CHAPITRE VII
Lundi de Pâque fêté par les apôtres. — Apparition de Jésus à Emmaüs et au cénacle.
Je vis ce matin les saintes femmes dans la maison de Marie, mère de Marc. Les apôtres avaient passé la nuit dans le vestibule du cénacle, les disciples dans les galeries latérales. Je vis de grand matin Pierre et Jean entrer avec André dans le cénacle. Ils se revêtirent de leurs ornements sacerdotaux ; les autres apôtres firent de même dans le vestibule. Puis les trois apôtres, ouvrant par le milieu un rideau tissé, entrèrent dans le sanctuaire où l’on avait placé la table de la sainte cène sur laquelle était posé le calice avec ses accessoires. Le tout était recouvert d’un voile. Une lampe dont un seul bec était allumé, brûlait devant le très saint Sacrement. Ils allumèrent la lampe du sacrifice, qui était suspendue au milieu de la salle, y apportèrent la table de la cène et y placèrent le vase qui contenait la sainte hostie.
Alors les autres apôtres, parmi lesquels je vis Thomas, entrèrent et se rangèrent autour de la table. Une grande partie du pain consacré par Jésus, du saint Sacrement de son corps, restait encore sur la patène, placée au-dessus du calice, et recouverte d’une cloche de métal et d’un linge blanc. Pierre étendit le linge blanc sur la table et y déposa la patène avec le très saint Sacrement. Jean et André se tenaient derrière lui et priaient. Pierre et Jean, s’étant inclinés, prirent l’Eucharistie ; puis Pierre fit passer la patène, et chacun se communia lui-même. Comme il ne restait dans le calice que très peu du vin consacré par Jésus, ils y versèrent du vin et de l’eau et en burent. Ensuite ils chantèrent des psaumes et récitèrent des prières ; enfin ils recouvrirent les vases sacrés et les reportèrent, ainsi que la table, à leur place ordinaire. Ce fut la première fois que je vis les onze apôtres célébrer le service divin.
Cependant, plusieurs disciples réunis dans la maison de Jean-Marc parlaient de la résurrection de Jésus et flottaient dans le doute ; Luc et Cléophas surtout hésitaient à y croire. Le grand prêtre ayant renouvelé la défense de loger les disciples et de leur donner à manger, ces deux derniers, qui étaient particulièrement liés, résolurent de se rendre à Emmaüs. L’un d’eux prit le chemin à droite et se dirigea vers Jérusalem, qu’il tourna par le nord, l’autre passa du côté opposé ; il me parut qu’ils voulaient éviter d’être vus ensemble. Ils se rejoignirent sur une colline en avant de la ville, portant des bâtons et leur bagage. Luc avait un sac de cuir, et souvent il s’écartait du chemin pour cueillir des plantes.
Luc n’avait pas vu le Seigneur dans ces derniers temps ; il n’avait pas été présent à ses instructions chez Lazare. Jusqu’alors il ne le suivait que de temps en temps, mais il entretenait des rapports fréquents avec les disciples. Il était curieux et fort désireux d’acquérir de la science. Maintenant il venait définitivement de se joindre à eux. Il avait reçu antérieurement le baptême de Jean, et je le vis assister le dimanche soir aux agapes qui avaient lieu à Béthanie, et à l’instruction sur le saint Sacrement que Matthieu y donnait. Assailli de doutes et tout soucieux après cette instruction, il s’était rendu à Jérusalem, et il avait passé la nuit dans la maison de Jean-Marc.
Je sentis que l’un et l’autre étaient troublés et doutaient, et je les entendis s’entretenir de ce qui s’était passé. Ce qui les confondait par-dessus tout, c’était que le Seigneur eût dû subir l’opprobre de la croix. Ils ne pouvaient pas comprendre comment le Rédempteur, le Messie, avait ainsi été outragé et maltraité.
Ils étaient à moitié chemin, quand je vis, longtemps avant eux, Notre-Seigneur s’approcher par un sentier latéral. Lorsqu’ils l’aperçurent, ils ralentirent leur marche, comme pour laisser passer cet étranger, et comme s’ils eussent craint qu’il n’entendît leur conversation. Mais il ralentit pareillement ses pas, et n’atteignit l’embranchement qu’après eux. Je le vis quelque temps les suivre, puis les aborder, et leur demander quels étaient les discours qu’ils tenaient en marchant. J’ouïs une bonne partie de ce qu’il leur dit, et j’étais ravie de recueillir ses paroles, mais toutes sortes de contrariétés me les ont fait oublier. Il parla particulièrement de Moïse.
