CHAPITRE IX

Jésus se montre à Thomas. — Il constitue Pierre le chef des apôtres.

Le lendemain, les apôtres et les disciples se trouvaient de nouveau réunis au cénacle, revêtus de longs vêtements blancs et se préparant à la prière, lorsque je vis entrer Thomas. Je crois qu’il était en retard, car les autres étaient déjà prêts. Il passa au milieu d’eux pour aller s’habiller. Plusieurs des disciples s’approchèrent et se mirent à causer avec lui. Quelques-uns en parlant le tiraient par les manches ; d’autres faisaient un geste de la main droite, comme pour affirmer quelque chose. On voyait que ceux qui étaient déjà habillés lui affirmaient, pendant qu’il s’habillait à la hâte, un fait extraordinaire arrivé en cet endroit même, et auquel il se refusait à croire. La sainte Vierge et Madeleine entrèrent en ce moment dans la salle, et Pierre et Jean vinrent au-devant d’elles. Cinq des assistants environ se tinrent près d’elles, à peu de distance de la porte, et s’entretinrent avec elles. Pendant ce temps-là, les autres allaient et venaient, conversant entre eux. Une partie des salles latérales, ainsi que le vestibule, étaient ouverts à l’intérieur, mais les portes extérieures et la cour elle-même étaient fermées. Un très grand nombre de disciples se trouvaient dans les salles latérales.

Aussitôt après l’arrivée de Marie et de Madeleine, on ferma les portes, et chacun prit sa place pour la prière. Les deux saintes femmes se tenaient respectueusement des deux côtés de la porte, les bras croisés sur la poitrine. Les apôtres prièrent d’abord agenouillés devant le sanctuaire ; puis, s’étant levés, ils récitèrent sous la lampe des prières, ou chantèrent des psaumes en chœur. Pierre était en avant de la lampe, la face tournée vers le sanctuaire, ayant à ses côtés Jean et Jacques le Mineur ; les autres apôtres restèrent en arrière, à droite et à gauche de la lampe.

Au bout de quelque temps, ils interrompirent la prière, qui sembla terminée, et se mirent à parler de leur résolution d’aller au bord de la mer de Tibériade, où ils voulaient se séparer. Cependant, tout à coup, un recueillement et un transport divins se peignirent sur leurs visages : le Seigneur approchait. J’aperçus au même instant, dans la cour, Jésus revêtu d’une robe blanche avec une ceinture de même couleur ; il était tout lumineux. Il s’avança vers la porte du vestibule, qui s’ouvrit devant lui et se referma dès qu’il fut entré. En voyant la porte s’ouvrir, les disciples se retirèrent des deux côtés, pour faire place. Le Seigneur traversa rapidement le vestibule, entra dans la salle, et vint prendre la place de Pierre, tandis que Pierre et Jean, ainsi que tous les apôtres, se reculèrent sur les deux côtés. La démarche de Jésus n’était pas celle d’un homme ; il ne planait pas non plus comme un esprit : c’était quelque chose d’intermédiaire. Lorsqu’ils reculèrent tous devant lui, je crus voir un prêtre revêtu de son aube traversant la foule serrée des fidèles. Aussitôt la salle parut splendide et immense ; le Seigneur était entouré de lumière ; les apôtres étaient sortis du cercle lumineux ; sans quoi, je pense, ils n’auraient pas pu voir le Seigneur.

En entrant, Jésus leur dit : « Paix à vous ! » Puis il parla à Pierre et à Jean. Je me souviens seulement qu’il leur reprocha d’avoir, en une circonstance, agi d’après leurs propres idées, et non conformément à ses ordres ; aussi n’avaient-ils pas réussi. Il s’agissait de malades, que dans leur retour de Sichar et de Thanath-Silo, ils n’avaient pu guérir, faute d’avoir observé ses prescriptions. Il leur dit de retourner sur leurs pas, et de réparer leur faute. Après cet entretien particulier, Jésus se plaça sous la lampe, et le cercle se resserra autour de lui.

Je vis Thomas, bouleversé à la vue du Seigneur, s’éloigner de lui avec effroi. Alors Jésus, prenant de sa main droite celle de Thomas, introduisit l’index dans la plaie de sa main gauche ; puis il prit de la main gauche l’autre main de Thomas, et en mit l’index dans la plaie de sa main droite ; ensuite, sans découvrir sa poitrine, il fit passer sous son manteau la main droite de Thomas, et en introduisit l’index et le doigt du milieu dans la plaie de son côté droit Pendant toute la durée de cette vision, Anne-Catherine ressentit des douleurs très vives au côté droit, mais surtout au moment où Thomas mit le doigt dans la plaie du côté de Jésus ; alors le sang sortit abondamment du côté de la pieuse fille.

