CHAPITRE XXXII

Jésus confond à Capharnaüm la malice des pharisiens.

Jésus se rendit avec tous ses disciples à la synagogue, pour le sabbat, et enseigna sur Coré et Abiron, puis sur l’abdication de Samuel (Nombr., xvi-xix. I Rois, xi, 14 ; xii, 22). Il commenta la lecture avec beaucoup de gravité et d’énergie, et exaspéra d’autant plus les pharisiens attentifs à l’épier, qu’ils se sentirent atteints par tout ce qu’il dit. Cependant ils ne purent lui imputer aucune fausse doctrine ; ils ne trouvèrent à lui reprocher que des griefs insignifiants, qu’ils avaient recueillis en espionnant ses disciples pendant leurs voyages. Ils dirent que ceux-ci n’observaient pas exactement les jeûnes, qu’ils arrachaient des épis le jour du sabbat, qu’ils cueillaient et mangeaient des fruits sur leur chemin, qu’ils avaient des vêtements grossiers et malpropres ; qu’en plusieurs endroits ils étaient entrés dans les synagogues avec leurs habits souillés par le voyage ; que souvent ils mangeaient du pain sans se laver les mains, et d’autres pareilles misères. Jésus, s’animant alors, réprimanda avec sévérité les pharisiens et dépeignit toute leur conduite et tous leurs procédés. Il les appela de nouveau race de vipères ; il leur reprocha de mettre sur les épaules des hommes des fardeaux pesants qu’eux-mêmes ne voulaient pas porter. Il parla de leurs promenades le jour du sabbat, des vexations qu’ils exerçaient envers les pauvres, de leurs prévarications en recevant les dîmes, et de leur hypocrisie ; il dit aussi qu’ils voyaient la paille dans l’œil de leur frère, mais non la poutre dans le leur ; que, quant à lui, il continuerait d’enseigner et d’opérer des guérisons dans tout le pays jusqu’à ce que son heure fût venue.

Pendant que le Seigneur réprimandait si sévèrement les pharisiens, un jeune homme s’éloigna d’eux, sortit de la foule, et, levant les mains au ciel, s’écria : « Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu, le saint d’Israël ! C’est plus qu’un prophète ! » Puis il se répandit en éloges enthousiastes de Jésus. Cet incident occasionna un grand tumulte dans l’assemblée. Cependant deux vieux pharisiens, pleins de colère, le saisirent par les bras et l’entraînèrent hors de la synagogue, sans pouvoir l’empêcher de continuer ses louanges, et sans que Jésus interrompit son discours. À peine sorti, le jeune homme déclara hautement, en présence de tout le peuple, qu’il se séparait des pharisiens.

Lorsque Jésus, après la clôture du sabbat, se retira avec les disciples, le jeune homme se prosterna à ses pieds devant la synagogue, et le sollicita de l’admettre au nombre de ses disciples. Jésus lui promit de le recevoir s’il voulait quitter son père et sa mère, distribuer tout son bien aux pauvres, porter sa croix et le suivre ; il parla encore des souffrances qui attendaient ceux qui s’attachaient à lui ; puis il le recommanda à quelques disciples, en particulier à Mnason, lesquels le prirent avec eux. Enfin Jésus retourna chez sa mère.

Dans l’après-midi, je le vis, accompagné des apôtres et des disciples, se rendre à la synagogue de Capharnaüm ; et comme plusieurs malades s’étaient fait porter à l’entrée pour l’attendre, il les remit au lendemain, disant qu’alors ils le trouveraient dans la maison de Pierre, en avant de la ville. Il s’était rendu à la synagogue, afin que tout le monde pût entendre ce qu’il enseignait aux siens, et pour montrer qu’il ne craignait personne et ne cherchait pas à se cacher. Il leur répéta plusieurs choses qu’il leur avait déjà enseignées en particulier. Je me souviens que, dans cette instruction, il les mit en garde contre les pharisiens et les faux prophètes ; qu’il leur recommanda la vigilance ; qu’il leur raconta et expliqua la parabole du serviteur infidèle. Pierre lui dit : « Seigneur, est-ce pour nous que vous dites cette parabole, ou pour tout le monde ? » Alors Jésus lui parla comme si Pierre eût été l’intendant placé par le maître sur tous ses serviteurs, et loua beaucoup l’intendant fidèle ; puis il condamna avec force celui qui manquait à son devoir. Il y a quelque chose de cela dans l’Évangile ; cependant tout n’y est pas, à beaucoup près, mais la fin seulement. (Luc., xii, 35-59).