Devant Emmaüs, joli village très propre, le Seigneur feignit de vouloir prendre au sud la direction de Bethléem, mais ils le pressèrent d’entrer avec eux dans une maison qui semblait être une hôtellerie. La pièce principale était fort propre ; la table était couverte d’une nappe et il y avait des lits de repos. Un homme apporta un rayon de miel, un grand gâteau carré et un petit pain azyme mince et diaphane, qu’il plaça devant le Seigneur, en sa qualité d’étranger.
Après avoir fait une prière avec eux, Jésus se mit à table et mangea du gâteau et du miel, ensuite il prit le petit pain azyme sur lequel les parts étaient marquées, le coupa avec un couteau blanc en os, et en détacha trois parts en un seul morceau qu’il mit sur une petite assiette ; puis il bénit ce morceau, et se levant de son siège, il l’éleva des deux mains, et pria en regardant le ciel. Les deux disciples se tenaient debout en face de lui, profondément émus et comme hors d’eux-mêmes. Quand le Seigneur eut rompu le pain, ils se penchèrent au-dessus de la table, avancèrent la tête vers sa main, et reçurent chacun dans la bouche une des parts. Au moment où lui-même portait la troisième à ses lèvres, il disparut, sans que je visse s’il l’avait réellement prise. Le morceau de pain azyme au moment où il le bénit, devint lumineux. Je vis les deux disciples rester un moment comme pétrifiés, puis se jeter dans les bras l’un de l’autre, en versant des larmes d’attendrissement.
Il était touchant de voir la douceur et la grâce répandues sur tous les actes et sur toutes les manières du Seigneur, la joie muette des disciples en l’écoutant sans le connaître, et leur ravissement au moment où ils le reconnurent et où il disparut. Cléophas et Luc retournèrent aussitôt en toute hâte à Jérusalem.
Le soir du lundi de Pâques, tous les apôtres, à l’exception de Thomas et de plusieurs disciples, entre autres Nicodème et Joseph d’Arimathie, se trouvaient réunis au cénacle ; les portes de la maison et de la salle étaient fermées ; au milieu du cénacle était suspendue une lampe sous laquelle je les vis s’entretenir, et à trois reprises, se ranger en cercle pour prier. Tous portaient de longues robes blanches avec des ceintures ; trois d’entre eux avaient des vêtements plus marquants et des rouleaux de la sainte Ecriture entre les mains ; Pierre était le premier de ces trois. Son ample robe blanche était serrée par une ceinture plus large que la main, de laquelle retombaient jusqu’aux genoux deux bandes d’étoffe. Les deux autres avaient l’étole croisée sous le bras. Quand ils priaient, tous croisaient les mains sur la poitrine. Les apôtres formaient le cercle le plus rapproché, et Pierre, placé entre ses deux assistants, se tenait le dos tourné à la porte.
Sur ces entrefaites, Cléophas et Luc, revenant à grands pas d’Emmaüs à Jérusalem, arrivèrent à la porte du cénacle. Tout était fermé ; ils frappèrent, et on leur ouvrit. Devant la salle, dans le vestibule, se trouvaient la sainte Vierge, Marie de Cléophas et Madeleine, qui assistaient aux prières des apôtres et des disciples. Le cercle formé par ceux-ci, quand ils priaient, était ouvert du côté du très saint Sacrement.
Pierre, placé entre Jean et Jacques le Mineur, priait et enseignait.
Une fois déjà, ils avaient interrompu la prière pour s’entretenir ensemble. Je crois que c’était une action de grâces, car ce jour-là on célébrait à Jérusalem la clôture des fêtes de Pâques. Je m’étonnais de voir que malgré les apparitions de Jésus à Pierre, à Jean, à Jacques et aux frères de celui-ci, presque tous se refusaient à croire : ils s’imaginaient que ce n’était pas une apparition naturelle, mais une vision comme celles qu’avaient eues les prophètes.
Ils venaient de recommencer à prier, lorsque les deux disciples entrèrent dans la salle, et, pleins de joie, leur annoncèrent ce qu’ils avaient vu. Alors ils interrompirent de nouveau leur prière pour en parler ensemble.
