CHAPITRE VIII

Prédication des apôtres à Sichar.

Les apôtres, avec une troupe de disciples, y compris saint Luc, se dirigeaient vers Sichar ; mais en chemin ils se séparèrent pour aller de différents côtés. Pierre dit aux autres d’un air joyeux : « Il faut que nous allions en mer prendre des poissons » ; il voulait parler des âmes. Ils enseignèrent çà et là dans les hôtelleries et sur la route ; ils annoncèrent la passion et la résurrection de Jésus. Ce fut une préparation aux conversions du jour de la Pentecôte.

Luc était né aux environs d’Antioche de païens distingués, mais il avait embrassé le judaïsme. Il savait peindre, et était médecin ; il avait beaucoup voyagé, particulièrement en Egypte. En Palestine, il s’était lié avec plusieurs disciples, qui lui avaient fait connaître la doctrine de Jésus : dès lors il avait attaché beaucoup moins d’importance à ses idées scientifiques. Il soignait les malades, et poussait le dévouement jusqu’à sucer leurs plaies, auxquelles il appliquait des simples. A partir de l’apparition d’Emmaüs, il devint un disciple zélé Pilate, dit encore la sœur, toujours agité et troublé intérieurement, a quitté Jérusalem. Hérode aussi est parti depuis deux jours pour Machéronte ; mais comme il n'y a pas trouvé de repos, il est allé jusqu'à Madian. Les habitants de cette ville qui n'avaient pas voulu recevoir le Seigneur, ont accueilli le meurtrier. .

Les apôtres et les disciples étant arrivés à Sichar, le disciple Sylvain les conduisit chez son père, où un repas et tout ce dont ils pouvaient avoir besoin était préparé.

Pierre enseigna dans une école, devant tout le peuple, sur la passion et la résurrection de Jésus, et sur la nécessité de le suivre. « Maintenant, dit-il, on doit tout quitter pour se joindre aux fidèles ». Il invita les amis découragés de Jésus à se rendre à Jérusalem, leur annonçant qu’on partagerait avec eux tout ce que l’on possédait ; qu’ils n’avaient rien à redouter des Juifs, et que ceux-ci ne leur feraient aucun mal.

Sur ces entrefaites, Thomas vint rejoindre les apôtres chez le père de Sylvain ; alors ils lui racontèrent l’apparition du Seigneur au milieu d’eux ; mais il fit un geste de dénégation, disant qu’il n’y croirait pas, s’il ne touchait ses plaies. Plus tard, plusieurs disciples lui ayant affirmé la vérité de l’apparition, il montra la même incrédulité. La foi de Thomas s’était affaiblie, parce que, depuis la mort de Jésus, il s’était tenu à l’écart des fidèles.

Les apôtres guérirent beaucoup de malades ; ils chassèrent aussi des démons. Ils agissaient en tout comme Jésus ; je les vis souffler sur les malades, leur imposer les mains ou s’étendre sur eux. C’étaient ceux devant lesquels Jésus, lors de son dernier séjour en cet endroit, avait passé sans les guérir. Les habitants se montrèrent très bienveillants pour les apôtres. Les disciples ne guérirent pas, mais ils rendirent service aux malades en les portant, en les conduisant et en les soulevant. Luc, qui était médecin, soignait les malades avec empressement.

Le soir, Pierre enseigna à l’école jusque très avant dans la nuit. Il raconta franchement comment ils s’étaient conduits envers Jésus. Il communiqua à ses auditeurs plusieurs de ses dernières prédications, de ses derniers enseignements ; il parla de son amour inexprimable, de sa prière sur le mont des Oliviers, de la trahison de Judas et de sa mort terrible. Les habitants de la ville en furent surpris et tout attristés ; car ils aimaient Judas, qui, pendant l’absence de Jésus, avait rendu service à beaucoup de personnes et même opéré des miracles. Pierre ne s’épargna pas lui-même : il raconta, les larmes aux yeux, sa fuite et son reniement, et tous ses auditeurs pleurèrent avec lui. Il raconta avec véhémence et une douleur croissante les cruautés inouïes que les Juifs avaient fait endurer à Jésus, comment il était ressuscité le troisième jour, comment il était apparu aux saintes femmes, à lui, à plusieurs disciples, enfin aux apôtres et aux disciples réunis, et il engagea tous ceux qui l’avaient vu à confirmer ses paroles. Alors une centaine de personnes levèrent la main en l’air. Thomas resta immobile : il ne voulait pas croire encore. Pierre continua longtemps son discours ; à la fin, il invita les assistants à se rendre à Jérusalem. Ils étaient tous très émus, et plusieurs se convertirent. Ils auraient voulu retenir parmi eux les apôtres, mais Pierre leur dit qu’ils devaient repartir le lendemain. Je les vis, en effet, se mettre en route à l’aube du jour, accompagnés d’un grand nombre d’habitants du pays.

Cependant les disciples continuent à enseigner à Béthanie, et les saintes femmes demeurent dans la maison de Lazare. Je les vois calmes ; la Mère de Dieu est triste, mais elle conserve toujours sa sérénité d’âme. Marie de Cléophas, d’un caractère extrêmement aimable, et de toutes les femmes celle qui ressemble le plus à Marie, se penche souvent vers elle, et la console avec une tendresse touchante. Il y a dans la tristesse de Marie quelque chose de sublime : sa douleur n’est pas une douleur humaine.

