CHAPITRE IV
Les saintes femmes au tombeau. — Apparitions du Sauveur ressuscité.
Les saintes femmes se trouvaient à peu de distance de la porte de Nicodème, lorsque le Seigneur ressuscita ; elles ne s’aperçurent point des prodiges qui eurent lieu au tombeau. Elles ignoraient même qu’on y eût mis des gardes, car elles n’y étaient pas allées la veille à cause du sabbat. Elles se demandaient avec inquiétude : « Qui nous ôtera la pierre qui ferme l’entrée du sépulcre ? » Elles apportaient de l’eau de nard, des parfums et des fleurs qu’elles voulaient répandre sur le corps du Seigneur, désirant lui offrir ce qu’elles avaient de plus riche et de plus précieux. Salomé surtout avait acheté beaucoup d’aromates ; ce n’était pas la mère de Jean, mais une femme riche de Jérusalem, parente de saint Joseph. Elles résolurent de déposer les parfums devant le sépulcre, et d’attendre là que quelque disciple vînt leur en ouvrir l’entrée.
Les gardes étaient étendus par terre, et semblaient privés de vie ; la pierre du tombeau était renversée, de sorte qu’on pouvait sans peine ouvrir la porte. Les linges déposés à terre étaient pliés, et ne renfermaient plus que des herbes odoriférantes ; les bandelettes qui avaient entouré le corps étaient encore roulées sur le bord antérieur du sépulcre. Quant au suaire dont Marie avait entouré la tête de son fils, il était encore au lieu même où cette tête sacrée avait reposé.
Je vis les saintes femmes s’approcher du jardin ; à l’aspect des lanternes et des soldats étendus par terre, elles eurent peur, et passèrent devant le jardin, en se détournant vers le Golgotha. Mais Madeleine, sans penser au danger, pénétra dans le jardin, et Salomé la suivit à quelque distance : les deux autres femmes furent moins hardies, et s’arrêtèrent à l’entrée. Je vis Madeleine, lorsqu’elle fut près des gardes, revenir un peu effrayée vers Salomé ; puis toutes deux passèrent timidement au milieu des soldats étendus par terre, et arrivèrent dans la grotte du sépulcre. Elles virent la pierre déplacée, mais les portes avaient été refermées. Madeleine les ouvrit, pleine d’émotion, regarda la couche funèbre, et aperçut les linges vides. La grotte était resplendissante, et un ange était assis à droite sur la pierre. Madeleine fut consternée ; je ne sais pas si l’ange lui adressa la parole, mais je la vis sortir rapidement du jardin, et courir vers les apôtres qui étaient encore rassemblés. Aussitôt après, Marie Salomé, qui était restée à l’entrée de la grotte, quitta le tombeau, sortit du jardin, et rejoignit les deux autres femmes pour leur dire ce qui s’était passé. Elles en furent à la fois effrayées et réjouies, et hésitèrent un peu avant d’entrer dans le jardin. Cependant Cassius, qui avait attendu quelque temps dans les environs pour voir si Jésus ne se montrerait pas aux saintes femmes, se rendit en ce moment vers Pilate. En passant vers les saintes femmes, il leur dit en peu de mots ce qu’il avait vu, et les exhorta à s’en assurer par leurs propres yeux. Elles prirent courage et entrèrent ensemble dans le jardin. Comme elles étaient à la porte du tombeau, elles virent deux anges avec des robes resplendissantes ; effrayées, elles se prosternèrent, le visage contre terre. Un des anges leur dit alors : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts Celui qui est vivant ? Ne craignez point ; je sais que vous cherchez Jésus le crucifié. Il est ressuscité et n’est point ici ; venez et voyez le lieu où le Seigneur était déposé. Allez, dites aux disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit lui-même. Rappelez-vous ses paroles : « Il faut que le Fils de l’homme soit livré entre les mains des pécheurs, qu’il soit crucifié, et que le troisième jour il ressuscite. » Alors les anges disparurent. Les saintes femmes, ayant jeté un dernier regard sur le tombeau et sur les linges, quittèrent la grotte et s’en allèrent en pleurant pour porter ces nouvelles aux disciples. Elles étaient encore toutes tremblantes ; elles marchaient d’un pas timide, et s’arrêtaient de temps en temps pour voir si elles n’apercevraient pas le Seigneur, ou si Madeleine ne revenait point.
