CHAPITRE XXXVIII

Résurrection de Lazare

J’allai aussi à Béthanie, et je vis que Lazare venait de mourir. Ses sœurs quittèrent la maison après sa mort. On l’embauma et on l’enveloppa à la manière juive ; il y avait beaucoup de monde dans la maison. Le corps, avec la planche sur laquelle il avait été embaumé, fut déposé dans un coffre à claire-voie muni d’un couvercle bombé, et porté ensuite au tombeau. Après la mort de leur frère, Marthe et Madeleine se rendirent à la métairie qu’elles possédaient auprès de Ginéa et de Jezraël, tout près de l’héritage de Joseph ; elles avaient souvent reçu le Seigneur et la sainte famille en cet endroit : elles paraissaient vouloir y attendre l’arrivée de Jésus.

Madeleine courut la première au-devant du Seigneur, et lui dit que Lazare était mort : que ne s’était-il trouvé là ! Jésus lui répondit que son temps n’était pas encore venu, et qu’il était bon que Lazare fût mort. Il ajouta qu’il irait les voir dans quelques jours.

Saint Jean ne raconte que très brièvement les circonstances de la mort de Lazare. Il y avait déjà trois semaines que Jésus avait reçu la nouvelle de sa maladie ; celle de sa mort lui arriva près de Samarie, dans l’endroit où il se trouvait avec les saintes femmes, et c’est là qu’il dit : « Notre ami dort. » Mais ce fut à la métairie, qu’il dit expressément : « Lazare est mort. » Jésus reprocha aux disciples leur impatience et leurs murmures de ce qu’il tardait tant à se rendre à Béthanie. Il leur parlait toujours comme s’il craignait de ne pas être compris par eux ; il n’osait ni se révéler, ni leur faire connaître leur propre état. Dans ses discours, il cherchait plutôt à détruire leurs préjugés et à les mettre en défiance contre leurs idées terrestres qu’à leur expliquer des mystères qu’ils n’auraient jamais pu comprendre.

Entre Béthanie et l’endroit où se trouvait Jésus, il y avait beaucoup de prairies, de jardins et de promenades d’agrément. Je vis le Seigneur accompagné des apôtres marcher tout en enseignant, s’arrêter par intervalles, tantôt s’asseoir, tantôt rester debout et se diriger ainsi à pas lents vers Béthanie.

Lazare était mort depuis huit jours : on l’avait laissé quatre jours sans l’enterrer, dans l’espoir que Jésus viendrait et lui rendrait la vie. Ses sœurs étaient allées au-devant du Seigneur jusqu’à Ginéa, et, comme il ne voulait pas venir encore, elles s’en étaient retournées, et avaient fait mettre leur frère au tombeau. Cependant beaucoup d’hommes et de femmes étaient venus de Béthanie et de Jérusalem pour consoler Marthe et Marie de la mort de leur frère. Les femmes étaient assises ensemble ; les hommes se tenaient à part. Après le repas, vers la fin du jour, Marie de Zébédée entra et, s’approchant de Marthe, qui était assise au milieu des femmes, elle lui dit à l’oreille que le Seigneur arrivait. Marthe se rendit avec elle dans un jardin situé derrière la maison, où Madeleine était assise toute seule sous un berceau de feuillage, et dit à celle-ci que Jésus était proche. Je vis que, par affection pour sa sœur, elle voulait la laisser aller la première au-devant du Seigneur, et que Madeleine, en effet, courut à sa rencontre avec Marie de Zébédée. Cependant elle n’arriva pas jusqu’à lui ; je la vis seulement s’en aller pendant que Marthe restait auprès des femmes. Jésus, quand il se trouvait avec ses apôtres et ses disciples, ne se laissait pas aborder à tout moment par les femmes.

Au bout de quelque temps, le jour commençant à tomber, Madeleine revint trouver les autres femmes et prit la place de Marthe auprès d’elles : celle-ci alla au-devant du Seigneur, qui se tenait à l’entrée de leur jardin, où il s’entretenait avec les apôtres et d’autres personnes assemblées là. Marthe échangea quelques paroles avec lui ; puis elle rejoignit sa sœur et lui dit quelques mots à l’oreille. Madeleine alors vint au-devant de Jésus, suivie de quelques Juifs.

Jésus, entouré de beaucoup de monde, était encore auprès du berceau. Le soleil allait se coucher. Madeleine tomba à ses pieds, et lui dit : « Si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. » Je vis alors les Juifs pleurer, et Jésus aussi devint triste et pleura. Je le vis entrer dans le berceau de feuillage où l’on alluma une lampe, et où les apôtres et lui-même prirent quelques rafraîchissements. Il fit là une longue instruction. J’entendis beaucoup de ses auditeurs, qui se tenaient pour la plupart au dehors, et dont le nombre allait toujours croissant, murmurer de ce qu’il n’avait pas conservé la vie à Lazare. Je vis que le Seigneur était plein de tristesse et d’émotion. Il enseigna sur la mort, et ne cessa de parler que vers le matin.

À l’aube du jour, ils allèrent au sépulcre. Les apôtres étaient avec Jésus ; je me souviens particulièrement de Matthieu et de Jean. Il y avait là aussi les sœurs de Lazare avec la sainte Vierge et les autres Marie. La foule augmentait toujours ; on eût dit une émeute, comme lors du crucifiement.

