CHAPITRE XXXV
Bonté de Jésus envers les enfants. — Incidents divers.
Jésus, accompagné de quelques apôtres, se rendit alors à Bethabara. Une foule nombreuse, composée principalement d’amis de Jésus et de malades de toute espèce, s’y était rassemblée ; et la bourgade pouvait à peine contenir cette multitude. Une partie avait été réduite à s’installer sous des hangars ; plusieurs campaient sous de grands arbres.
Jésus guérit en ce lieu beaucoup de malades. Je vis les paralytiques et des perclus jeter leurs béquilles et marcher librement ; je vis aussi plusieurs possédés sourds-muets ; ils étaient de ceux, me fut-il dit, qui sont insensibles aux enseignements divins. Je vis Jésus guérir un homme qui avait la main desséchée, ainsi que plusieurs aveugles. Les pharisiens avaient là leurs espions qui suivaient partout le Sauveur.
Jésus accomplit ici une infinité d’œuvres ; il travaillait sans relâche, tantôt grave, calme, doux, avec une expression de secrète tristesse qui était touchante à voir. Il instruisait le peuple tantôt dans les rues, tantôt dans les maisons ; et, pour le faire entrer dans leur demeure, les habitants allaient quelquefois jusqu’à le tirer par ses habits. Il raconta plusieurs paraboles, et il instruisait ainsi les sages et les simples. Aux sages il disait qu’ils devaient avec reconnaissance rendre à Dieu ce qu’il leur avait donné, comme il le faisait lui-même. On ne trouve dans l’Évangile aucune mention de ce qu’il fit à Bethabara.
Beaucoup de femmes arrivaient avec leurs enfants ; il y en avait de différents âges, et jusqu’à des nourrissons que les mères portaient dans leurs bras. Elles débouchèrent par une large rue de la ville, et lorsque Jésus, tournant un angle, s’engagea dans cette rue, les disciples qui marchaient en avant voulurent les repousser, parce que le Sauveur était fatigué, ayant béni déjà beaucoup de monde. Mais il défendit qu’on les renvoyât. Alors on rangea cette multitude des deux côtés de la rue. D’un côté je voyais cinq longues rangées d’enfants de tout âge, les jeunes garçons séparés des petites filles, d’ailleurs beaucoup plus nombreuses. Les mères, leurs petits enfants sur les bras, étaient placées derrière le cinquième rang. De l’autre côté de la rue je vis aussi un grand nombre d’adultes, qui tour à tour passaient au premier rang. Le Seigneur alla d’abord vers les enfants et, tout en marchant, il leur parlait, leur imposait les mains et les bénissait. À plusieurs il posait une main sur la tête, et l’autre sur la poitrine ; il en serra quelques-uns contre son cœur ; il désigna certains d’entre eux comme des modèles, et tour à tour il les instruisait, les exhortait, les encourageait, les bénissait tour à tour. Arrivé à l’extrémité de l’une des cinq rangées d’enfants, il remonta la rue du côté des adultes ; il leur parlait, les réprimandait doucement et leur donnait les enfants pour modèle. Puis il redescendit le long du second rang d’enfants, et revint ensuite vers d’autres adultes, à qui les premiers avaient fait place en avant. Il continua ainsi jusqu’à ce qu’il les eût bénis tous, même les enfants à la mamelle. Je sus que tous les enfants qu’il bénit reçurent une grâce intérieure, et que plus tard ils devinrent chrétiens. Cette affluence continua, si je ne me trompe, pendant plusieurs jours, et Jésus bénit au moins alors un millier d’enfants.
Jésus se détourna de quelques adultes ; les disciples lui en ayant demandé la raison, il répondit que leur empressement n’était pas sincère. Le Seigneur exposa aussi plusieurs paraboles. Entre autres paroles qu’il prononça, je me souviens de celles-ci : « Ceux qui se disent chastes, mais qui mangent et boivent tout ce qui leur plaît, font comme s’ils voulaient éteindre un incendie en y jetant du bois sec » Notre siècle où l'on prétend allier la vie chrétienne et même pieuse avec l'usage de tout le confortable de la vie mondaine, aurait grand besoin de méditer ces paroles. .
