CHAPITRE XXXIII

Jésus se retire avec les siens dans la solitude et console sa mère.

Le lendemain, de bonne heure, Jésus quitta la maison de sa mère, et, traversant le chemin de Capharnaüm à Bethsaïde, il s’avança vers le nord dans la solitude, avec quelques disciples des plus nouveaux et des moins instruits. Ils s’arrêtèrent dans ce lieu sauvage et désert ; Jésus se mit à prier ; les disciples, divisés en plusieurs groupes, en firent autant, et lui demandèrent de leur apprendre à prier ; alors ils gravirent ensemble la montagne de la mission, où se joignirent à eux une trentaine de bonnes gens des environs. Là il leur apprit toute l’Oraison dominicale, dont il expliqua longuement chacune des demandes, reproduisant les exemples déjà donnés. Ainsi il dit que si quelqu’un va trouver un ami pour avoir un pain, il doit continuer à frapper à sa porte jusqu’à ce qu’il ait été satisfait ; que le père à qui l’enfant demande un œuf, ne lui donne pas un scorpion. Il répéta de même tout ce qu’il avait déjà dit de la prière persévérante et des rapports paternels de Dieu avec l’homme. Il donna les mêmes enseignements à tous ses disciples, les répétant à plusieurs reprises, avec une patience touchante, afin qu’ils pussent toujours enseigner exactement les mêmes choses. Jésus passa la nuit en prières avec les disciples sur la montagne.

Les enseignements fréquemment répétés par Jésus se trouvent résumés dans l’Évangile, mais souvent les faits qui en ont été l’occasion sont intervertis. Souvent aussi des enseignements que Jésus a donnés en des lieux et des temps différents, comme par exemple, des discours tenus contre les pharisiens pendant divers repas, sont rapportés à propos d’un seul de ces repas, surtout quand ils se sont succédé à des époques très rapprochées. Comme les objections des pharisiens étaient toujours les mêmes, les réponses du Seigneur étaient à peu près identiques. C’est ce que l’Église pratique dans ses catéchismes. Jésus enseignait généralement avec les mêmes paroles, et quand les circonstances étaient les mêmes, il n’y changeait rien, afin de mieux instruire ses disciples, qui étaient des hommes simples. Il s’en tenait à sa première parole, comme le fait toujours la vérité.

L’Évangile, qui n’est qu’un très court abrégé, ne mentionne qu’une fois des discours et des miracles fréquemment reproduits ; c’est pourquoi il m’est souvent impossible de retrouver exactement dans ce que je vois et entends, les récits de l’Évangile, qui parfois rapproche des événements séparés par de grands intervalles de temps et de lieu. Saint Luc, qui ne fit que mettre par écrit ce qu’il avait entendu raconter, est le plus inexact, quant à la suite des événements. Jean observe généralement la chronologie, mais il présente de grandes lacunes. Lorsque l’Évangile dit « pendant que telle chose se passait, telle chose arriva » ; cela ne veut pas dire que les deux faits étaient simultanés, mais seulement qu’ils se rapportent à peu près à la même époque.

Le lendemain matin, Jésus termina son instruction sur la prière. Il enseigna tout à fait comme au catéchisme. Il interrogea tous les assistants l’un après l’autre, sur les explications données la veille, les reprit, et leur répéta avec de nouveaux éclaircissements ce qu’ils n’avaient pas bien compris. Pendant toute cette semaine il se donna beaucoup de peine pour les instruire par demandes et par réponses, comme des enfants. À la fin il répéta le Pater noster, et expliqua le mot Amen, comme il l’avait fait une fois dans l’île de Chypre, disant que ce mot renferme tout, le commencement et la fin. Il avait autour de lui une centaine d’auditeurs, les disciples compris.

Il arriva de Béthanie-Juliade deux pharisiens, qui entendirent une partie de son instruction. L’un d’eux le convia à manger chez lui. Jésus accepta l’invitation.

Pour se rendre à Bethsaïde-Juliade, il se dirigea d’abord au sud du pont du Jourdain, se rapprochant de l’autre Bethsaïde, qui est en deçà, jusqu’à une hôtellerie où l’attendaient sa mère, la veuve de Naïm, cette Léa qui s’était écriée : « Heureux le sein qui vous a porté », et d’autres femmes ; car il n’y avait que les femmes de Jérusalem qui eussent quitté Cana. Comme il voulait passer le Jourdain et aller enseigner sur l’autre rive, elles étaient venues pour prendre congé de lui.

Marie était fort triste. J’ai rarement vu Jésus la consoler avec tant d’émotion. Elle était dans une chambre, seule avec lui, tourmentée de sinistres pressentiments ; elle pleurait beaucoup, et le suppliait de ne pas aller à Jérusalem pour la fête de la Dédicace. À la voir parler avec tant d’humilité et de tendresse, je compris que si elle n’avait pas la connaissance précise de la nécessité où était son Fils d’accomplir sa sainte destinée, elle la sentait au moins vaguement. Jésus la pressa sur son cœur, et s’efforça de ranimer son courage en termes pleins d’affection et de douceur ; il finit en disant : « Je dois accomplir la mission que m’a donnée mon Père, et pour laquelle vous êtes devenue ma mère. Vous devez demeurer ferme, et continuer de fortifier et d’édifier les fidèles, etc. » Ensuite il salua les autres femmes, qui retournèrent à Capharnaüm, après avoir reçu sa bénédiction.

Jésus se rendit avec les disciples à Bethsaïde-Juliade, où les pharisiens le traitèrent avec beaucoup d’égards. Outre ceux de la ville, il s’en trouvait quelques-uns de Panéas ; car on était en fête à l’occasion d’un mauvais livre des Sadducéens qui avait été brûlé autrefois. À ce repas, les anciens reproches furent reproduits ; comme Jésus allait s’asseoir, un des pharisiens le prit par le bras et lui dit qu’il s’étonnait beaucoup de ce qu’un homme qui enseignait si bien, voulût au mépris des saintes coutumes, se mettre à table sans s’être lavé. Jésus lui répondit que les pharisiens nettoyaient les dehors de la coupe et du plat, tandis qu’au dedans ils étaient pleins de méchanceté. Alors le pharisien lui demanda comment il pouvait savoir dans quel état était son intérieur. Jésus répliqua que celui qui avait fait l’extérieur avait aussi fait l’intérieur ; que Dieu voit le cœur de l’homme, etc. Vinrent ensuite les reproches qu’on lui avait faits à Capharnaüm. Les disciples prirent Jésus à part, et le supplièrent de ne pas parler avec trop de véhémence, disant qu’autrement ils pourraient bien être chassés. Il les réprimanda sur leur lâcheté. Toutefois le repas se termina tranquillement.

Un des neveux de Joseph d’Arimathie vint alors de Jérusalem annoncer à Jésus que Lazare était malade : « Il est, dit-il, pâle et triste ; il maigrit, et son service au Temple ne lui plaît plus ».