Pendant ce temps, je vis Madeleine arriver au cénacle. Elle était comme hors d’elle-même, et frappa avec violence à la porte. Plusieurs disciples étaient encore endormis ; quelques-uns étaient levés et s’entretenaient ensemble. Pierre et Jean vinrent ouvrir la porte. Marie leur dit seulement du dehors : « Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons où ils l’ont mis. » Et, après ces paroles, elle s’en retourna en grande hâte vers le jardin. Pierre et Jean rentrèrent dans la maison pour annoncer cette nouvelle aux autres disciples, puis tous deux coururent au sépulcre ; mais Jean allait plus vite que Pierre.
Je vis Madeleine traverser précipitamment le jardin et se diriger vers le tombeau ; son émotion lui avait presque égaré l’esprit. Elle était tout humide de la rosée du matin ; son manteau était tombé de sa tête, ses longs cheveux s’étaient dénoués et flottaient sur ses épaules. Comme elle était seule, elle n’osa pas d’abord descendre dans la grotte ; mais elle se tint pleurant au dehors, non loin du tombeau. Elle se pencha, pour voir dans le sépulcre, à travers les portes, et, rejetant en arrière ses longs cheveux qui tombaient sur son visage, elle aperçut deux anges vêtus de blanc, l’un à la tête, l’autre au pied du tombeau. L’un d’eux lui dit : « Femme, pourquoi pleurez-vous ? » Elle s’écria dans sa douleur (car elle ne voyait rien, sinon que le corps de Jésus n’était plus là) : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où ils l’ont mis. » Ayant dit ces mots, elle quitta la grotte et s’en revint pour chercher le Sauveur ; car elle avait un vague pressentiment de sa présence, et il lui semblait qu’elle allait le trouver : l’apparition même des anges ne pouvait lui ôter cette idée. Elle paraissait ne pas faire attention que c’étaient des anges ; elle ne pouvait penser qu’à Jésus : « Jésus n’est pas là ! Où est Jésus ? » Je la vis errer devant le tombeau comme une personne égarée qui cherche quelque chose. Sa longue chevelure tombait des deux côtés sur ses épaules ; une fois elle ramena tous ses cheveux sur son épaule droite, puis elle les partagea en deux et les rejeta en arrière. Ce fut alors que regardant autour d’elle, elle vit, à dix pas du sépulcre vers l’orient, une grande figure habillée de blanc apparaître entre les buissons, derrière un palmier ; et, comme elle courait de ce côté, elle entendit ces paroles : « Femme, pourquoi pleurez-vous ? » Elle crut que c’était le jardinier ; car celui qui lui parlait avait une bêche à la main, et sur sa tête un chapeau plat qui paraissait fait d’écorce d’arbre, et ressemblait à celui du jardinier de la parabole racontée par Jésus aux saintes femmes peu avant sa passion. Le Sauveur n’était pas resplendissant de lumière : il était semblable à un homme habillé de blanc, vu à la lueur du crépuscule. A ces mots : « Qui cherchez-vous ? » Madeleine répondit sur-le-champ : « Seigneur, si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, et j’irai le prendre. » Et elle se mit de nouveau à regarder autour d’elle. Jésus lui dit de sa voix ordinaire : « Marie ! » Madeleine reconnut sa voix, et aussitôt, oubliant le crucifiement, la mort et la sépulture, elle se retourna, et lui dit comme autrefois : « Rabboni ! (maître). » Puis elle se prosterna, et étendit ses bras vers les pieds de Jésus ; mais le Sauveur l’arrêta d’un geste, et lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ; mais va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Alors il disparut.
Il me fut expliqué pourquoi Jésus avait dit : « Ne me touche pas ; » mais je n’en ai plus un souvenir bien distinct. Je crois qu’il lui adressa ces paroles parce que, dominée par son émotion, elle oubliait que Jésus était transfiguré, et croyait que tout était comme autrefois. Quant aux paroles de Jésus : « Je ne suis pas encore monté vers mon Père, » il me fut révélé qu’il ne s’était pas encore présenté à son Père céleste depuis sa résurrection, et qu’il ne l’avait pas encore remercié de la victoire qu’il avait remportée sur la mort, et de la rédemption accomplie. Il semblait dire à Madeleine que les prémices de la joie appartiennent à Dieu ; qu’elle devait d’abord revenir à elle, et remercier Dieu pour l’accomplissement de la rédemption, et pour la victoire que le Sauveur avait remportée sur la mort. En effet, Madeleine, dans la violence de son amour, avait oublié le prodige qui venait de s’opérer, et avait voulu embrasser, comme auparavant, les pieds de son maître bien-aimé, qui seul occupait sa pensée.