De Bethabara Jésus et ses disciples se dirigèrent vers Jéricho par des chemins détournés qui traversaient une contrée déserte. Les apôtres et les disciples racontèrent encore les œuvres qu’ils avaient accomplies, non sans éprouver quelques mouvements de vaine complaisance. Jésus alors les réprimanda comme autrefois lorsqu’il leur avait dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme la foudre ». Ils furent effrayés. En chemin Jésus leur dit une parabole que j’ai malheureusement oubliée. Elle se rapportait à la conduite future des douze apôtres. Il dit que maintenant ils le suivaient parce qu’ils étaient dans l’abondance. Ils ne comprirent pas qu’il voulait parler des divins enseignements et de la paix dont jouissait leur âme. Il ajouta qu’ils agiraient tout autrement lorsque les tribulations viendraient fondre sur lui, et qu’alors ceux qui portaient comme un manteau d’amour pour lui le laisseraient tomber et s’enfuiraient tout nus. Je vis que cela s’appliquait à Jean qui laissa son manteau dans le jardin de Gethsémani.
À quelques pas de Jéricho, il fut abordé par une femme qui habitait une bourgade en deçà du Jourdain, et qu’il avait déjà renvoyée, lorsqu’elle l’avait prié de guérir son enfant couvert d’ulcères. Il devait maintenant la secourir, disait-elle, car elle avait obéi à ses prescriptions, en se détachant de tout ce qu’il lui avait indiqué. Mais le Seigneur la renvoya de nouveau ; son enfant était le fruit d’une faute. Il lui reprocha un péché véniel qu’elle commettait habituellement depuis plusieurs années ; elle ne devait pas revenir qu’elle ne s’en fût corrigée. Cette femme passa devant la suite de Jésus et se rendit à Jéricho.
Un peu plus loin, quatre pharisiens, envoyés par leurs amis de Jérusalem, s’approchèrent de Jésus pour l’engager à ne pas entrer dans Jéricho ; car, disaient-ils, Hérode voulait le faire mourir. Ils avaient entendu parler de ses nombreux miracles, et le motif de leur démarche était seulement la crainte qu’il leur inspirait. Il leur dit : « Allez, et dites à ce renard : Voilà que je chasse les démons et que je guéris les malades aujourd’hui et demain, et c’est seulement le troisième jour que tout doit être consommé. » (Luc, xiii, 35). Il me fut dit que deux de ces pharisiens se convertirent, tandis que les deux autres s’en retournèrent pleins de rage à Jérusalem.
Comme Jésus allait entrer à Jéricho, deux frères qui ne pouvaient pas s’entendre au sujet de leur héritage vinrent à lui. L’un voulait rester à Jéricho, et l’autre partir. Celui-ci avait conséquemment proposé de faire faire le partage de leur bien par ce Jésus dont on parlait tant ; et ils étaient venus au devant de lui. Mais il les renvoya en répondant qu’il n’était pas un juge pour procéder à ces partages. Jean lui ayant fait observer que c’était là pourtant une bonne œuvre, et Pierre ayant parlé dans le même sens, il dit qu’il n’était pas venu pour partager les biens de la terre, mais ceux du ciel, et devant le peuple assemblé il fit une longue instruction sur ce sujet. Les disciples ne le comprirent pas bien encore ; car l’Esprit-Saint n’était pas encore descendu dans leurs âmes, et parce qu’ils attendaient toujours un royaume terrestre.
En cet endroit beaucoup de femmes vinrent aussi au-devant de Jésus pour demander sa bénédiction. Les disciples, qui étaient chargés de maintenir l’ordre, et qui étaient émus par les menaces récentes des pharisiens, avaient peur de tout ce qui pouvait attirer l’attention ; ils voulurent les renvoyer. Mais Jésus leur dit de laisser venir à lui les enfants, parce qu’ils avaient besoin d’être bénis pour devenir aussi ses disciples. Il imposa donc les mains à beaucoup d’enfants à la mamelle, et surtout à des enfants de dix à onze ans.