Jésus enseigna jusqu’au moment où les pharisiens arrivèrent pour la clôture du sabbat ; comme il voulait leur céder la place, ils se montrèrent très polis, et dirent : « Maître, commentez la leçon ». Ils le conduisirent à la chaire et placèrent les rouleaux devant lui. Jésus fit une instruction admirablement belle sur Samuel abdiquant sa dignité de juge, en présence du peuple et du nouveau roi Saül. Il donna au discours de Samuel une interprétation nouvelle qui scandalisa les pharisiens, car il expliqua les paroles du voyant comme si elles fussent sorties de la bouche de Dieu le Père, et de son Fils envoyé par lui. Il laissa voir qu’il s’appliquait à lui-même ces mots : « Je suis devenu vieux et mes cheveux ont blanchi ». (I Rois, xii, 2-3). Outre son explication, que j’ai oubliée, il me fut révélé pourquoi Dieu le Père est représenté sous la forme d’un vieillard. Mais je ne m’en souviens que confusément. Ce texte signifiait : « Vous m’avez depuis longtemps, vous êtes las de moi, vous vous renouvelez toujours, et je suis là, éternellement ». Il compara la mauvaise conduite des fils de Samuel aux iniquités des docteurs et des pharisiens. Puis il présenta la question de Samuel aux Israélites : « Vous ai-je fait tort en ceci ou en cela ? » comme s’appliquant à Dieu lui-même et à son envoyé, comme une question adressée par le Messie à son peuple, et il fit clairement voir que nul des pharisiens et des docteurs n’oserait dire au peuple : « Vous ai-je opprimé ? Vous ai-je pris votre bétail ? Vous ai-je extorqué des dons ? etc. ». Les pharisiens se sentirent frappés au cœur. Il est dit que les Israélites ne voulaient plus de leurs juges, et qu’ils demandaient un roi qui les gouvernât comme les païens ; Jésus appliqua ce passage à leur attente erronée d’un royaume terrestre dont le Messie serait le roi magnifique, roi sous lequel ils espéraient vivre dans le luxe et les plaisirs, et qui, au lieu d’effacer leurs péchés par la peine, la souffrance, la pénitence et la satisfaction, couvrirait leurs souillures et leurs abominations de son splendide manteau royal, et les récompenserait pour leurs fautes même. Il est dit encore que Samuel ne cessa pas de prier pour le peuple, et que, sur sa prière, l’orage éclata et la pluie tomba du ciel. Jésus dit que cela signifiait la miséricorde de Dieu envers les âmes pieuses ; son envoyé, qu’ils repousseraient avec dédain, prierait aussi son Père pour eux jusqu’au dernier jour. L’orage et la pluie obtenus par la prière du prophète figuraient les signes et les prodiges qui devaient accompagner l’envoyé de Dieu, afin que les âmes pieuses se réveillassent et se convertissent. Il est dit encore que leur roi et eux trouveraient grâce devant Dieu, qui ne les repousserait pas s’ils marchaient devant lui dans sa voie. Jésus dit que cela signifiait que les justes obtiendraient justice, et recevraient la grâce nécessaire pour reconnaître le Messie, mais qu’un jugement sévère attendait les mauvais comme Saül. Enfin Jésus parla de David et de son onction comme roi du vivant de Saül, de la séparation des bons du milieu des mauvais, et de l’extermination de Saül et de ses partisans.

Les pharisiens ne disputèrent pas contre lui dans la synagogue, craignant d’être réfutés et confondus devant le peuple ; ils se réservaient de le faire plus tard dans la maison des docteurs de la loi, où ils avaient invité Jésus à un repas avec les apôtres et plusieurs disciples. Le banquet eut lieu sous un portique, devant lequel était un jardin avec des berceaux de verdure. Il se trouvait là une vingtaine de pharisiens. Avant que l’on fût à table, un vieux fourbe apporta malicieusement devant tout le monde à Jésus un grand bassin plein d’eau, et lui demanda s’il ne voulait pas se laver, vantant hautement les anciennes coutumes et les saints préceptes des Israélites. Jésus le renvoya, disant qu’il connaissait sa malice, et qu’il ne voulait point de son eau ; ensuite il s’éleva avec sévérité contre leur hypocrisie et leur imposture.

Dès qu’on se fut mis à table, ils commencèrent à disputer contre lui, au sujet de l’instruction qu’il avait faite touchant l’abdication de Samuel. Ils dirent qu’ils n’avaient pas eu le loisir de lui répondre, et l’attaquèrent avec violence ; mais il les réfuta et les confondit tellement, que leur colère n’eut plus de mesure. Cependant plusieurs d’entre eux furent ébranlés et émus de cette discussion, qu’ils avaient reprise en se promenant après le repas ; plus d’une douzaine se retirèrent ; de sorte que les ennemis de Jésus furent réduits aux sept plus endurcis.

Pendant que Jésus se promenait sous le portique, un de ces jeunes gens de Nazareth, qui à plusieurs reprises l’avait importuné pour être admis au nombre de ses disciples, s’approcha et dit : « Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ? » Jésus répondit ce qu’on lit dans l’Évangile de saint Luc (x, 26-28), et raconta la parabole du bon Samaritain. Les pharisiens qui étaient restés accusèrent Jésus de repousser ce jeune homme, parce qu’ayant étudié, il ne se laisserait pas fermer la bouche comme ses disciples. Ils reprochèrent à ceux-ci de manquer d’ordre, de propreté, de politesse, d’arracher des épis le jour du sabbat, de cueillir des fruits sur les chemins, de manger à des heures indues, et autres choses de cette espèce. Ils accusèrent en particulier Pierre d’être disputeur et querelleur comme son père.

Jésus prit la défense de ses disciples. Il dit, entre autres choses, qu’ils ne pouvaient s’attrister pendant que l’Époux était avec eux ; et, après avoir admonesté sévèrement les pharisiens courroucés, il se retira avec les siens. Il passa par les fossés du jardin de la synagogue pour aller vers la maison de Jaïre, traversa la voie publique du côté de Bethsaïde, et pria dans la solitude jusqu’à minuit ; puis il se rendit chez sa mère. Les pharisiens avaient aposté des gens sans aveu qui poursuivirent les disciples en leur jetant des pierres ; mais Dieu les protégea.