Après un court entretien, ils se remirent en cercle pour la reprendre. A ce moment, Jésus se montra dans la salle, dont la porte était fermée, et je vis leurs visages comme illuminés de joie et de recueillement. Le Seigneur était revêtu d’une longue robe blanche, serrée avec une ceinture. Ils me parurent toutefois n’avoir qu’une idée vague de sa présence, jusqu’à ce qu’ayant traversé leurs rangs, il se tint au milieu d’eux : leur admiration, leur ravissement éclatèrent à la vue du Seigneur. Il leur montra ses mains et ses pieds, et il entr’ouvrit sa robe pour faire voir la plaie de son côté. Comme à leur joie se mêlait une sorte de trouble et d’épouvante, il leur parla et demanda à manger. Je vis aussitôt des rayons de lumière sortir de sa bouche et se diriger vers eux : ils étaient transportés de joie.
Pierre alla dans une partie séparée de la salle où se trouvaient, sur un plat de forme ovale, du poisson et du miel recouverts d’un linge blanc ; il apporta ces aliments au Seigneur, qui ayant rendu grâces, les bénit, en mangea, et en donna des morceaux à plusieurs, mais non pas à tous. Il en donna aussi à sa mère et aux autres saintes femmes, qui se tenaient à l’entrée du vestibule.
Ensuite, je le vis enseigner et distribuer des grâces. Les disciples se tenaient autour de lui sur trois rangs ; plus près de lui étaient les dix apôtres : Thomas manquait encore. Je vis avec étonnement qu’une partie de ses paroles et de ses communications ne fut perçue que par les apôtres ; je ne puis pas dire entendue, car je ne vis pas Jésus remuer les lèvres. Il était lumineux, un torrent de lumière se répandit de ses mains, de ses pieds, de son côté, et de sa bouche, comme s’il eût soufflé sur eux. Ils furent pénétrés de cette lumière ; ils apprirent et sentirent qu’ils avaient reçu le pouvoir de baptiser, de guérir, d’imposer les mains, et qu’ils pourraient boire du poison sans en éprouver aucun mal. Je ne sais comment cela se fit, mais je sentis que tous ne l’entendirent pas, et qu’il ne leur donna point ce pouvoir par la parole, mais par une communication de lumière, par une infusion substantielle. Je sentis aussi que ce n’était que le cercle le plus rapproché du Seigneur, celui des apôtres, qui avait reçu ce pouvoir. Jésus leur expliqua plusieurs points de l’Ecriture qui se rapportaient à lui et à la sainte Eucharistie, et il leur ordonna de vénérer le très saint Sacrement après la célébration du sabbat D'après ce récit, le précepte de la sanctification du dimanche qui devait succéder au sabbat de l'ancienne loi serait sorti de la bouche même de Jésus-Christ. Après avoir créé le monde, le Père Tout-Puissant s'était reposé le septième jour. Ce fut ce même jour que le Fils de Dieu voulut passer dans le repos du sépulcre. Le jour suivant, qui était le huitième (on sait que le nombre huit ou l'octave est le nombre de la perfection), Jésus inaugura par sa résurrection le jour de grâce et de gloire, le jour de la Rédemption, prélude du jour éternel. C'est ainsi que le dimanche est devenu le jour sacré pour les enfants du Christ. . Il parla à ce sujet de la bénédiction mystérieuse de l’Arche d’alliance, qui était dorénavant la sainte Eucharistie. Il parla des ossements et autres reliques des saints, qu’il fallait honorer pour obtenir leur intercession. Il dit que le patriarche Abraham avait possédé des ossements d’Adam, et qu’il les mettait sur l’autel lorsqu’il sacrifiait ; que la robe de diverses couleurs donnée à Joseph par son père avait figuré sa sueur de sang sur la montagne des Oliviers. Il dit que l’Arche d’alliance contenait des ossements d’Adam, que Jacob, par prédilection, avait donnés à Joseph, sans lui dire ce que c’était ; il les lui donna comme un trésor, comme une protection, parce qu’il savait bien que ses frères ne l’aimaient pas. Joseph les portait habituellement, dans un sachet, sur sa poitrine.
Jésus leur ordonna aussi d’aller dans le pays de Sichar, et d’y rendre témoignage de sa résurrection. Là-dessus il disparut, et les assistants, ravis de joie, se mêlèrent confusément. Ils ouvrirent les portes, ils sortirent et rentrèrent ; enfin ils se réunirent tous, et se remirent à prier et à chanter des hymnes et des cantiques.