CHAPITRE XXXVI

Jésus et le publicain Zachée. — Calme et mansuétude du Seigneur au milieu des attaques des pharisiens.

Il y avait près de Jéricho un endroit où l’on apercevait un grand nombre de maisons de plaisance entourées de jardins. Lorsque le Seigneur et sa suite furent arrivés, ils se trouvèrent en présence d’une foule nombreuse, composée de gens venus à la hâte de tous les environs. Là aussi beaucoup de malades attendaient le Sauveur, couchés sous des hangars et abrités par des tentes.

Zachée, chef des publicains, qui demeurait hors de la ville, était venu là comme les autres pour voir le Seigneur, qui devait passer. Comme il était petit, il monta sur un sycomore afin de le voir au milieu de la foule. Lorsque Jésus arriva au pied de l’arbre, il leva les yeux, aperçut Zachée et lui dit : « Zachée, hâte-toi, descends, parce qu’aujourd’hui, je dois loger dans ta maison ». Zachée descendit à la hâte, s’agenouilla avec une profonde émotion, et retourna chez lui pour tout préparer. Par ces mots : « aujourd’hui dans ta maison », je comprends que Jésus entendait parler de son cœur, dans lequel il voulait entrer, car ce jour-là, le Seigneur logea à Jéricho. Dans la foule assemblée aux portes de la ville, je distinguai une femme affligée de pertes de sang, qui était venue quelques jours auparavant avec la ferme résolution d’obtenir sa guérison en priant Jésus ; cependant elle n’y réussit pas ce jour-là. Elle aura probablement à attendre longtemps, car j’ai ouï le Seigneur qui, parlant aux disciples, disait : « Celui qui ne persévère pas dans la prière manque de foi et de volonté ». Aussitôt que le sabbat fut ouvert, Jésus entra dans la ville avec ses disciples pour se rendre à la synagogue.

À la sortie de la synagogue, la femme dont il avait rejeté la demande dans le bourg en deçà du Jourdain et sur la route, s’approcha de lui et implora de nouveau sa pitié ; mais il la renvoya de nouveau parce qu’elle manquait de franchise. Elle s’était enquise auprès des pharisiens de Jéricho de ce qu’on disait de Jésus à Jérusalem, et elle avait parlé d’une manière inconvenante. Elle fut donc obligée d’attendre encore.

Zachée survint alors. Les disciples avaient d’abord murmuré, en voyant Jésus parler à ce publicain mal famé, et plus encore lorsqu’ils l’avaient entendu exprimer le désir de se loger dans sa maison. En effet, bien que le Seigneur eût souvent combattu les préjugés de ses disciples, il y avait beaucoup de ses nouveaux amis qui se scandalisaient de Zachée, et surtout quelques parents de ce dernier, tout honteux de ce qu’il n’était pas encore converti et de ce qu’il restait publicain. Zachée s’approcha d’eux devant la synagogue, mais aucun ne voulut lui parler.

Le soir venu, le lendemain du sabbat, Jésus et les apôtres sortirent de Jéricho pour se rendre à la maison de Zachée. La femme qui implorait le Seigneur en faveur de son enfant le suivit encore sur la route ; je vis le Seigneur lui imposer la main pour la délivrer de sa faute ; il lui dit ensuite qu’elle pouvait retourner chez elle, car son enfant était guéri. Elle partit sur-le-champ.

Les disciples n’entrèrent pas chez Zachée. Celui-ci reçut bien ses hôtes et les servit lui-même ; mais lorsque Jésus parlait, il se faisait remplacer et l’écoutait avec attention, se tenant respectueusement à ses côtés. Il ne plaisait guère à quelques-uns des apôtres de manger à la table de ce publicain. Jésus, qui voyait leurs pensées, raconta alors la parabole du figuier planté dans la vigne, qui n’a pas porté de fruit pendant trois ans, et pour lequel le vigneron demande encore une année de patience (Luc, xiii, 5-9). Je compris que Jésus voulut faire entendre aux apôtres qu’ils étaient la vigne ; que lui-même était le maître, et Zachée le figuier. Déjà depuis trois ans les parents de Zachée avaient renoncé à leur profession décriée pour suivre le Seigneur, et ils le méprisaient beaucoup parce qu’il continuait à l’exercer. Mais Jésus venait de montrer la compassion qu’il lui inspirait, en lui ordonnant de descendre du sycomore. Il parla encore des arbres stériles qui sont chargés de feuilles et ne produisent pas de fruits. « Les feuilles, dit-il, sont les œuvres extérieures dont on entend le bruit ; mais elles ne durent pas et n’ont pas en elles la semence du bien ; les fruits sont les actes intérieurs et efficaces de la foi et de la charité ; les actes comme les fruits raniment ; comme les fruits, ils contiennent le germe dans lequel l’arbre se perpétue ». Je crois qu’en disant à Zachée de descendre de l’arbre, il voulait l’engager à renoncer au bruit du monde, et que Zachée, semblable alors à un fruit mûr, devait se séparer de l’arbre qui pendant trois ans, était resté dans la vigne sans porter de fruits.