Le Seigneur ayant disparu, Madeleine se leva promptement ; elle s’imagina qu’elle avait rêvé, et courut de nouveau au sépulcre. Elle vit les deux anges assis à côté du tombeau, et entendit ce que les autres saintes femmes avaient elles-mêmes entendu touchant la résurrection. Alors, sûre du miracle et de la réalité de sa vision, elle alla en toute hâte chercher ses compagnes aux environs du Golgotha. Elles erraient encore, attendant le retour de Madeleine, et peut-être aussi dans l’espérance de revoir le Seigneur.
L’apparition de Jésus à Madeleine eut lieu environ à trois heures et demie du matin, et ne dura que quelques minutes. Madeleine était à peine sortie du jardin que Jean y entra, suivi par Pierre à quelque distance. Mais il ne pénétra pas dans le sépulcre ; seulement, s’étant penché, il regarda par la porte entr’ouverte, et il vit les linges posés à terre. Pierre vint aussi, et entra dans la grotte, où il vit les linges roulés et le suaire qui couvrait la tête de Jésus, non point parmi les autres linges, mais plié et mis à part. Alors Jean vint à son tour, et à cette vue, il crut à la résurrection. Maintenant ils comprenaient les paroles du Seigneur que nous lisons dans l’Ecriture, et qu’ils n’avaient pas saisies jusqu’alors. Pierre prit les linges sous son manteau, et ils s’en revinrent en toute hâte à la ville par la porte de Nicodème.
Je ne crois pas que Pierre ait vu les anges assis à côté du tombeau. J’entendis plus tard Jean assurer aux disciples d’Emmaüs qu’en jetant les yeux dans le tombeau il y avait vu un ange. S’il laissa Pierre entrer avant lui dans la grotte, ce fut peut-être à cause de l’effroi que lui causa la vue de cet ange ; peut-être aussi est-ce par humilité qu’il n’en parle pas dans son Evangile, n’ayant pas voulu dire qu’il avait vu plus que Pierre.
Après cela, je vis les gardes étendus par terre revenir à eux et se relever. Ils prirent leurs piques et leurs lanternes suspendues à l’entrée du sépulcre, et ne répandant plus qu’une faible lueur ; comme ils étaient bouleversés et saisis d’épouvante, ils sortirent en toute hâte du jardin et entrèrent dans la ville par la porte qui menait au Calvaire.
Pendant ce temps, Madeleine avait rejoint les saintes femmes, et leur racontait qu’elle avait vu le Seigneur et ensuite les anges. Ses compagnes lui répondirent qu’elles aussi avaient vu les anges. Alors Madeleine revint à la ville, mais les saintes femmes allèrent du côté du jardin, où elles croyaient peut-être trouver les deux apôtres. Comme elles en approchaient, les gardes du tombeau passèrent devant elles et leur adressèrent quelques paroles.
Près du jardin, Jésus leur apparut, revêtu d’une longue robe blanche, qui couvrait jusqu’à ses mains et il leur dit : « Je vous salue. » Les saintes femmes tressaillirent, et s’étant approchées, elles embrassèrent ses pieds et l’adorèrent. Le Seigneur leur adressa quelques paroles et leur indiqua de la main je ne sais quelle direction, puis il disparut. Alors elles coururent en toute hâte au cénacle, et dirent aux disciples qui y étaient rassemblés qu’elles avaient vu le Seigneur. Ceux-ci d’abord ne voulurent croire ni elles ni Madeleine, et jusqu’au retour de Pierre et de Jean ils traitèrent d’imaginations de femmes tout ce qu’elles leur racontèrent.
Cependant Pierre et Jean revenaient tout interdits et tout pensifs ; ils rencontrèrent Jacques le Mineur et Thaddée, qui avaient voulu les suivre au tombeau, et qui étaient aussi très émus, car le Seigneur leur était apparu près du cénacle. J’avais vu aussi Jésus passer devant Pierre et Jean ; et Pierre me parut l’avoir aperçu, car il tressaillit d’épouvante. J’ignore si Jean le reconnut.