Madeleine est tout absorbée dans son désespoir et son amour ; elle est au-dessus du respect humain ; elle brave héroïquement les dangers ; elle ne saurait demeurer en repos. Elle parcourt souvent les rues les cheveux flottants, et partout où elle rencontre des auditeurs, soit dans les maisons, soit en public, elle accuse les meurtriers du Seigneur, raconte avec véhémence les traitements qu’on lui a fait endurer, et annonce sa résurrection. Quand elle ne trouve personne, elle erre à travers les jardins, et parle de sa douleur aux fleurs, aux arbres et aux fontaines. Souvent on se rassemble autour d’elle, les uns avec un sentiment de compassion, les autres pour l’insulter au sujet de sa vie passée. Le peuple n’a aucune considération pour elle, à cause des scandales qu’elle a donnés autrefois. J’ai vu plusieurs Juifs se courroucer de la vivacité de ses lamentations ; cinq d’entre eux voulurent même se saisir de sa personne, mais elle passa au milieu d’eux, et persista dans la manifestation de ses peines : elle avait oublié le monde entier, et ne soupirait qu’après son Sauveur.

Pendant la dispersion des disciples et la passion du Seigneur, Marthe eut de pénibles devoirs à remplir, et en a encore. Malgré la douleur qui la déchirait, elle avait pris soin de tous ; elle avait particulièrement pourvu à la nourriture et à tous les besoins des disciples errants et dispersés.

Pendant ces mêmes jours, je vis Jésus apparaître en beaucoup d’endroits, et en dernier lieu dans la Galilée au delà du Jourdain. Il y avait là beaucoup de personnes rassemblées qui parlaient de lui, et révoquaient en doute sa résurrection, lorsque tout à coup il parut au milieu d’elles, leur parla, et disparut soudain. Je l’ai vu aussi se montrer en diverses contrées.

Les apôtres revinrent bientôt de Sichar. Ils envoyèrent en avant un messager à Béthanie pour annoncer leur retour, et convoquer plusieurs disciples à Jérusalem pour le sabbat ; d’autres devaient le célébrer à Béthanie, car ils s’étaient déjà soumis à un certain ordre et à certains règlements. Les apôtres ne s’arrêtèrent nulle part en route. Je vis Thaddée, Jacques le Mineur et Eliud précéder les autres, et aller trouver, dans la maison de Jean-Marc, la sainte Vierge et Marie de Cléophas, qui témoignèrent beaucoup de joie de les revoir, comme s’ils ne s’étaient pas rencontrés depuis longtemps.

Les apôtres arrivèrent si tard au cénacle, qu’ils ne purent prendre le repas qu’on avait préparé pour eux. Comme toujours, ils se lavèrent les pieds ; puis, s’étant revêtus de leurs habits de fête, ils se mirent aussitôt à célébrer le sabbat. On écarta d’abord les rideaux du sanctuaire, et par devant on plaça le banc sur lequel le Seigneur était assis lorsqu’il institua l’Eucharistie ; on le couvrit d’un tapis, et on y plaça les rouleaux de la sainte Ecriture. Pierre s’agenouilla en tête des autres, ayant Jean et Jacques un peu en arrière de lui, puis les autres apôtres derrière eux, et à la suite de ceux-ci les disciples. Prenant pour sujet l’institution de l’Eucharistie et la passion, Pierre fit une prière ou une méditation dans laquelle il offrit à Dieu l’hommage de leurs cœurs ; après quoi ils commencèrent, debout sous la lampe, les cérémonies ordinaires du sabbat. Lorsqu’ils s’agenouillaient, ils courbaient la tête jusqu’à terre, et cachaient leur visage dans leurs mains. Le service divin terminé, ils prirent un repas dans le vestibule.

Ces additions aux cérémonies du sabbat en l’honneur du très saint Sacrement, Jésus les avait ordonnées, lorsqu’il leur était apparu les portes fermées.

Ce même jour Marie, mère de Marc, avait conduit la sainte Vierge à Jérusalem ; Véronique, qui maintenant se montre avec elle en public, l’y avait accompagnée, ainsi que Jeanne Chusa. La sainte Vierge aime mieux être à Jérusalem qu’à Bethléem. A Jérusalem, elle sort seule au crépuscule ou pendant la nuit pour parcourir les stations de la voie douloureuse, elle prie et médite aux lieux où Jésus a souffert et où il est tombé ; mais, comme elle ne peut pas tous les visiter, les Juifs en ayant déjà obstrué plusieurs, par des clôtures ou par des monceaux de décombres, elle fait souvent le chemin de la croix chez elle ou dans la campagne. Elle a une parfaite connaissance de toute la route et du nombre des pas, et elle renouvelle ainsi la passion du Seigneur, dont elle contemple intérieurement tous les détails. Il est sûr que la sainte Vierge a commencé aussitôt après la mort de Jésus, et toujours continué dans la suite, le chemin de la croix et la méditation de la passion.

Pendant ce temps, les affidés des princes des prêtres se rendirent dans toutes les maisons de Jérusalem, dont les propriétaires avaient été en rapport avec Jésus ou ses disciples. Ils leur retirèrent les charges publiques qu’ils exerçaient, et interdirent toute communication avec eux. Depuis la mise de Jésus au tombeau, Nicodème et Joseph d’Arimathie n’avaient plus de rapports avec les Juifs. Joseph d’Arimathie était comme un ancien de la communauté. Par des services rendus sans bruit et par son action intelligente, il avait conquis l’estime de tous, et même celle des méchants. Je vis avec beaucoup de plaisir le mari de Véronique plein de condescendance pour elle, lorsqu’elle lui déclara qu’elle se séparerait plutôt de lui que de Jésus le crucifié ; il se retira des affaires publiques, plutôt cependant par affection pour sa femme, que par attachement au Sauveur. Je vis en outre les Juifs rendre impraticables les chemins qui menaient au Calvaire ou au saint Sépulcre, et les barrant par des fossés et des clôtures, parce que beaucoup de gens allaient visiter ces saints lieux et qu’il s’y opérait des conversions et des miracles. A Béthanie, les disciples continuaient à prêcher tranquillement.