Des pécheurs et des publicains se pressaient autour du Seigneur, dans les rues et devant la synagogue où il prêchait. La foule se portait toujours à ses enseignements. Quelques apôtres parlèrent aussi au peuple en différents endroits. Les pharisiens s’assemblaient continuellement dans leurs maisons ; ils attendaient le retour des messagers qu’ils avaient envoyés à Jérusalem, et tenaient conseil pour se saisir de Jésus. Les disciples étaient soucieux et fâchés de voir le Sauveur s’exposer avec tant d’indifférence. Je vis encore là des malades se faire porter auprès de lui ; les disciples étaient tellement mécontents, qu’ils le laissaient seul. Il congédia la plupart des malades et se borna à enseigner. La femme paralytique qui avait des pertes de sang (je ne parle pas de celle de l’Évangile) persistait toujours à implorer sa pitié : elle s’était fait placer devant la porte de la synagogue. Mais quand elle pria de nouveau Jésus, il ne l’exauça point, parce qu’il voulait faire voir que la foi doit se prouver par l’espérance ferme et la prière persévérante. Jésus se rapprocha ensuite de ses disciples et des gens que sa doctrine étonnait et scandalisait, et qui n’approuvaient point ses rapports avec les pécheurs et les publicains, et il leur parla de l’enfant prodigue, de la brebis égarée, de la drachme perdue, etc.

Le lendemain, beaucoup de malades s’étaient fait porter dans les rues où il devait passer, et l’invoquaient pour être guéris. La femme qui était sujette à des pertes de sang, et que plusieurs fois il n’avait point exaucée, était aussi couchée sur le chemin, et, quand Jésus passa, elle se traîna jusqu’à lui et parvint à toucher le bord de sa robe. Il s’arrêta, se tourna vers elle et la guérit. Alors elle se leva, le remercia, retourna guérie à la ville, et partit après le sabbat pour son pays. Après ce miracle, le Seigneur parla au peuple de la persévérance dans la prière, disant qu’il fallait toujours prier et ne se lasser jamais. J’eus aussi une vision sur l’amour du prochain : il me fut montré comment les gens qui avaient amené cette femme d’une contrée fort éloignée de Jéricho l’avaient conduite çà et là, partout où ils pensaient trouver le Seigneur, suppliant les disciples de leur dire où il devait aller, afin de pouvoir placer convenablement la malade sur son passage ; car, à cause de son impureté légale, elle ne pouvait aller partout.

C’est un spectacle émouvant que de voir, partout où passe le Seigneur, les malades, couchés sur le bord du chemin qu’il parcourt, gémir, implorer son assistance, les disciples montrer leur inquiétude et leurs soucis, et Jésus enseigner et guérir avec une gravité calme et une douce bonté. Il allait de maison en maison. Comme il ne devait pas revenir, il voulait répandre tous les trésors de sa charité.

Lazare est très malade. Ses sœurs désirent si ardemment le retour de Jésus, qu’elles vont souvent jusque dans le voisinage de Jéricho pour voir si leurs messagers ne le ramènent pas. Mais il tardera encore à se rendre auprès d’elles.

Les pharisiens s’étaient réunis en grand nombre à Jéricho. Il y en eut jusqu’à cent étrangers à la ville, et dont beaucoup demeuraient à Bethabara ou à Béthanie sur la rive gauche du Jourdain. Ils épiaient Jésus, et se montraient pleins de rage. Enfin ils s’enhardirent jusqu’à lui demander compte de sa conduite avec beaucoup de vivacité. Ils reproduisirent contre lui leurs griefs ordinaires, mais il les réduisit au silence. Ils cherchèrent à le surprendre dans ses paroles, et comme il parlait souvent de son Père céleste, ils lui dirent de nouveau que ses frères étaient là ; il leur répondit encore que ses frères étaient ceux qui faisaient la volonté de son Père et observaient les commandements de Dieu.

Les disciples auraient voulu que Jésus allât tout de suite à Béthanie, où ils devaient être plus tranquilles et moins troublés, et ils étaient tous un peu mécontents. On ne saurait dépeindre le calme du Sauveur, sa fermeté et sa patience au milieu des questions insidieuses, des attaques et des persécutions ; on ne saurait rendre la douce gravité qui brille dans son sourire, lorsque les disciples cherchent à le détourner de sa voie.