Jésus, les apôtres et les femmes de la famille s’approchèrent de la grotte, qu’on ouvrit. Le Seigneur descendit dans le sépulcre avec quelques disciples ; Madeleine, Marthe et les autres femmes restèrent à la porte. La multitude se pressait pour voir : quelques-uns grimpaient au-dessus de la voûte et sur les murs du cimetière. Lorsque Jésus fut devant le tombeau, il commanda aux apôtres d’ôter la pierre. Ils l’enlevèrent, en effet, et l’appuyèrent contre la muraille. Ce fut alors que Marthe dit que son frère était dans le tombeau depuis quatre jours, et qu’il sentait mauvais ; à quoi Jésus répondit ce que nous lisons dans l’Évangile. Cependant les apôtres enlevèrent encore le couvercle en clayonnage, en sorte qu’on vit le corps enveloppé. Alors Jésus, levant les yeux au ciel, pria tout haut, et cria d’une voix forte : « Lazare, sortez ! » A ce cri, le mort se releva sur son séant, et la foule qui était dehors se précipita tumultueusement en avant. Mais le Seigneur commanda aux apôtres d’écarter la multitude, et ceux-ci la firent retirer jusqu’à l’entrée du cimetière. Cependant il était resté dans le caveau, près du cercueil, des apôtres qui enlevèrent le suaire dont le visage de Lazare était recouvert : il ressemblait à un homme appesanti par le sommeil ; ils lui délièrent les mains et les pieds, remirent les bandelettes à des personnes qui étaient dehors, et prirent un manteau qui leur fut donné. Lazare sortit du cercueil et du tombeau, tout chancelant et semblable à une ombre. On lui jeta le manteau sur les épaules et lui, glissant devant le Seigneur, comme un somnambule, passa par la porte où se tenaient ses sœurs et les autres femmes. Celles-ci reculèrent effrayées, comme devant un spectre, et se jetant la face contre terre sans oser le toucher. Jésus sortit de la grotte après lui, et lui prit les deux mains avec une gravité affectueuse.

Ils se rendirent ensuite à la maison de Lazare. La presse était grande ; mais la stupeur régnait dans la foule, qui s’écarta pour les laisser passer. Lazare marchait doucement et sans peine, mais il avait encore l’aspect d’un cadavre. Jésus se tenait à côté de lui ; les autres suivaient pleurant, sanglotant, et plongés dans un muet effroi. Le Seigneur entra avec Lazare et les siens sous le berceau de verdure dont j’ai déjà parlé. Le peuple accourut en foule, et j’entendis un bruit épouvantable. Lazare se prosterna tout de son long devant Jésus, comme un homme qu’on reçoit dans un ordre religieux. Le Seigneur parla encore assez longtemps ; vers midi, ils arrivèrent à la maison de Lazare, qui était à environ cent pas de là.

Jésus, Lazare et les apôtres étaient seuls. Ces derniers se rangèrent en cercle autour de Jésus et de Lazare. Celui-ci s’agenouilla devant le Seigneur, qui lui mit la main droite sur la tête et souffla sept fois sur lui : son souffle était lumineux. Je vis sortir de Lazare une sombre vapeur ; c’était le démon qui s’enfuyait furieux et impuissant, sous la forme d’une figure noire et ailée, loin du cercle formé par l’entourage de Jésus. C’est ainsi que Jésus consacra Lazare à son service, le purifia de toute affection au monde et au péché, et le fortifia par des dons spirituels. Il s’entretint longtemps avec lui, et lui dit qu’il l’avait ressuscité pour qu’il se vouât à son service. Il lui annonça qu’il aurait à souffrir de grandes persécutions de la part des Juifs.

Jusqu’alors Lazare n’avait pas quitté son linceul ; il sortit pour s’en débarrasser et reprendre ses vêtements : ce fut alors seulement que ses sœurs et ses amis l’embrassèrent ; car auparavant il y avait en lui quelque chose de sépulcral qui inspirait l’effroi. J’ai vu aussi que son âme, après s’être séparée de son corps, s’était trouvée dans un séjour paisible, exempt de supplices et faiblement éclairé, et qu’elle avait raconté à Joseph, à Joachim, à Anne, à Zacharie, à Jean-Baptiste et à d’autres justes, ce que le Rédempteur avait fait jusqu’alors sur la terre.

Grâce au souffle de Jésus, Lazare reçut les sept dons de l’Esprit-Saint. Il en jouit avant les apôtres, car sa mort lui avait révélé de grands mystères ; il avait vu un autre monde ; et, comme il avait subi la mort et qu’il était né une seconde fois, il se trouvait capable de recevoir ces dons surnaturels. La personnalité de Lazare a une signification mystérieuse d’une grande importance Les Pères ont vu, en effet, dans Lazare au tombeau une figure de l'humanité ensevelie dans le péché, dont la mort corporelle est la conséquence et l'image, et dans sa résurrection le symbole de la résurrection de l'âme et de sa régénération en Jésus-Christ, le Verbe tout-puissant, en qui est la vie éternelle. .

On fit préparer un grand festin, auquel tout le monde prit part. Après le repas, les femmes vinrent pour écouter les enseignements de Jésus : elles se tenaient au fond de la salle. Lazare était à côté du Seigneur. On entendit un grand bruit au dehors : beaucoup de personnes étaient venues de Jérusalem, et entr’autres des gardes qui avaient occupé les alentours. Mais le Seigneur envoya les apôtres dire au peuple et aux gardes de se retirer. Il enseigna encore à la lueur des lampes, et il annonça aux disciples qu’il se rendrait le lendemain à Jérusalem, accompagné de deux apôtres. Comme ils lui représentaient le danger qu’il courait, il répondit qu’il ne se montrerait pas en public, et qu’on ne le reconnaîtrait point.