain. Ils étaient fatigués, et voulaient jeter l’ancre près de la terre. Ils s’étaient déshabillés pour pêcher, et n’avaient qu’une bande d’étoffe autour des reins et une sorte de petit manteau sur les épaules. Comme ils se disposaient à remettre leurs habits pour se reposer, ils aperçurent une forme humaine derrière les roseaux du rivage. C’était Jésus, qui leur dit : « Enfants ! n’avez-vous rien à manger ? » Ils répondirent : « Non. » Et il leur dit de jeter le filet, à l’ouest de la barque de Pierre Les apôtres étaient sur la rive orientale. Notre-Seigneur leur dit de jeter le filet à l'ouest. C'était l'occident qui devait être le centre des grandes conquêtes de la foi. . Ils le jetèrent ; et aussitôt ils le sentirent plein de poissons : alors Jean reconnut Jésus, et cria à Pierre, par-dessus la mer, à ce moment très calme : « C’est le Seigneur ! » A ces mots, Pierre passa sa tunique, se mit à la nage, et alla vers Jésus à travers les roseaux de la rive. Jean aborda sur un canot léger, qui était amarré à sa barque.
Pendant que les apôtres pêchaient sur la mer, je vis le Seigneur arriver là entouré des âmes des patriarches délivrées par lui des limbes, et suivi d’autres âmes rachetées, qui avaient été condamnées à errer en divers lieux, dans des cavernes, des marais et des déserts : il venait de la vallée de Josaphat, et semblait plutôt planer que marcher. Je dois maintenant dire une chose que j’ai hésité jusqu’à présent à divulguer. Pendant ces quarante jours, quand le Seigneur n’est pas avec les disciples, je le vois parcourir les lieux où se sont passés les événements les plus remarquables de sa vie, accompagné des âmes qui ont un rapport de parenté avec sa personne humaine, depuis Adam et Eve jusqu’à Noé, Abraham, les autres patriarches et tous ses ancêtres ; il leur montre et leur fait connaître tout ce qu’il a fait et souffert pour eux ; ils en sont réconfortés d’une manière ineffable, et remplis d’une reconnaissance qui achève de les purifier. Durant ces jours, il leur enseigna les mystères de la nouvelle alliance, en vertu de laquelle ils étaient délivrés de leur prison. Je le vis ainsi avec eux à Bethléem et dans tous les autres lieux remarquables. Bien que les âmes n’aient pas de sexe, il y a toutefois dans leur apparition quelque chose de plus délicat ou de plus énergique, qui indique si elles ont animé sur la terre des corps d’hommes ou de femmes. Je les vois toutes revêtues de longues robes étroites qui tombent par terre en plis brillants, traînant derrière elles.
Leurs cheveux paraissent sous la forme de rayons, qui ont leur signification particulière Les cheveux sont, dans l'Ecriture, le symbole des pensées qui naissent de la tête ; de là vient sans doute qu'ils sont remplacés ici par des rayons de lumière. ; des rayons semblables indiquent aussi la barbe des hommes. Quoiqu’ils ne portent point d’insignes extérieurs, je distingue cependant les rois, et surtout les prêtres, qui depuis Moïse ont été en relation avec l’Arche d’alliance, et je les vois toujours entourer le Seigneur dans ses voies ; ici donc règne aussi l’esprit de hiérarchie. Toutes ces apparitions ont dans leurs mouvements une grâce, une majesté incomparables : elles traversent l’air en planant, et, légèrement penchées en avant, elles ne font que raser le sol et ne le touchent pas comme des corps qui ont de la pesanteur. Partout où elles passaient, je ne vis jamais personne montrer de l’effroi. Au contraire, il se répandait sur la contrée comme un souffle doux et agréable, et toutes les créatures étaient dans la joie.
Je vis le Seigneur venir au bord du lac, pendant que les apôtres pêchaient encore. Il y avait derrière une digue, sous un abri, un foyer dont sans doute se servaient les bergers. Je ne vis pas Jésus allumer le feu, ni prendre un poisson, ni le recevoir d’ailleurs. Le feu, le poisson et tout ce qui était nécessaire parurent en présence des âmes des patriarches, à l’instant même où le Seigneur eut la pensée qu’un poisson devait être apprêté là. Comment cela se fit-il ? c’est ce que je ne saurais expliquer. Les âmes des patriarches avaient un rapport avec ce poisson et sa préparation. Il figurait l’Eglise souffrante, les âmes dans le purgatoire. Dans ce festin, elles furent extérieurement réunies à l’Eglise. En faisant manger de ce poisson aux apôtres, le Seigneur leur fit sentir l’union de l’Eglise souffrante avec l’Eglise militante. Jonas dans le ventre du poisson figure aussi le séjour de Jésus dans les limbes La mer et ses poissons sont un symbole naturel de la portion de l'Eglise qui est encore retenue dans le monde inférieur. Le poisson rôti indiquait l'état de purification de ces âmes. Il est parlé de ce repas dans saint Jean. Le sens que lui donne la sœur est digne de remarque et tout à fait en harmonie avec l'ensemble de l'ordre surnaturel, où tout s'opère au moyen de symboles extérieurs. .
