CHAPITRE XLII

Jésus assiste à des noces à Edon. — Persécutions à Jérusalem.

Jésus se rendit ensuite dans un pays riche en palmiers et en beaux pâturages. Il se dirigeait vers une ville appelée, je crois, Edon. Il visita sur la route une chaumière isolée. Des bonnes gens qui l’habitaient, le père et la mère étaient, depuis longtemps, retenus sur leur couche par une maladie incurable. Jésus s’arrêta dans leur maison. Ils s’enquirent auprès de lui de Jésus de Nazareth ; car on avait répandu sur lui les bruits les plus absurdes. Il répondit qu’il serait persécuté, mais qu’il retournerait dans le royaume de son Père, et que tous ceux qui voudraient le suivre auraient leur place dans ce royaume. Il leur enseigna tout cela dans une belle parabole où il racontait l’histoire d’un roi et de son fils. Je vis alors la Passion du Sauveur et son Ascension ; je vis son trône élevé au-dessus du monde à côté du trône de Dieu le Père ; Jésus était entouré des anges et récompensait ceux qui l’avaient imité. Je vis le tableau de son royaume et de toute la parabole qu’il racontait à ces gens. Je vis qu’il laissa cette image gravée dans leur cœur.

Il leur demanda ensuite s’ils croyaient tout ce qu’il leur avait dit et s’ils voulaient suivre le bon roi : lorsqu’ils eurent répondu qu’ils le voulaient bien, il leur dit que Dieu, pour les récompenser, leur rendrait la santé, afin qu’ils pussent l’accompagner à Edon. Ils furent guéris à l’instant même, et le lendemain, au grand étonnement de tout le monde, ils le suivirent, en effet, dans cette ville. Pour y arriver, nous traversâmes de riantes campagnes et de délicieux bocages de palmiers ; à gauche, sur une place, il y avait une maison où l’on célébrait une noce.

Dans ce pays, les mœurs sont plus simples et plus patriarcales que dans la Judée. Les hommes et les femmes, le fiancé et la fiancée se tenaient dans la même pièce : ils étaient tous couronnés de fleurs. De jeunes garçons chantaient ou jouaient de la flûte et de divers instruments. Ces bonnes gens attendaient Jésus, qu’ils regardaient comme un prophète. Ils avaient entendu parler des enseignements qu’il avait donnés à Cédar et aux environs, ainsi que des paraboles qu’il y avait racontées, et ils l’avaient invité à leur fête.

Ils le reçurent avec une joie mêlée de respect. Il arriva tenant à la main un bâton recourbé comme une houlette ; aussitôt ils lui lavèrent les pieds ainsi qu’à ses compagnons, les essuyèrent avec leurs vêtements, et prirent son bâton, qu’ils mirent dans un coin. Cela fait, on s’assit autour d’une table sur laquelle on avait servi un repas composé de poissons, de petits pains et de rayons de miel ; on plaça Jésus entre les nouveaux époux. Les femmes étaient assises à l’autre bout de la table. Enfin le Seigneur bénit les aliments, et tous mangèrent.

Pendant le repas, Jésus parla de cet homme de Judée qui avait changé l’eau en vin aux noces de Cana en Galilée. Les deux vieux époux qu’il avait guéris la veille arrivèrent alors, au grand étonnement des hôtes, qui les savaient malades depuis plusieurs années. Ils répétèrent ce que le Seigneur leur avait dit sur le roi et sur son royaume, sur la part qui devait leur en revenir s’ils croyaient à ses paroles, et dont leur guérison était le gage. Jésus leur expliqua tout ce qu’il leur avait dit, et ajouta qu’un mur les séparait de ce royaume, mais qu’en se maîtrisant eux-mêmes, ils pénétreraient au delà. Malheureusement je ne puis reproduire exactement ce que j’ai entendu : cependant chaque question, chaque parole, me parvenait distinctement, et cette nuit m’a occupée toute la nuit.

Peu de temps après minuit, Jésus alla se reposer. Il occupa la même chambre que les trois jeunes gens. Je vis le Seigneur, selon son habitude, se retirer à l’écart avant de se coucher, et prier son Père céleste, agenouillé, les mains levées au ciel. J’aperçus des rayons qui s’échappaient de ses lèvres, et une figure resplendissante qui descendait vers lui : c’était probablement un ange. Cela arrivait souvent aussi pendant le jour, quand il se retirait en un lieu solitaire. Dès mon enfance, il a été mon Maître, et lorsque je le voyais prier, je priais avec lui.

Avant la conception, je voyais souvent la sainte Vierge prier debout, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine. Mais lorsqu’elle fut devenue la mère de Dieu, elle priait seule à genoux, les yeux fixés et les mains tendues vers le ciel.

Je vis aussi tout ce que Marie et les autres amis de Jésus avaient à souffrir de la méchanceté des Juifs. La résurrection de Lazare, qui avait rendu beaucoup de monde favorable au Seigneur, les avait tellement exaspérés, qu’ils cherchaient, par tous les moyens possibles, à perdre ses partisans. Lazare était presque continuellement caché dans la cave de sa maison à Bethphagé ; à Béthanie et dans les environs, les amis de Jésus n’osaient sortir de leur retraite. Je vis des femmes de distinction, dévouées au Seigneur, sortir de Jérusalem et leur porter des aliments. La mère de Jésus n’osait plus passer le soir dans les rues de Jérusalem, de peur qu’on ne lui jetât des pierres. Jean était dans son pays. Je vis aussi Judas. Lui seul était hardi, presque audacieux, avec les pharisiens ; il parlait haut ; il se vantait de son intimité avec Jésus, et se persuadait qu’il les forcerait enfin à changer d’opinion. Cependant, malgré sa jactance, il reniait souvent le Seigneur. Cela me fit comprendre combien il est dangereux de trop parler. Judas était du reste compatissant et officieux. Je pensais avec un douloureux serrement de cœur qu’il devait trahir son Maître ; mais une malédiction terrible pesait sur lui depuis sa naissance.