CHAPITRE V
Rapports des gardes du tombeau.
Cassius était venu trouver Pilate une heure après la résurrection. Le gouverneur romain était encore couché, et on fit entrer Cassius près de lui. Il lui raconta avec une grande émotion comment le rocher avait été ébranlé, comment un ange, descendu du ciel, avait renversé la pierre et comment il ne s’était plus trouvé là que les linges vides. Enfin il déclara que le Sauveur était ressuscité, et qu’il était certainement le Messie et le Fils de Dieu. Pilate écouta ce récit avec une terreur secrète, mais il n’en laissa rien voir, et dit à Cassius : « Tu n’es qu’un fanatique, tu as follement agi en allant te placer dans le sépulcre du Galiléen ; ses dieux ont pris empire sur toi, ils t’ont dupé par des visions fantastiques. Je te conseille de n’en rien dire aux princes des prêtres, car ils te feraient un mauvais parti. » Il fit semblant de croire que le corps du Sauveur avait été enlevé par ses disciples, et que les gardes racontaient la chose autrement, soit parce qu’ils l’avaient bien voulu, ou qu’ils avaient mal gardé, soit parce qu’ils avaient été trompés par des sortilèges. Après ces explications embarrassées, Pilate renvoya Cassius et alla sacrifier à ses dieux.
Quatre soldats vinrent bientôt faire le même récit à Pilate ; il ne s’expliqua pas avec eux, et les renvoya à Caïphe. Je vis une partie de la garde se rendre dans une grande cour voisine du Temple où étaient rassemblés beaucoup de vieux Juifs. Ceux-ci ayant tenu conseil, donnèrent une grosse somme d’argent aux soldats pour leur faire dire que les disciples de Jésus étaient venus de nuit et qu’ils avaient enlevé le corps de Jésus pendant leur sommeil. En outre, ils leur firent toutes sortes de menaces pour le cas où ils n’en feraient rien. Les gardes objectèrent que leurs compagnons, qui étaient allés chez Pilate, les contrediraient, et les pharisiens leur promirent d’arranger tout cela avec le gouverneur. Mais les quatre gardes renvoyés par Pilate arrivèrent, et ne voulurent pas dire autrement qu’ils avaient fait chez le gouverneur. Le bruit s’était déjà répandu que Joseph d’Arimathie était sorti miraculeusement de sa prison, et comme les pharisiens accusaient les soldats de s’être entendus avec les disciples pour enlever le corps du Seigneur, et leur adressaient de violentes menaces s’ils ne rendaient pas le corps, ceux-ci répondirent que la chose leur était aussi impossible qu’il l’était aux gardes de Joseph d’Arimathie de le faire rentrer dans sa prison. Aucune promesse ne put les forcer au silence, et même ils proclamèrent à haute voix l’iniquité du jugement prononcé l’avant-veille, rappelèrent la manière dont la Pâque avait été interrompue, si bien qu’on les mit en prison. Les autres répandirent le bruit que Jésus avait été enlevé par ses disciples ; ce mensonge, propagé par les pharisiens, les saducéens et les hérodiens, eut cours dans les synagogues du monde entier, accompagné de toutes sortes d’injures contre Jésus.
Toutefois, cette imposture ne réussit guère, car après la résurrection du Sauveur, les âmes de plusieurs justes de l’ancienne loi apparurent à ceux de leurs descendants qui étaient encore capables de recevoir la grâce, et les engagèrent à se convertir à Jésus. Ces âmes apparurent aussi à plusieurs disciples qui, ébranlés dans leur foi, s’étaient dispersés dans le pays. Elles les consolèrent et les confirmèrent dans la foi.
L’apparition des morts qui sortirent de leurs tombeaux après la mort de Jésus ne ressemblait en rien à la résurrection du Seigneur. Jésus ressuscita avec son corps glorifié qui ne pouvait plus mourir ; tandis que ces corps, sans aucune vie réelle, n’étaient qu’un vêtement donné pour un instant aux âmes auxquelles ils avaient appartenu, et furent replacés par elles dans le sein de la terre, d’où ils ne ressusciteront comme nous tous qu’au dernier jour. Ils n’étaient point ressuscités d’entre les morts comme Lazare, qui vécut réellement et dut mourir une seconde fois.
Quelque temps après, les Juifs se mirent à laver et à purifier le Temple. Ils y répandirent des cendres de morts et des herbes odoriférantes, offrirent des sacrifices expiatoires, enlevèrent les décombres, cachèrent avec des planches et des tapis les traces du tremblement de terre, et reprirent celles des cérémonies de la Pâque qui n’avaient pu être accomplies le jour même. Ils déclarèrent que l’interruption de la fête et la dévastation du Temple avaient eu pour causes le tremblement de terre et la présence des impurs au sacrifice, et appliquèrent, je ne sais plus comment, à ce qui s’était passé, une vision d’Ezéchiel sur la résurrection des morts. Du reste, ils menacèrent de peines graves et même d’excommunication tous ceux qui répandraient des murmures ou de faux bruits. Ils réussirent d’autant mieux à imposer silence, que beaucoup de ceux auxquels ils s’adressaient se sentaient eux-mêmes coupables. Toutefois ils ne parvinrent à calmer que la portion du peuple la plus endurcie et la plus corrompue. Ceux qui avaient encore de bons sentiments, dès qu’ils eurent entendu les apôtres, se convertirent, d’abord en silence, ensuite publiquement, à Jérusalem le jour de la Pentecôte, ou dans leurs pays. Les princes des prêtres virent avec découragement la rapide propagation du christianisme.
Dans ces derniers jours, je vis Anne comme possédé du démon ; on l’enferma, et il ne reparut plus. Caïphe, en voulant cacher la rage qui le dévorait, devint presque fou. J’ai vu Pilate faire inutilement chercher sa femme. Elle était cachée à Jérusalem dans la maison de Lazare. C’était Etienne, encore peu connu comme disciple, qui lui apportait sa nourriture ainsi que des nouvelles du dehors. Etienne était cousin de Paul : ils étaient fils des deux frères.