Comme Pierre se trouvait déjà auprès de Jésus, Jean arriva à son tour vers le Seigneur, et ceux qui étaient dans la barque crièrent à ceux qui se trouvaient à terre de les aider à retirer le filet, tandis que de son côté Jésus commandait d’apporter les poissons. Le filet fut amené à terre, et Pierre, prenant les poissons, les jeta sur le rivage aux pieds de Jésus : c’était une manière de reconnaître qu’ils ne les avaient pas pris par leurs propres efforts et pour eux-mêmes, mais par son opération miraculeuse et pour lui. Il y en avait cent cinquante-trois de toute espèce : j’ai oublié ce que signifiait ce nombre La sœur dit plus tard que les cent cinquante-trois poissons indiquaient cent cinquante-trois personnes qui se convertirent à Thèbes. . Quelques serviteurs du pêcheur de Tibériade qui s’étaient embarqués avec eux restèrent à la garde du poisson, tandis que les apôtres et les disciples suivirent le Seigneur à la cabane, où il leur dit : « Venez et mangez. » Avant qu’ils l’eussent rejoint, les âmes des patriarches avaient disparu. Ils virent avec étonnement le feu allumé, un poisson cuit qui n’était pas un des leurs, et un rayon de miel. Les apôtres et les disciples s’assirent, et le Seigneur les servit. Il donna à chacun sur un morceau de pain une part de poisson, et je ne vis pas le poisson diminuer. Il leur donna aussi du rayon de miel, se mit lui-même à table et mangea. Tout cela se fit avec beaucoup de calme et de solennité.
Sur la barque, Thomas fut le troisième à s’apercevoir de la présence du Sauveur. Tous étaient saisis d’effroi, car l’apparition de Jésus était plus surnaturelle que les autres fois, et il y avait dans ce repas et dans le temps même où il eut lieu quelque chose de mystérieux ; personne n’osait l’interroger. Cette cérémonie, silencieuse et grave, inspirait une crainte respectueuse. Jésus était enveloppé de façon qu’on ne voyait pas ses plaies.
Après le repas, je vis le Seigneur se lever et les disciples aussi ; il se promena quelque temps avec eux le long du rivage, puis il s’arrêta, et dit à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Pierre lui répondit avec timidité : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » Au même instant, j’eus une vision touchant l’Eglise et son pasteur suprême : je le vis enseigner et diriger les premiers chrétiens qui étaient encore faibles, et je vis baptiser et laver les néophytes comme de tendres agneaux.
Ils continuèrent à se promener en silence, puis Jésus s’arrêta de nouveau ; et, tous s’étant rassemblés autour de lui, il dit encore à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre, se souvenant de son reniement, répondit avec une humble timidité : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus dit d’un ton solennel : « Pais mes agneaux. » Au même instant, j’eus une vision touchant l’accroissement et la persécution de l’Eglise : je vis le pasteur suprême rassembler les chrétiens dispersés, les protéger, les gouverner, et leur envoyer des évêques subalternes.
Après une nouvelle pause, pendant laquelle ils se promenèrent encore, Jésus dit une troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Je vis Pierre tout affligé : il pensait que Jésus lui faisait plusieurs fois la même question parce qu’il doutait de son amour ; et, se souvenant de son triple reniement, il lui répondit : « Seigneur, vous connaissez toutes choses ; vous savez que je vous aime. » Je vis que Jean se dit alors à lui-même : « Ah ! combien Jésus doit-il aimer, et quel amour doit avoir un pasteur, puisqu’en remettant son troupeau à Pierre il le questionne trois fois sur son amour ! » Jésus dit de nouveau : « Pais mes brebis. En vérité, en vérité, je te le dis : Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudrais pas aller. Suis-moi ! »
Alors Jésus se remit à marcher, et il dit à Jean, que je vis à côté de lui, quelque chose que je n’entendis pas. Ce qu’ayant vu, Pierre demanda : « Seigneur, celui-ci que deviendra-t-il ? » Jésus, réprimant sa curiosité, lui répondit : « Si je veux qu’il demeure ainsi jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi ! » Et ils continuèrent leur marche.