(Remarque du pèlerin.)
. Il dit en même temps quelques mots, que j’ai oubliés. Thomas alors lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » et s’affaissa sur lui-même, tandis que Jésus gardait sa main dans la sienne ; les autres apôtres le soutinrent, et Jésus le releva. J’appris la signification de ce relèvement après cette défaillance C'était sans doute un symbole de sa défaillance dans la foi, dont Jésus voulait bien le relever. La foi est la force de l'âme, et ne peut être donnée et conservée que par la grâce de Jésus. .

Jésus était complètement transparent : lorsqu’il prit la main de Thomas, je vis ses plaies non comme des stigmates sanglants, mais comme de petits soleils resplendissants. Les autres disciples furent très émus de cette scène, et pour voir les plaies ils avancèrent la tête, sans toutefois se presser autour de lui. Pendant tout le temps qu’il demeura près d’eux, la sainte Vierge seule ne manifesta son émotion que par un recueillement profond, mais silencieux : elle était ravie en extase. L’émotion de Madeleine ne laissa pas d’éclater, moins cependant que celle des disciples.

Jésus prononça encore quelques mots, et demanda à manger. On lui apporta du poisson ; il en mangea, bénit le reste, et le donna d’abord à Thomas, puis à quelques autres disciples.

Après la conversion de Thomas, Jésus dit pourquoi il se tenait au milieu d’eux, qui l’avaient abandonné, et pourquoi il ne se rapprochait pas plutôt de ceux qui lui étaient restés plus fidèles ; mais j’ai oublié les détails. Il rappela aussi qu’il avait dit à Pierre de confirmer ses frères, et leur en fit savoir le motif. Enfin, se tournant vers tous, il leur dit pourquoi il leur donnerait Pierre pour chef, quoiqu’il l’eût renié : il fallait que le troupeau eût un pasteur, et il insista sur le zèle de Pierre.

Je vis ensuite Jean entrer dans le sanctuaire, et rapporter sur son bras un ample manteau brodé auquel, dans ces derniers temps, les saintes femmes avaient travaillé à Béthanie. Il avait en outre à la main un long bâton, brillant d’un éclat métallique, et recourbé par le haut comme une crosse. Je vis que Pierre s’agenouilla devant Jésus, et que le Seigneur lui donna à manger ; mais je ne me souviens pas d’avoir vu de plat où Jésus prit cet aliment, qui était tout lumineux. Je sus qu’il communiqua ainsi à Pierre une vertu particulière ; ensuite, il souffla sur lui. Ce n’était pas à proprement parler une insufflation, c’étaient des paroles et une force, quelque chose d’essentiel que reçut Pierre : ce n’étaient pas des paroles articulées. Jésus approcha ses lèvres de la bouche et des oreilles de Pierre, et lui communiqua ainsi cette vertu. J’appris que ce n’était pas encore l’Esprit-Saint, mais quelque chose que le Saint-Esprit devait vivifier complètement en lui le jour de la Pentecôte. Le Seigneur lui imposa les mains, et lui donna une autorité suprême sur les autres. Il le revêtit ensuite du manteau que Jean avait sur le bras, et lui remit le bâton dans la main, disant que le manteau contiendrait en lui toute la vertu et tout le pouvoir qu’il lui avait donnés, et qu’il devrait s’en servir dans l’exercice de son autorité.

Le Seigneur parla encore d’un grand baptême qui aurait lieu lorsque le Saint-Esprit serait descendu sur eux, et leur dit que, huit jours après, Pierre communiquerait aux autres cette vertu, que lui-même venait de recevoir. Il donna aussi des préceptes sur l’établissement des dignités ecclésiastiques et sur les consécrations qui devaient les conférer.

Lorsqu’il eut achevé, les disciples présents se partagèrent sur son ordre en sept groupes, dont chacun avait un apôtre à sa tête, et qui semblaient représenter sept Eglises. Jacques le Mineur et Thomas se tenaient debout près de Pierre. Je ne sais pas bien ce que représentaient les trois apôtres restés en dehors des sept groupes.

Pierre, investi de sa nouvelle dignité, adressa la parole à tous les autres apôtres et à tous les disciples : il était plein de force, et ce n’était plus le même homme. Ils l’écoutèrent avec une émotion profonde et fondant en larmes. Il les consola et leur parla de maintes choses que Jésus leur avait annoncées, et qui maintenant étaient accomplies. Il dit aussi, je m’en souviens, que, pendant les dix-huit heures de sa Passion, le Seigneur avait subi les insultes et les outrages du monde entier. Jésus disparut avant que Pierre eût fini son discours. Ils n’en éprouvèrent ni surprise ni frayeur ; ils continuèrent à écouter attentivement le discours de Pierre, qui parut animé d’une force nouvelle. Enfin je vis les apôtres chanter des psaumes et des cantiques d’actions de grâces.