Lorsque Jésus dit pour la troisième fois à Pierre : « Pais mes brebis », et ajouta que quand il serait vieux un autre le ceindrait et le conduirait, j’eus une vision sur l’accroissement de l’Eglise : je vis à Rome Pierre enchaîné et crucifié, et les saints souffrir le martyre en divers lieux. Je vis qu’il fut aussi donné à Pierre de voir cela en esprit, de connaître de quelle manière il devait mourir, et que dans le moment même où il regardait Jean, qui était corporellement devant ses yeux, il le vit en vision suivre le Seigneur au milieu de beaucoup de souffrances. Alors il dit en lui-même : « Jean, que Jésus aime tant, ne doit-il pas aussi être crucifié comme lui ? » C’est pourquoi il interrogea Jésus, qui lui fit cette réprimande. Les disciples, qui avaient entendu ces paroles : « Si je veux qu’il demeure », pensèrent que Jean ne mourrait point ; toutefois il est mort. J’eus à cette occasion une vision touchant sa mort, et sur un séjour qui lui fut assigné après le trépas.
Ils marchèrent encore quelque temps avec Jésus, qui leur indiqua ce qu’ils devaient faire pour le moment et qui ensuite disparut à leurs yeux.
Il y avait dans ce repas quelque chose de mystérieux : la présence des patriarches et des autres âmes avant le repas, la vocation de Pierre quand il fut terminé, la participation des patriarches à sa préparation, et une illumination que je ne saurais reproduire, me firent comprendre que l’Eglise souffrante, les âmes retenues dans le troisième séjour furent là incorporées à l’Eglise militante et soumises à Pierre, et que cela eut lieu dans ce repas mystique ; je ne saurais dire comment, mais j’en eus la conviction dans ma vision. C’est pour cela que le Seigneur conclut par la prédiction de la mort de Pierre et de la destinée de Jean. Les autres disciples étaient attristés de ce que Jésus ne leur avait pas adressé la parole.
Jésus se rendit ensuite avec les âmes des patriarches sur la colline où il avait permis aux démons, qu’il avait chassés, d’entrer dans le corps des pourceaux, et il y délivra encore plusieurs âmes qui étaient retenues là dans des lieux déserts et ténébreux. C’étaient des possédés qu’on avait fait mourir, quoique innocents et qui, après avoir subi le jugement de Dieu, attendaient là leur délivrance.
Après cette apparition de Jésus près du lac, je le vis avec les patriarches dans la contrée de Gergesa, où il délivra plusieurs âmes de l’exil qu’elles subissaient ; je le vis aussi avec toutes ces âmes dans le paradis. Je vis à cette occasion, plus distinctement que jamais, combien est beau le paradis. Il leur expliqua tout ce que nos premiers parents avaient perdu par leur chute, et quel était leur bonheur de pouvoir ainsi, malgré leur faute, être rachetés par lui. Je vis que ces âmes avaient soupiré après la rédemption, mais qu’elles ne savaient, pas plus que les hommes, par quels moyens elle devait s’effectuer. Je vis Jésus les enseigner et les traiter de la manière la plus convenable à leur état, ainsi qu’il l’avait fait pour les hommes, tandis qu’il vivait encore sur la terre.
Je sus à cette occasion que l’homme avait été créé pour prendre dans le ciel la place des anges déchus. Sans le péché originel, sa postérité ne se serait multipliée que pour atteindre le nombre des anges rebelles ; alors la création eût cessé. Mais, à cause de la chute d’Adam, la génération s’est disséminée, étendue, et dans la procréation il s’est introduit quelque chose d’impur et de ténébreux ; c’est pourquoi la mort, châtiment du péché, en est la suite nécessaire, en même temps qu’un bienfait. Quant à la fin du monde, j’ai la conviction qu’elle n’arrivera pas avant que tout le froment ait été séparé de l’ivraie et moissonné, afin que la place des anges déchus puisse être remplie.
Je vis Jésus, sur de grands champs de bataille, expliquer aux âmes par quels moyens elles avaient été amenées au salut, et, pendant qu’il le leur fit comprendre, j’eus la vision de ces batailles comme si elles eussent eu lieu en ce moment même. Je crois que les âmes virent aussi tout cela. Jésus a visité tous les lieux où les apôtres portèrent d’abord l’Evangile, et il les a bénis par sa présence. Il a parcouru pour ainsi dire la nature entière.